TROISIÈME PARTIE
sentants Flandrin, Jules Favre, Heeckeren, Fiuntliii, Prudhonime, de Ludre. M. de Lamartine , accompagné par les représentants Pierre Bonaparte, Treveneuc et Duclerc, se joint à lui. Tous les deux, sans se le dire, sont atteints d'une tristesse profonde. Tous les deux roulent des pensées sinistres.
« Je n'étais encore à ce moment que ministre de la guerre, » a dit plus tard le général Cavaignac à des personnes qui ne rougissaient pas de lui demander compte, non-seulement de tous ses actes, mais encore de tous ses sentiments dans cette terrible journée , " j'étais libre d'aller me faire tuer si bon me semblait. »
Un orage qui obscurcissait tout le ciel, des éclairs suivis de coups de tonnerre prolongés, une pluie continue semblaient un fâcheux présage et abattaient encore les esprits attristés. On arrive ainsi au quartier général deLamoricière. Il s'est établi dans un café situé à l'angle du boulevard et de la rue Saint-Denis. Là, il rend compte au général Cavaignac de ses opérations : il lui dit la froideur, l'hésitation de la troupe de ligne, les pertes nombreuses et les désertions qui diminuent de plus d'un tiers l'effectif de la garde mobile ; l'ardeur incroyable des insurgés. A plusieurs reprises, il a VMulu essayer de les haranguer; toujours ils lui ont répondu par des décharges à bout portant. Il a interrogé les prisonniers sur le but de l'insurrection ; on n'en peut tirer aucune réponse. Les uns disent qu'ils veulent la République démocratique et sociale , d'autres qu'ils veulent Louis Bonaparte. A chaque barricade, on entend, dans le silence que gardent les combattants, la voix d'un chef qui paraît commander militairement ; mais on ne sait si ces chefs obéissent eux-mêmes à un ordre supérieur. Pas un nom, pas un cri, pas un emblème ne révèle le caractère ou le but de l'insurrection. En in([uiétant l'imagination du soldat, le mystère de cette guerre des rues en double la force.
Pendant ce court entretien, M. de Lamartine a continué sa route vers le faubourg du
Temple. Sur le boulevard des Italiens, la foule considérable qui s'y trouve rassemblée, malgré l'orage, alors dans toute sa violence, accueille le passage du poëte par des cris de : A bas Lamartine ! Mais plus loin, il est reçu de toute autre façon. Reconnu par la foule, on vient à lui, on l'entoure. Ces insurgés, que le général Lamoricière a trouvés sourds à sa voix, parlent avec émotion au poëte, au citoyen, à l'ancien membre du gouvernement provisoire; et comme il leur reproche leur révolte : « Nous ne sommes pas de mauvais citoyens, lui disent-ils, nous sommes des ouvriers malheureux. Nous demandons qu'on s'occupe de nos misères; songez à nous ; gouvernez-nous, nous vous aiderons. Nous voulons vivre et mourir pour la République. " Et les hommes, les femmes et les enfants du faubourg, qui suivent leurs mères à la barricade, se pressaient autour de lui et voulaient serrer sa main. Il sentit encore à ce moment passer à son front, il crut respirer comme un dernier souffle de Février, comme un murmure expirant de popularité et d'enthousiasme.
Cependant, le général Cavaignac a repris sa marche par le boulevard. A la vue de sa colonne , plusieurs barricades sont abandonnées par le* insurgés; mais, arrivé à la hauteur de la rue Saint-Maur, on se trouve en face d'une barricade dont les assises sont formées de six rangs de pavés. S'élevant à la hauteur d'un premier étage, et reliée à trois autres dans la rue Saint-Maur, la rue des Trois-Couronnes et la rue des Trois-Bornes, elle forme une véritable redoute. Là, les insurgés se préparent à une résistance énergique. Une centaine hommes environ répondent aux sommations en attendant la troupe de pied ferme, le fusil haut. Cavaignac commande l'assaut. Lu 4"^ compagnie du 20' bataillon de la garde mobile s'avance au pas de course, le long des maisons, de chaque côté de la rue. Son commandant, le brave Huot, garde seul le milieu du pavé. Les ouvriers, qui espèrent toujours raviver chez ces enfants dos barricades le souvenir de Février, crient ;
Vite la garde moMïe\ Ceux-ci, sans répondre, conlinuent de marcher. Déjà ils ne sont plus qu'à vingt pas de la barricade ; les insuro-és font feu. En même temps, une grêle de balles épouvantable pleut de toutes les fenêtres.
