‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 205 sur 234 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

(le modération dans l'exercice du pouvoir et de respect pour les libertés publiques. Accusée avec violence par deux partis passionnés, incapables en ce moment de toute justice, la commission executive, si elle man- (lua d'unité, d'initiative et d'un grand sens politique, ne fut coupable de presque aucune lies fautes qui lui furent si amèrement reprocliées. Des hommes tels que MM. de Lamartine, Arago, Garnier-Pagès, ne furent pas des despotes; eussent-ils voulu l'être, ils ne l'auraient pas pu, en présence d'une Assemblée dont ils dépendaient de la manière la plus complète. Ils ne furent pas davantage des syharites, gorgés d'or et repus de festins; tout an plus, quelques-uns d'entre eux commirentils de légères fautes de goût, en souffrant (ju'on ornât le palais du Luxembourg de meubles qui avaient décoré les appartements des ]'rinces; moins encore étaient-ce des démagogues, comme le disait la presse dynastique, cai des hommes inhumains, ennemis du peuple, comme on l'imprimait dans les feuilles révol;;tionnaires.

C'étaient, comme j'ai taché de le faire voir, des hommes lassés, craintifs, non devant le ilaiiger, mais devant leur propre conscience ; 1' 'U d'accord entre eux, ne sachant ni ce qu'ils (levaient vouloir, ni ce qu'ils pouvaient oser, ni surtout ce que, dans un temps où tout était ébranlé, confus, contradictoire, les passions et les intérêts de la France commandaient davantage, ou bien l'application hardie des idées nouvelles, ou bien raffermissement des institutions anciennes.

Le pouvoir, que nous allons voir passer en d'autres mains et prendre successivement des formes diverses, nous montrera, par son impossibilité à rien fonder, qu'en faisant peser, comme on l'a fait, sur le gouvernement provisoire d'abord, puis sur la commission executive et sur r.\ssendjlée constituante, la responsabilité entière et pour ainsi dire personnelle d'un état social sur lequel ils avaient si peu de prise, on a méconnu l'essence même et le caractère d'une révolution, la plus vaste,

la plus compliquée surtout et la plus inconnue à elle-même, qui ait jamais agité le monde.

CILiPITRE XXXIII

Proclîiinntion du g.'néral Cavaignac à l'armée. — Opûratioas militaires pendant la journée du 24. — Le gi-néral Duvivier à l'Hôtel-de- Ville. — Le général Damesme au Pantliéon. — Sé.ance du 25. — L'Assemblée vote trois millions pour les ouvriers nécessiteux. — Le général Lamoricière. — ÏMort du général Bréa. — Combats autour Je môtel-de-Ville. — Mort du général Négrier. — Mort de l'archevêque de Paris. — Quatrième journée. — Bombardement et reddition du faubourg Saint-Antoine. — L'Assemblée nationale décrète que le général Cavaignac a bien mérité de la patrie.

Le général Cavaignac, investi du pouvoir exécutif, n'eut qu'à compléter les mesures qu'il avait prises déjà comme ministre de la guerre. Il lais.sa son quartier général à l'Assemblée, sa réserve sur la place de la Concorde: il lit adresser l'ordre, par dépêches télégraphiques, aux chefs de corps de la subdivision de la Seine-Inférieure, à ceux de la deuxième et de la troisième division, de diriger sur Paris toute l'infanterie di.sponible. Il envoya dans les départements des officiers d'état-major chargé.^ de presser l'envoi des troupes et de faire marcher sur Paris l'armée des Alpes. Enfip, il fît publier trois proclamations : l'une qui s'adressait^ au nom de l'Assemblée nationale, aux ouvriers; l'autre, en son propre nom, à la garde nationale, la troisième à l'armée.

Cette dernière proclamation, admirable par la grandeur des sentiments d'humanité qui l'inspirent, unique dans les fastes militaires par la dignité, par le respect de soi qu'elle suppose ou qu'elle veut faire naître chez ceux à qui elle s'adresse, mérite d'être retenue et méditée. On y veri-a quel langage la vertu républicaine sait parler, même dans la bouche d'un soldat. On comprendra comment, par cela seul que ce soldat est républicain et voit dans les soldats qu'il commande au nom de la loi. non des bras serviles façonnés à tuer par

la discipline, mais des citoyens dont il respecte la conscience libre, quelques paroles de circonstance, oubliées d'ordinaire aussi vite qu'elles sont iH'ononcées, s'élèvent à la hauteur d'un témoignage historique qui a le droit d'occuper la mémoire d'une nation et d'intéresser la pensée humaine.

