TROISIEME PARTIE
.111 gouvernement les moyens de diminuer le mal et d'y porter remède.
Voyons cependant ce qui se passait à l'Asseniblée.
Dans la séance du 15 juin, à l'occasion d'un |ii'i)jet d'assimilation de l'Algérie à la France, l'angoisse d'une situation qui troublait les iiii'illeurs esprits fut exprimée avec éloquence jifir un orateur qui paraissait pour la première l'ois à la tribune. En entrant à l'Assemblée, p^'U de jours auparavant, M. Pierre Lerouxy avait causé un étonnement extrême. Il serait iHllicile, en eifet, de peindre l'étrangeté de > A\ apparition. La flamme subtile de son regard, sa lèvre sensuelle, son cou épais et court >jrtant d'une cravate à peine nouée, le geste (le sa main amollie, sa chevelure inculte, et jusqu'au vêtement d'étoffe grossière dont l'ampleur informe accuse vaguement la forte -lature un peu affaissée d'un homme entré ilaiis la maturité de l'âge, tout cet ensemble il'une beauté à la fois épicurienne et rustique •xprime avec une rare puissance le caractère il'' l'apostolat moderne. Son entretien achève l'impression que produit son aspect. Passant avec une insinuante souplesse de la contem- [ilation des civilisations évanouies à l'aneciliite du jour, qu'il conte avec une négligence l>i([uante, M. Pierre Leroux possède et anime tous les sujets. Religions, arts, sciences, industries, mœurs, histoire, il sait tout ramener à sa conception primitive. Mais il emploie selon les esprits divers un mode différent de persuasion : pour les uns, les figures voilées d'un vague mj'sticisme; pour d'autres, le sentiment; pour très-peu, la logique ; auprès de tous, la séduction des paroles flatteuses.
On conçoit qu'un discours de Pierre Leroux fut un événement dans une assemblée oi!i il n'avait pas encore pris la parole, mais où sa conversation avait intéressé, charmé jusqu'à ses adversaires politiques les plus déclarés. Ses écrits n'y étaient connus que d'un petit nombre de personnes. Un silence de curiosité et de sympathie l'accueille. L'occasion du discours est, comme je l'ai dit, la colonisation de
l'Algérie, mais on ne s'attend pas à ce que l'orateur s'en occupe.
L'Assemblée ne songe guère en ce moment à l'Algérie; elle pense aux ateliers nationaux, au paupérisme, à la révolution sociale. On sait que Pierre Leroux est l'un des apôtres les plus populaires du socialisme ; plusieurs se disent que, peut-être, il ne tient qu'à lui d'allumer ou d'éteindre les brandons de la guerre civile. Peut-être, va-t-il exposer un moyen de satisfaire les ouvriers sans ruiner les chefs d'industrie; peut-être, possède-t-il le secret de faire transiger le capital et le travail, de réconcilier les intérêts en lutte. On écoute. M. Pierre Leroux, laissant de côté le prétexte de son discours, entre en plein dans le sentiment qu'il lit sur les physionomies. Il annonce qu'il va prendre les choses particulièrement dans leurs rapports avec la France.
Il débute par poser en fait et en principe que la France a besoin de colonisation, de migrations ; qu'il lui faut des communes républicaines; qu'elle a besoin de faire sortir de son sein tout un peuple qui demande une civilisation nouvelle. Puis, voyant l'attention excitée par ses premières paroles, et s'abandonnant à l'inspiration intérieure :
« Je dis, reprend-il avec autorité, en se tournant vers la droite, que si vous ne voulez pas admettre cela; si vous ne voulez pas sortir de l'ancienne économie politique ; si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement de la dernière révolution, mais de tous les temps de la révolution française dans toute sa grandeur; si vous ne voulez pas que le christianisme lui-même fasse un pas nouveau ; si vous ne voulez pas de l'association humaine, je dis que vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible. »
Une sorte de frayeur anticipée émeut l'Assemblée. L'orateur continue. Après avoir produit une statistique, heureusement très-exagérée, du paupérisme (1) ; après avoir examiné
(1) Selon cette statistique, il y aurait en France,'sm' ti-entoriiKi millions d'iiommes, liuil millions de meniliants et il'in-
un instant la situation de la propriété qu'il ne trouve guère plus favorable (1), il en vient à accuser le gouvernement d'agir sans ensemble, sans une idée, faute de connaUre la situation profonde de la société, faute d'avoir médité sur le problème que la révolution de Février a présenté aux esprits. « Vous n'avez pas de solution, dit-il ; pas d'autre que la violence, la menace, le sang, la vieille, fausse, absurde économie politique. II y a des solutions nouvelles, le socialisme les apporte ; ne le calomniez pas, comme vous faites depuis trois mois ; permettez au socialisme de faire vivre l'humanité. Examinez les solutions du socialisme, et si vous n'avez pas le temps, laissez le peuple les essayer, car il en a le droit, car il ne veut pas détruire le présent, mais le mettre d'accord avec l'avenir, réaliser dans un temps plus ou moins prochain la République. »
Assurément, rien ne devait paraître plus singulier à catte assemblée, qui commençait à trouver qu'elle était trop en république, que de s'entendre dire qu'elle n'y était pas assez. Mais la gravité de la situation commandait d'écouter jusqu'au bout l'orateur socialiste. Pierre Leroux poursuit ; il développe sa pensée en une image liardie et frappante, qui fut alors comprise d'un petit nombre. Selon lui, la république actuelle n'est pas la république Vers laquelle l'humanité aspire, mais bien la mère d'une nouvelle république, d'une nouvelle société. Il ne faut pas que la mère se fasse avorter; il ne faut pas qu'elle détruise le germe qu'elle porte dans son sein, de même qu'il ne faut pas que la république nouvelle tue sa mère (2).
