TROISIEME PARTIE
Falloux, que sa naissance et ses idées rendaient hostile au gouvernement du juste-milieu, comprit tout de suite l'avantage que donnerait à son parti la liberté absolue de discussion et de presse, proclamée par le gouvernement provisoire. Aussi, dans les réunions électorales de son département, donnat-il des éloges immodérés à ce gouvernement, parlant en toutes circonstances, avec une chaleur qui ressemblait à de l'enthousiasme, lie la liberté et des droits du peuple (1). Il ;;llait jusqu'à proclamer, dans un discours j. renoncé à Angers, en mars 1848, que la rùoliition ayant emporlé ce qu'on appelait les l'ûiilerards de la socie'le, ce qu'il appelait, lui, ses rjnrde-fous, la société ne pouvait désormais être sauve'e que par la liberté (2).
Dans l'embarras où se trouvaient les partis monarchiques en face d'une révolution dont ils ne pouvaient triompher que par la ruse, M. de Falloux, avec son esprit pénétrant et ses aptitudes à l'intrigue, était assurément le guide le plus habile. Lui-même se sentait appelé à ce rôle.
A son arrivée à Paris, il déplova, malgré sa santé débile, une activité extrême. Se hâtant de reconnaître le terrain où il allait [iiendre ses dispositions, il observa avec attention les hommes sur lesquels il serait utile d'exercer de l'influence. Ses premiers empressements furent pour M. de Lamartine, le seul membre du gouvernement qui, par ses relations, tint à l'ancienne société légitimiste, et qui, par sa femme, très-fervente catholique, n'était pas sans rapport avec le parti clérical ;
(1) Le 3 mars, il écrivait Jans une lettre citée par t'Univn-s : « Les instincts du peuple de Paris sont d'une générosité, d'une délicatesse qui surpassent celles de beaucoup de corps politiiiues qui ont dominé la France depuis soixante ans. On peut dire que les combattants, les armes à la main, dans la double ivresse du danger et du triomphe, ont donné tous les exemples sur lesquels n'ont plus qu'à se régler aujourd'hui les hommes de sang-froid; ils ont donné à leur victoire un caractère sacré. »
(2) On raconte qu'après le coup d'État du 2 décembre, M, de Falloux changeait d'avis. Visité au mont Valérien par M. de Persigny, il le félicitait de son heureuse audace. « Je l'avoue tout bas, à cause de mes collègues, disait le grand politique, mais au fond, je pense que vous avez bi.-n fait. »
mais, tout en cultivant M. de Lamartine, il ne négligeait pas M. Marrast. A peine eut-il entrevu les chances politiques du général Cavaignac, qu'il se tourna de son coté. En même temps, il flattait, en la personne de M. Pierre Leroux, le socialisme, et dès les premières manifestations favorables au prince Louis Bonaparte, il se rapprocha de M. de Persign3\ Il jouait avec une facilité merveilleuse ce personnage multiple, en gardant toujours dans son langage sobre et contenu, dans ses manières pleines de réserve, une sorte de dignité modeste qui cachait à tous les yeux son ambition et ses haines profondes.
Ce fut lui qui, à l'ouverture de l'Assemblée, décida son parti à porter au fauteuil M. B ichez, dont les idées révolutionnaires, singulièrement rattachées au dogme catholique, convenaient mieux à sa politique que le républicanisme rationnel et libéral de la majorité. Il tâcha de se faire nommer membre de tous les comités importants. Il sut prendre de l'ascendant dans le comité du travail et dans la commission des ateliers nationaux ; il y accusa, sans ménagements, le pouvoir exécutif, et particulièrement le ministre des travaux publics; il peignit les ateliei's nationaux sous les couleurs les plus effrayantes. Du moment que Isl. de Falloux fut nommé rapporteur de la commission, la dissolution immédiate fut assurée. Cependant, comme il craignait toujours un retour de l'opinion, il se hâta, pensant ainsi engager ses collègues, d'annoncer au dehors une résolution qui n'était pas encore prise; il dit partout que la dissolution était prononcée (Ij.
