‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 204 sur 234 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

ATTAQUE DU PANTllLON. (p. 4^6.)

uik dernier reste du gouvernement provisoire et de la révolution. M. Thiers croyait peu aux talents politiques du général Cavaignac; l'antipathie que le général lui témoignait le faisait sourire ; et, par une sorte de générosité dédaigneuse que lui inspirait la certitude d'être bientôt, à la tête du parti dynastique, maître des affaires, il joignait ses efforts à ceux de MM. Senard et Marrast pour porter au pouvoir le général républicain.

Quant à la déclaration de l'état de siège, on sonda les bareaux avant d'en porter la proposition à l'Assemblée, Là, on rencontra une opposition sérieuse ; l'état de siège répugnait profondément aux républicains de l'école libérale; un pouvoir tout militaire leur paraissait une énormité.

L'un des représentants qui parla le plus fortement dans ce sens, ce fut M. Grévy, re-

présentant du département du Jura. C'ét.iit un esprit ferme et tempéré, à qui l'amour du bien et l'habitude des choses honnêtes traçaient toujours, sans qu'il eût besoin d'efforts, la ligne la plus droite. Sa parole était grave, lucide; il possédait cette logique invincible de la sincérité qui gagne tous les bons esprits. L'un des nouveaux venus dans l'Assemblée, il s'y était promptement acquis, sans intrigue et même sans ambition , une considération particulière. Républicain par réflexion plutôt que par entraînement, il ne concevait le progrès que par la liberté. Se tenant à cette notion très-simple, mais bien rare dans les querelles de parti, il parut constamment, au soin de l'Assemblée, comme une expression modeste de sa meilleure conscience, comme un exemple parfait de l'esprit parlementaire ap pliqué dans toute sa sincérité à l'affei'misse-

DANIHL STEaN

ment et à l'extension des institutions démocratiques.

La répulsion de M. Grévy pour l'état de siège fut très-combattue par les membres actifs des partis dynastiques et surtout par ceux du parti clérical qui s'efforçait de démontrer que l'état de siège ne sei'ait pas ce qu'on pensait. « On voulait simplement, disaient-ils, une plus grande concentration des pouvoirs pendant le combat, afin de rendre la résistance militaire plus énergique; mais l'état de siège ne pourrait jamais signifier, pour une assemblée républicaine, ni l'arbitraire des jugements, ni la suppression de la liberté. " Cette opinion s'appuyait sur un grand fait contemporain. Lorsqu'on 1832 les ministres de Louis-Philippe, sans consulter les- Chambres, eurent mis Paris en état de siège, un insurgé fut condamné à mort par le conseil de guerre. L'opinion se souleva; M. Odilon Barrot plaida pour le condamné devant la cour de cassation. Il attaqua, non le droit du gouvernement de déclarer en certains cas l'état de siège, mais l'illégalité des commissions militaires. Il soutint que l'état de siège impliquait non pas les tribunaux d'exception, mais uniquement la prépondérance momentanée de l'autorité militaire sur l'autorité civile. M. Odilon Barrot fut éloquent et vrai ; il gagna sa cause devant la. Cour et devant l'opinion publique.

Les républicains qui, en 1832, sous la monarchie, s'étaient fortement prononcés contre l'état de siège, ne pouvaient, sans la plus triste inconséquence, l'adopter sous la République. Aussi le projet de décret, lu par M. Pascal Duprat, le 2-1, à la reprise de la séance, fut-il d'abord mal accueilli. Plusieurs représentants protestèrent au nom des souvenirs de 1832. On hésitait beaucoup encore à, prendre une mesure de cette gravité, qui paraissait, à bien des consciences, une violation manifeste du principe républicain. D'ailleurs, M. Pascal Duprat n'avait jias d'autorité dans la Chambre, et vraisemblablement sa proposition aurait été rejetée, si M. Bastide n'était

monté à la tribune pour l'appuyer dans les termes les plus pressants. M. Bastide était très-ému ; il exhorta les représentants à ne pas perdre un temps précieux; il les supplia de prendre une décision immédiate. " Citoyens, s'écria-t-il, au nom de la patrie, hàtons-nous ! Je vous conjure de mettre un terme à vos délibérations et de voter le plus tôt possible ; dans une heure peut-être rHotel-de-Ville sera pris! J'en reçois à l'instant des nouvelles. » Cet accent suppliant d'un homme qu'on connaissait incapable d'intrigue, la parole tremblante de ce cœur plein de fermeté, l'émotion de cette âme si calme, produisirent sur l'Assemblée une impression qui entraîna tout. L'état de siège fut voté par assis et levé.

Soixante représentants seulement, parmi lesquels MM. Odilon Barrot, Grévy et Considérant votèrent contre (1).

Une heure après, la commission executive envoyait à l'Assemblée sa démission rédigée par M. de Lamartine et conçue en ces termes: « La commission du pouvoir exécutif aurait manqué à la fois à son devoir et à son honneur en se retirant devant une sédition et devant un péril public. Elle se retire seulement devant un vote de l'Assemblée. En lui remettant les pouvoirs dont vous l'avez investie, elle rentre dans les rangs de l'Assemblée nationale pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République. »

Ainsi tomba, à la suite de quelques intrigues de pr.rti, mais surtout devant le désir, le besoin général d'un pouvoir fort, la commission executive nommée le 10 mai par l'Assemblée.

Elle ne se retira pas glorieusement, comme l'avait fait le gouvernement provisoire ; l'Assemblée ne songea pas à décréter qu'elle avait l>ien mérité de la pairie; mais elle put emporter du moins, malgré les calomnies auxquelles elle se vit en butte, la conscience d'avoir suivi l'exemple qui lui avait été légué,

(1) f Donnez-nous In olioso, iniii» pns lo met, Jisnit A un roprisoiitnnt M. Odilon Barrot; j'ni voti> contra «il 1B32, jo na ■aurait aiuti ma coiilrejir.'. i>

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