«li^'eiitj; sur trois hommes qui meurent à Paris, il y en aurait un qui meurt ù l'hôpital ; outre ces huit millions do mendiants et il'indigents, il y aurait quatre millions d'ouvriers dont le salaire n'est pas assurt^.
(1) Selon M. Pierre Leroux, il existe cinq millions de cotes au-dessous de cinq franc»; l'on compte en France plu» do six millions d'hectares do terres incultes. Au total, un million d'hommes vivent on France de revenu net; et trente-quatre millions vivent do salaires à dlff(!rent» titres. Voir, au Monileur, la séance du 15 juin 1S18.
(2; Aprt'S les journées do juin, le journal de M. Proudhon, reprenant cette image, disait, en s'adreisant au général Cavaignac ; <■ Tu as tué l'enfant pour sauver la mêru.»
Passant aux conseils, M. Pierre Leroux veut qu'on favorise l'association agricole, la colonisation, et, présentant cette pensée dans sa généralité la plus vaste, « ce grand mouvement de mil/ration qui s^est accompli à toutes les grandes époques deï humanité, dit-il, doit s'accomplir encore, mais non pas de la même façon que dans l'antiquité. C'est la grande loi de migration qui a fondé toutes les grandes choses humaines. Ceux qui connaissent l'histoire savent que c'est ainsi que l'humanité s'est toujours régénérée. C'est toujours une civilisation nouvelle qui est venue se placer à une certaine distance de l'ancienne, en apportant à l'humanité une vie nouvelle, une conception nouvelle de la vie. »
Et il termine ainsi :
« Nous marchons à l'association ; souffrezla, ouvrez-lui la terre, la terre, notre mère.
« Oui, c'est vers la terre, vers l'agriculture que l'association, que la commune républicaine doit marcher. Il faut lui ouvrir la route. Autrement, vous allez être obligés d'enfermer l'essaim dans la ruche, et alors ce qui s'observe dans les abeilles s'observera dans la société humaine : la guerre, la guerre implacable. Comment concentrer ce qui veut vivre? comment contenir ce qui veut sortir, ce que la loi divine veut qui sorte? »
Ce discours si inattendu, qui semblait adressé à un concile plutôt qu'à une assemblée politique, causa une impression singulière. On n'entrevoyait qu'à travers un voile nébuleux les horizons qu'embrassait la pensée du philosophe ; mais on était monté au ton tragique ; les âmes étaient remplies de tristes pressentiments ; on sentait l'approche des mauvais jours. Personne n'imagina de railler les paroles prophétiques de M. Pierre Leroux.
M. de Montalembert vint lui serrer la niaia avec effusion en signe d'assentiment. M. do Falloux traversa toute la salle pour lui mieux témoigner son admiration et sa sympathie.
Cop;^n(lant les républicains politiques, ceux (|u'on appelait encore les républicains do la l'orme, ou de la république bourgeoise, ne vou-
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lurent pas rester sous le coup des occnsations du philosophe socialiste. Ils avaient à cœur de laver le gouvernement, dont ils avaient fait ou dont ils faisaient encore partie, des reproches si graves qui venaient de lui être adressés. Ils poussent en quelque sorte M. Goudchaux à la tribune. Le ministre des finances des premiers jours de la République venait d'être élu représentant. Il avait la faveur de. l'Assemblée parce qu'on le savait adversaire prononcé des théories communistes. Oii n'ignorait pas non plus son opinion invariable sur la question des biens de la maison d'()i'léans; son o;iposition constante à tout projet d'émission de papier-monnaie. Il est accueilli avec une bienveillance marquée.
M. Goudchaux s'attache à relever, dans le discours de M. Piei're Li^roux, d'assez nombreuses erreurs de chillV.'s; il dit qu'à son
avis on a beaucoup exagéré le péi-il, que l'oa va chercher un remède inouï pour un mal auquel il est très-facile Je porter remède; ce remède, afllrme M. Goudchaux, il est très-simple, il est dans l'organisalioii du travail.