Les hommes tombent par centaines; le sang rougit les trottoirs encombrés de cadavres. Un second assaut n'a pas d'autre effet. Cavaignac engage successivement les sept bataillons qui composent sa colonne, et sans plus de résultat. Alors, il fait avancer le canon. Seul, à cheval, au milieu du pavé, ajusté de toutes parts, il reste immobile et donne ses ordres avec un sang-froid parfait; les deux tiers des servants de pièces sont tués ou blessés à ses côtés. Le général envoie plusieurs détachements par les rues latérales pour essayer de tourner la barricade. Tout est en vain. Les heures passent ; les munitions .s'épuisent. Cavaignac, qui est venu pour porter du renfort à Lamoricière, est contraint de lui en faire demander. La nuit approche. Ce n'est qu'après une lutte de près de cinq heures que la barricade est enfin prise par le colonel Dulac, à la tête du 29'' régiment de ligne. On compte près de trois cents soldats mis hors de combat ; le général François est blessé ; le général Foucher a reçu une contusion très-forte.
Cavaignac, le cœur navré de ce triste succès, reprend le chemin du Palais-Bourbon. Il y avait laissé M. Ledru-RoUin, en lui faisant promettre de ne donner aucun ordre en son absence. Près de quatre heures s'étaient écoulées. Pendant ce temps, plus de quatre cents personnes, gardes nationaux, représentants, adjoints des maires ou commissaires de police, étaient accourues h la Présidence.
Seul, en butte aux questions, aux reproches, aux soupçons les plus outrageants, ^L LeJru-RoUin était en proie à de cruelles perplexités. On lui demande des ordres; il a pronii-s de n'en pas donner. On veut savoir oix est le jîénéral en chef, et il l'ignore. On murmura ; on parle do trahison, on l'accuse, on l9 rend respon.sablo detcuit , lui qui ne peut rien.
Enfin, ne voyant pas revenir le général Cavaignac et ne sachant que croire, M. Ledru- Rollin prend sur lui, malgré sa promesse formelle, de faire jouer le télégraphe, pour mander au plus vite par les chemins de fer, les régiments de ligne, la garde nationale des départements et jusqu'aux marins des rades de Brest et de Cherbourg (1).
Il est nuit quand le général Cavaignac rentre à la Présidence. Il est accueilli par des reproches de M. Ledru-Rollin et par des nouvelles désastreuses. Le combat, dans la Cité et le faubourg Saint-Jacques, a été meurtrier ; la troupe a fait des pertes considérables, sans remporter d'avantages décisifs. L'église du Panthéon est au pouvoir des insurgés. Le général Damesme envoie, coup sur coup, des aides do camp demander quelques bataillons de renfort.
Sans répondre à M. Ledru-Rollin, sans prendre un moment de repos, le général Cavaignac, après avoir donné quelques ordres à la hâte, remonte à cheval, afin d'aller porter en personne des instructions précises sur les centres d'opérations qu'il n'a pas visités. Il lui tarde surtout de voir le général Bedeau, dont la situation est plus grave, plus périlleuse encore que celle du général Lamoricière. Il est évident que tous les efforts dos insurgés convergent vers rHùtel-de-Villo.
La prise de la maison commune, qui est le siège traditionnel du gouvernement populaire, donnerait en quelque sorte un caractère légal à l'insurrection; aussi les insurgés font-ils des efforts inouïs pour s'en rendre maîtres. Ils l'enveloppent d'un réseau do barricades qui va se resserrant et se rapprochant avec une rapidité effrayante. Ils le menacent à la fois de quatre cotés : par la Cité, par la rue Saint- Antoine, par la rue du Temple et par la ruo Saint-Martin. Leurs avant-postes
(1) 1.0 dcuxièmo ri'giiiiont d'iiifniilcrio (lo mniiiif, triin- Bpoito très-rapidement do IJrest ii l'uris pur lo choiuiii do for, y nrrivii le lundi nintiii ot prit pnrl il l'airiiiro de In Imrrii're I"(inlninolilunn. Los ollicicrs otniciit tri'S-uiiiimW] \U criniiMit i>n brandiiiant leurs Sftbres : t Noua venons mourir pour l« HipuMiquoI >i