‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 200 sur 234 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

ont déj;\ paru sur la place du Marclié-Saint- J -an, sur la place Baudoyer, autour de l'é- ;.'lise Saiut-Gervais. Des feux de tirailleurs, qui partent des maisons situées entre la place de rHûtel-de-Ville et la place du Cliâtelet, harcèlent la troupe.

L'IIôtel-de-Ville est situé, comme on sait, sur la rive droite du fleuve, en face de l'ile appelée la Cité, avec laquelle il communique ]iar les deux ponts suspendus d'Arcole et de la Ili'fûrme, et par le large pont en pierres, apju'lé pont Notre-Dame, qui débouche sur la rue de la Cité, à l'extrémité de laquelle est le Petit-Pont, puis la rue du même nom, aboulirsant à la rue Saint- Jacques qui monte par ir.ie pente rapide jusqu'au Panthéon. L'île de la Cité, lab^Tinthe de rues tortueuses, de nielles, d'impasses, de carrefours, de quais étroits, de vieilles maisons à sept et à huit étages, et qui se relie à l'ile Saint-Louis par le pont de la Cité et le pont de la Réforme, Lst l'antique berceau de Paris.

On considère généralement que prendre la Cité, c'est s'emparer de l'Hôtel-de- Ville. Ciimme, d'ailleurs, c'est le lieu le plus favorable pour s'y cantonner, en raison de la hauttur des maisons et de la multiplicité des '' nirbcs que forment ses rues très-étroites, il n'est pas étonnant que, dès le matin, les insurgés aient songé à s'en rendre maîtres.

Cela s'est fait sans bruit et sans empêchement. Des hommes en blouse sont venus tranquillement, silencieusement, prendre position à l'angle des rues. Toute la population et la 2'arde nationale, en majeure partie, les secondent. Ils se sont fournis de poudre dans deux 1 magasins; ils ont mis des combatt'ants dans la plupart des maisons ; ils ont construit des barricades au pont Saint-Michel et dans la rue de Constantine, faisant face au Palais de Justice qu'occupe la garde mobile. A une heure de l'après-midi seulement on a fermé le Palais, et les magistrats, en en sortant, entendent les premiers coups de feu échangés entre les soldats et le peuple.

Quand le général Bedeau arriva à l'IIôtcl-

de-Ville, il y trouva deux bataillons du -IS*^ et du 52*^ régiments de ligne, plusieurs bataillons de la garde mobile et mille hommes environ de gardes républicains, venus sur l'ordre du maire de Paris pour protéger la Cité. Mais il apprit que deux bataillons de ligne, destinés également à opérer sous ses ordres, étaient arrêtés par les barricades, l'un au pont d'Austerlitz , l'autre rue Popincourt. L'adjoint, IL Edmond Adam, s'offre à les aller dégager à la tête d'un bataillon de la garde moljile. Il parlemente avec les insurgés ; on voudrait encore éviter d'employer contre eux la force. Les insurgés eux-mêmes paraissent disposés sur ce point à retarder le combat ; ils laissent passer la troupe ; mais les officiers, ne pouvant faire franchir les barricades à leurs chevaux, les abandonnent au peuple, et arrivent, à pied, à la tête de leurs bataillons. Ce spectacle produit sur les soldats une sensation fâcheuse.

D'un autre coté, une compagnie de la garJe républicaine, envoyée à onze heures du matin pour déblayer le Petit-Pont et la place Saint- Jacques, ne reparait pas, et bientôt on vient dire qu'elle est restée prisonnière. On sait que ces hommes sont d'une bravoure éprouvée. Il n'est pas vraisemblable qu'ils se soient laissé désarmer; n'ont-ils pas plutôt passé k l'insurrection? Le colonel Vernon et le lieutenant-colonel Bâillement, qui les commandent, déclarent qu'ils ne sauraient répondre de l'impression qu'auront pu produire les discours des insurgés sur une troupe dont les relations avec le peuple sont aussi étroites.

Enfin le général Bedeau porte plus loin encore ses soupçons. Il doute de l'esprit qui anime l'artillerie de la garde nationale, dont le colonel, M. Guinard, représentant du peuple, ancien conspirateur et ami de Barbes, a siégé, depuis l'ouverture de l'Assemblée, sur les bancs de la gauche.