A ce mot, qui avait si fort oHusqué l'Assemblée quand M. Louis Blanc l'avait prononcé pour la première fois, on se regarde avec une surprise extrême. M. Goudchaux explique sa pensée. « Sous Louis-Philippe, dit-il, les travailleurs qui sont le nerf, la vie du pa ys, étaient dans une situati(ui insoutenable; ils ne jouissaient pas de l'éi^alité: ils l'avaiiuit tui droit, pas en fait; ils manquaient des choses nécessaires pour sortir d.' la position dans la- ({iielle ils se trouvaient . l'n conseil de prud'honinies les jugi'ail; ce conseil était conipos ! d'une maniiTe partiale et rendait des jugi'uients partiaux. Les lois du pa^'s étaient
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également défavorables aux ouvriers. A cette époque, la grèveavaittoutesmessympatliies.»
« Cp qui manquait aux ouvriers, continue M. Goudchaux, ce qui leur manque encore aujourd'hui, c'est l'instruction gratuite à tous les degrés; c'est une part au crédit, qui jusqu'à ce jour n'a existé que pour une certaine classe de la société. Il faut aussi les décharger des impôts trop onéreux. Il faut réformer enfin toutes les lois destinées à protéger le travail. 'S'ous avez déjà réformé la loi des prud'hommes; d'une loi injuste vous avez fait une loi juste. Vous ne pouvez pas donner immédiatement l'instruction et le crédit, mais vous pouvez prendre l'engagement immédiat de les donner, et porter dans votre budget des sommes suffisantes pour réaliser ce que vous promettez. »
M. Goudchaux confesse qu'on a trop différé, qu'on n'a pas exprimé d'une manière assez complète ce qu'on voulait faire pour la classe des travailleurs. A toutes ces propositions, que l'Assemblée écoute avec quelque étonnement, il ajoute une conclusion qui rachète aux 3"eux de la droite tout ce qui précède. « // faut, dit JI. Goudchaux, que les ateliers nationaux disparaissent iiiniiedialenient à Paris ainsi qu'en prorince. Il ne faut pas quils s'amoindrissent, répète-t-il, comme s'il craignait qu'on ne le comprit pas assez, // faut qu'ils di.<i>araissent. »
11 demande enfin que cette question soit portée sans retard devant la commission executive et qu'une proclamation, adoptée par l'Assembléeentière, établisse, dans dos termes clairs, positifs et trh-formcts, ce qu'on fera pour les ouvriers.
« On a trop cru, dit en terminant M. (louilchaux,quc l'on pouvait ajourner la solution. Il fallait la résoudre immédiatement. On a pi rdu du temps, il n'eu faut plus perdre. Il faut résoudre, aujourd'hui même, la question des ateliers nationaux. Si vous ne la résolvez pas, la Républiquepérira, et la société passera par un tel état de choses que je ne veux pas vousle dépeindri'. Lesol sous vouscsl maintenant
très-mine. J'ai jeté la sonde et je pourrais vous en dire la profondeur! »
Cette conclusion du discours de ^I. Goudchaux, si contraire à son intention qui était de combattre ce qu'il avait appelé les exagérations de M. Pierre Leroux, augmente les terreurs de l'Assemblée. Elle ne s'attache pas à ce qu'il propose en faveur des ouvriers, elle ne retient qu'une chose, c'est qu'il faut dissoudre imme'Jiatenient, aujourd'liui même, les ateliers nationaux. En vain M. Trélat vient demander un peu de temps, promettant d'apporter dans quinze jours un ensemble de projets de colonisation, de défrichements, qui occuperont les ouvriers sur tout le territoire. On veut en finir. La presse royaliste continue de représenter les ateliers nationaux comme un réceptacle de monstruosités, où vingt mille forçats et quatre-vingt mille ouvriers, comparables à tout ce que les bagnes vomissent de plus abject, attendent en frémissant le signal du meurtre, de l'incendie, du pillage. // faut en finir : jamais les mauvaises passions qu'enfantent les guerres civiles ne trouvèrent dans la peur publique une aussi déplorable crédulité pour de plus tristes mensonges.
Pendant que l'on parlait ainsi des ateliers nationaux, ils envoyaient incessamment au ministère des travaux publics des députations qui apportaient les propositions les plus justes et les plus raisonnables.
Les ouvriers demandent que l'entrepreneur ne pèse plus sur eux comme par le passé; qu'on les aide à s'associer; qu'on leur fasse une part légitime dans les bénéfices. Ils ne refusent pas de rentrer dans les ateliers privés, pourvu qu'on les y protège contre la puissance sans contrôle du patron.
Voici en quels termes ils répondaient, le 18 juin, par une aflîche, posée sur tous les murs do Paris, au discours d.' M. Goudchaux :
Les trarailleurs des ateliers nationaux
AU CMOYEN GOrOCUArx.
« Ce n'est pas notre voloiilo(ini manque au travail; c'est un travail ulile ol approprie à