Dans le même temps, sur l'ordre de la commission executive, le ministre des travaux publics signait, le 21 juin, un arrêté qui invitait tous les ouvriers de dix-huit à vingt-cinq ans à s'enrôler immédiatement dans l'armée, ou bien à se tenir prêts à partir pour aller faire, dans les départements qui leur seraient désignés, des terrassements à la tâche. Le lende-
(1) i;ile ne le fut qu'après l'insurrection, dans la séance du a juin, par l'Assemblée nationale.
main, 22, un premier convoi (Fouvriers partait pour la Sologne.
Cette mesure était dure à l'excès et d'autant plus insupportable qu'il était impossible d'y reconnaître autre chose qu'un expédient pour se débarrasser, à Paris, d'une force à laquelle on ne savait pas trouver d'emploi.
Cette espèce de recrutement arbitraire et superflu, dans un temps où l'on déclarait hautement ne pas vouloir la guerre-, ces travaux de terrassements assignés à des hommes appliqués jusque-là à des industries délicates ; cette première désignation d'un pays insalubre, ce n'était pas l'acte d'un gouvernement prévoyant, d'une République qui "avait exalté au suprême degré, chez les prolétaires, le sentiment de l'honneur, l'orgueil individuel, le désir des grandes entreprises.
A la lecture de l'arrêt, l'indignation éclata dans les ateliers nationaux. Déjà, lorsqu'ils avaient vu le rapport de la commission confié à un homme dont les opinions royalistes leur étaient connues, les ouvriers étaient entrés en défiance; maintenant, leurs soupçons semblaient confirmés.
Le soir même, plusieurs rassemblements se forment sur la place publique. « On veut nous envoyer mourir de la fièvre, se disent les ouvriers de l'un à l'autre ; on veut, sous prétexte de défrichements dans un pays qui ne saurait rien produire, nous réduire à gagner quinze sous par jour; on nous pro.:crit; on a juré notre mort, la ruine de nos familles... Nous ne partirons pas. » Et comme pour faire connaître cette résolution, ils parcourent les rues par bandes, en chantant lu Marseillaise. Entre chaque strophe, des hommes en blouse crient : "Vive Napoléon ! Dans la nuit, les délégués des ateliers et les délégués du Luxembourg se réunissent et décident do faire une protestation en masse. On se donne rendez-vous sur la place du Panthéon pour neuf heures du matin.
Le 22, à neuf heures, douze à quinze cents ouvriiM's des ateliers nationaux et <los corporations, portant leurs baimières, se dirigoaieut
vers le Panthéon. Sur leur route, ils rencontrent un de leurs lieutenants, nommé Pujol ; celui-ci les arrête; il leur dit qu'ils se trompent; que ce n'est pas au Panthéon qu'il faut aller, mais au siège même du gouvernement, au Luxembourg. A cette proposition, on bat des mains; Pujol se place à la tête de la colonne; on se remet en marche. Depuis un certain temps, cet homme exerce sur les ouvriers un ascendant extraordinaire. Il est doué d'une sorte d'éloquence naturelle, à laquelle il sait donner un tour mystique, qui répond à la disposition générale des esprits, accoutumés dans les clubs et dans les banquets à entendre les orateurs socialistes emprunter leurs textes et leurs métaphores aux Écritures. Généralement le peuple était comparé, dans ces harangues, au Christ flagellé, outragé, crucifié par les grands sur la terre; et jamais cette image, quoique incessamment répétée, ne manquait de produire un grand eft'et. A la réouverture du club de Blanqui, le 15 juin, on applaudissait avec frénésie le président Esquiros , qui représentait l'Assemblée nationale et la commission executive Kouifletant tour à tour le peuple couronné d'épines, en lui criant : « Devine qui t'a frappé? »
Pujol était l'auteur d'un pastiche des Paroles d'un croyant, intitulé la Prophétie des jours sanfjlants, où il mêlait, le plus bizarrement du monde, le vent de la colère de Dieu avec la yrijfe de Tarquin ; le sang d'Abel et le baiser de Judas avec les mousquets, kf baionnettes et les cavernes miistérieuses de la royauté.
La dernière strophe de ce dithyrambe politique faisait un appel direct aux ressentiments qui couvaient dans le cœur du peuple.
« Ils espèrent réserver les jours d'agonie pour le peuple, y disait le Prophète des jours sdiiylanls, en parlant des hommes qui gouvernaient la République, et garder pour eux les . (êtes et l'ivresse de l'or. »
Ces sortes de déclarations remuent fortement les esprits incultes. Pujol était devenu le harangueur favori des ateliers nationaux.