« Soldats, » disait le général Cavaignac, le 24 juin, à onze heures du matin, au moment même où le combat recommençait dans les conditions les plus défavorables où il pouvait sembler nécessaire de surexciter les passions de l'armée, afin de rendre plus égale la force d'impulsion qui, jusqu'alors, avait paru tout entière du côté des insurgés^ « soldats! le salut de la patrie vous réclame. C'est une terrible, une cruelle guerre que celle que vous faites aujourd'hui. Rassurez-vous, vous n'êtes point agresseurs; cette fois, du moins, vous n'aurez pas été de tristes instruments de despotisme et de trahison. Courage, soldats! imitez l'exemple intelligent et dévoué de vos concitoyens; soyez fidèles aux lois de l'honneur, de l'humanité ; soyez fidèles à la République. A vous, à moi, un jour ou l'autre, il nous sera donné de mourir pour elle. Que ce soit à l'instant même, si nous devions lui survivre! »

Cette proclamation fit sur l'heure un trèsgrand effet. Elle est de nature à en produire un plus grand encore aujourd'hui que tant d'événements, en France et en Europe, éclairent d'un jour nouveau le sentiment qui l'a dictée. D'autres généraux ont été chargés, comme le général Cavaignac, de vaincre des insurrections populaires; de grandes capitales ont été reprises par la force armée; les Radetzky, les Wrangel, les Windischgraetz, ont fait marcher contre le peuple, au nom des rois et des empereurs, des troupes régulières. En est-il un seul qui, en envoyant ses soldats à l'assaut des barricades, ait songé à les rassurer sur la légitimité de la cause qu'ils allaient défendre? Un seul qui les ait félicités de n'être pas des instruments de despotisme, et qui les ait exhortés à renier Jldc les aux lois de l'hu-

manité? Que l'on me pardonne ce rapprochement et cette réflexion en l'honneur d'un soldat citoyen dont les actes ont été sévèrement jugés et les intentions souvent méconnues; en l'honneur aussi de la patrie républicaine , qui seule commande aux hommes, qu'elle rend égaux et libres, ces sentiments plus parfaits et ces devoirs supérieurs.

Revenons à l'action qui s'engage et considérons l'ensemble de la situation, à l'heure où je reprends mon récit.

Nous avons vu que la troupe, à cause de son petit nombre , encore réduit par les pertes énormes qu'elle a faites, n'a pu garder les barricades dont elle s'est emparée. A la chute du jour, il a fallu se concentrer et laisser ainsi aux insurgés le loisir de relever leurs retranchements. Le combat, néanmoins, n'a pas cessé entièrement, même au plus fort de la nuit. On échange des feux de tirailleurs autour de l'HôteJ-de-Ville et dans le voisinage du Panthéon. Les insurgés, quoiqu'ils n'aient remporté aucun avantage sur l'armée, et qu'ils aient perdu l'espoir d'entraîner lagarde mobile, se considèrent comme assurés de vaincre. La Société des droits de l'homme qui, la veille, s'est tenue à l'écart, et la partie considérable desateliers nationaux qui n'a pas donné encore, en voyant que la lutte se prolonge, ont décidé de s'y joindre. On répand le bruit que les populations de Rouen, du Havre et de Lille sont en marche et viennent prêter main-forte à l'insurrection. La famille de l'ouvrier se presse autour de lui et l'excite ;\ la révolte. Sur beaucoup de barricades, à la place du drapeau tricolore des ateliers nationaux, qui n'a aucun sens, on arbore le drapeau rouge, devenu, depuis le 2G février, le signe de protestation du prolétariat. En réponse aux proclamations du général Cavaignac, les ouvriers placarcU'ut sur les murailles un appel aux armes dans lequel ils disent qu'ils veulent la république démocratique et sociale. L'insurrection se déclare : elle a désormais, si ce n'est un chef, du moins un nom et un caractère. Elle prend en quchpie sorte conscience d'eilc-mênio.

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