Kous allons voir tout à l'heure par combien d'héroïsme ces soupçons injustes seront dissipés. Nous assisterons à un élan inou'i de courage et de dévouement qui va pousser les

gardes mobiles, les gardes républicains, les chefs et les soldats les plus fortement attachés à la révolution, à défendre contre l'égarement des instincts populaires le principe même de la démocratie, c'est-à-dire la souveraineté du peuple, librement et légalement exprimée au sein de l'Assemblée constituante.

Ce fut là, à vrai dire, la véritable force, la force morale, qui fit le succès de la répression (1). Les républicains les plus convaincus, des hommes qui, pendant toute leur vie, avaient combattu pour le progrès des idées démocratiques, les Guinard, les Bixio, les Dornès, les Clément Thomas, les Edmond Adam, les Charras, les Charbonnel, les Arago, persuadés, cette fois, que le peuple, en s'insurgeant contre la représentation nationale, engloutirait, avec la loi et le droit, la République et peut-être l'État dans son calamiteux triomphe, se portèrent, le cœur navré, mais l'âme ferme, à la rencontre de cet étrange ennemi dont l'affranchissement était, depuis plus de vingt années, le but de leurs efforts. La conscience de ces hommes de bien commanda à leur pitié et fit taire jusqu'à la voix de leurs entrailles. Ils puisèrent dans la notion du droit un courage supérieur encore à la bravoure militaire, un dévouement égal aux dévouements les plus célébrés dans les cités antiques.

Quand le colonel Guinard parut devant le général Cavaignac pour prendre ses derniers ordres, quelques mots furent échangés entre eux, qui peindront mieux que tout ce que je pourrais dire l'angoisse d'une telle situation. Ils se connaissaient depuis leur enfance ; leur intimité était parfaite. Tous deux pâles ot le visage contracté, tous deux se parlant d'une voix brusque cachaient avec peine leur émotion. « Qu'allons-nous faire? dit Guinard, que

(1) Un fuit qu'on n'a pin a8i07. rcnmrqiiii et dont l'inlluonco morale fut tré«-gran(le «iir In population, c'est que les jeunes Rcn» dei icole», qui, <-n 1«30 et en 1818, s'étaient battu» dans le» raiiRS du peuple, se prononciTent oetto fois et avec une ardeur extrOrno pour la n'qiroHHion. I.a vue de leur» unifonnes dun» le» ran«ii du la «ardu ualionalo produisit licuu- OOUpd'efTel sur la peuple qui no tirait pas sur eux.

nous ordonnes-tu? Qu'exiges-tu de nous? Le sais-tu bien toi-même? Nous allons tirer sur le peuple, avec qui nous avons combattu toujours ! Peux-tu me jurer, du moins, me jurer devant Dieu, par la mémoire de ton père et de ton frère, que nous allons mourir ou vaincre pour la République? » Eugène Cavaignac lui serra la main avec une douloureuse effusion. « En peux-tu douter? répond-il à son vieil ami ; s'il en devait être autrement, crois-tu que je consentirais à commander une aussi terrible guerre, à laisser sur mon nom tant de sang? »

Guinard partit rassuré. Il connaissait la loyauté de Cavaignac. A partir de ce moment, il ne conçut plus aucun doute sur la légitimité de la répression. Son sang-froid et son héroïsme entraînèrent les troupes et décidèrent le succès dans l'une des actions les plus longues et les plus meurtrières de la journée.

Il était environ cinq heures de l'après-midi quand le général Bedeau disposa tout pour l'attaque. A ce moment, on lui annonça une députation des insurgés qui demandait à parlementer. Il s'empressa de la faire introduire. Le général espérait encore qu'il serait possible de prévenir le combat; il le souhaitait ardemment. Autant sa valeur réfléchie devait le rendre intrépide une fois l'action engagée, autant sa conscience et son esprit d'humanité lui commandaient de ne rien négliger pour empêcher la guerre civile. Le général Bedeau était de ces hommes rares chez lesquels, pour parler le langage d'un grand écrivain (1), « l'état militaire s'allie avec la moralité et n'affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent les plus opposées au métier des armes. » Profondément chrétien par le cœur et par la raison, il avait gardé toujours, sous l'obéissance hiérarchique du soldat, l'indépendance de l'iiomme. Il no relevait dans son for intérieur que de lui-même ; il ne reconnaissait pas de devoirs supérieurs à ceux que lui imposait sa conscience.

(1) M. du Maistrc, Soircf» li» Siunl-l'ilenbourgt

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