TROISIEME PARTIE
et à l'angle ries fenô(res. La garde nationale, asse?. peu nombreuse, n'avait pas de eanon. "\'ers trois heures seulement, un fail)lo renfort de deux cents gardes républicains lui arrive; une heure après, le général Lebreton, qui vient faire une reconnaissance, promet d'envoyer de l'artillerie, et l'on voit bientôt déboucher une petite colonne de six cents gardes nationaux qui amènent avec eux une pièce de huit, escortée par une vingtaine de cuirassiers. Le représentant Thévcneuc et M. Perrée, rédacteur en chef du Siècle, sont avec eux. Le combat recommence avec plus de vivacité, et l'on échange encore, pendant près d'une heure, des décharges à bout portant, sans le moindre résultat. Enfin la garde nationale de Rouen parait de l'autre coté de la barrière ; sa jonction décide la bataille. La barricade Poissonnière et la place Lafayette sont déblayées ; les insurgés reculent et se retranchent derrière les constructions du clos Saint-Lazare.
Dans le faubourg Saint-Denis, oii fe colonel de Luzy d'aljord, puis le général Korte, ont remplacé le général Lafontaine, les choses ne prennent pas une tournure plus décisive. Le général Korte n'a sous ses ordres que des détachements du 7^ et du 9^ bataillon de la garde mobile, du 7° léger et de la garde nationale de Pontoise. Quatre-vingts coups de canon ont été tirés vaiiiemont contre une barricade de la rue Saint-Denis, que défendent avec beaucoup d'énergie et d'habileté les mécaniciens du chemin de fer du Nord. Le général pointe lui-même une pièce ; plusieurs fois il fait donner l'assaut, toujours sans succès. Le général Uourgon, entendant cette canonnade prolongée, accourt se mettre à la disposition du général Korte ; presque aussitôt, il est atteint d'une balle à la cuisse. Korte, blessé au bras, refuse, malgré des douleurs très-aiguës, de quitter son commandement. Tant de courage, tant de persévérance restent à peu près inutiles. A la fin de la journée du 24, on n'a remporté sur ce point aucun avantage décisif.
Sur un autre champ de bataille, très-étendu, entre le quartier général de Lamoricière et celui de Damesme, dans les sixième, septième, huitième et neuvième arrondissements, les insurgés ont remporté des avantages considérables, mais dont ils ne savent pas profiter, Dès le matin, ils ont attaqué la place des Vosges et pris la mairie du huitième arrondissement, où trois cent cinquante soldats de la ligne ont mis bas les armes (1). On a plantd sur la mairie le drapeau rouge et l'on y a installé, comme maire, un nommé Lacollonge, rédacteur en chef du journal VOrganisadon du travail. Les insurgés ont trouvé à la mairie quinze mille cartouches, quinze mille sabres, des munitions de toute espèce et des uniformes de gardes nationaux qu'ils se partagent. Puis ils s'avancent par la rue Saint- Antoine et menacent l'Iiritel-de-Ville, dont les communications avec le corps d'armée du général Damesme restent toujours interceptées.
La position de Damesme est très-critique. Sept à huit cents hommes de troupes de ligne, deux pièces de canon et cinq cents gardes mobiles composent tout son effectif. La 1 1^ légion, placée sous ses cidres, suffit à peine à garder les rues reconquises sur les insurgés, et c'est avec d'aussi faildes ressources qu'il conçoit et exécute le plan le plus hardi. Il veut, en premier lieu, rétablir les communications avec la division de la rive droite. Dans ce dessein, il va faire, en sens inverse, ce que le général Bedeau a tenté la veille : reprendre par le haut la rue Saint-Jacques, pousser jusqu'en bas, de barricade en barricade ; puis, ceci fait, n'importe à quel prix, il attaipiera le Panthéon, où les insurgés sont retranchés au nombre de quatre ou cinq mille.
Vers dix heures, le général Damesme quitte la place de la Sorijonno ou il a bivaqué la nuit; il descend la rue Saint-Jacques à la tête de sa
(1) Un ordre du jour du g('ni!ral Lamoriciiro, on d.ite du 8 juillet, nunonçnit il l'aniKJe, on termes très-st'vères, If liceiifienicnt do ce délîieliement « qui iivuit, disuit-il, lûchoiiR'iit vendu SOS armes aux fiictieux, »
colonne, reprend, comme il se l'est proposé, toutes les barricades jusqu'à la rue du Plâtre et revient vers le Panthéon, devenu le quartier général des insurgés. Leur position y est extrêmement forte. Du liaut de la coupole, ils dominent les avenues qu'ils ont barricadées ; sur la place même ils ont construit uns barricade énorme ; ils sont maîtres de l'École de droit qui fait face à l'église ; à gauche, ils occupent les bâtiments en construction de la mairie.
Pendant que le lieutenant-colonel Thomas, à la tète de deux bataillons du 14' et du 24"^ léger et d'un détachement de la garde républicaine, fait des efforts extraordinaires pour dégager les rues, la garde mobile essaj-e de s'emparer des bâtiments en construction qui entourent la place. Après une longue lutte, où plus de cent des leurs périssent, les gardes mobiles sont forcés de renoncer à leur entreprise. Mais, dans le même temps, la troupe de ligne, plus heureuse, a pénétré, par une porte de derrière, dans l'École de droit, et commence à tirer, par les fenêtres, sur le Panthéon. Les insurgés, installés dans la mairie, ripostent. Ce qui se passe là, pendant deux heures environ, est moins un combat qu'une horrible tuerie. Cependant le général Damesme, s'apercevant que les insurgés perdent plus de monde encore que lui et apprenant que le colonel Thomas a complètement réussi à déblayer les rues avoisinantes, donne l'ordre d'attaquer l'église. Il fait disposer ses troupes des deux côtés de la rue Soufflot et mettre les canons en batterie sur le milieu de la chaussée. Luimême, pour animer les soldats et diriger les canonniers, reste pendant une heure entière entre ses deux pièces, calme, impassible, sous le feu continu des insurgés qui tirent du haut des galeries. Par deux fois, il faut renouveler le service des canonniers. Endn, vers midi et demi, les portes massives du Panthéon commencent à s'ébranler, le feu do l'onnemi se ralentit ; Damesme donne le signal do l'assaut, en y montant le premier. La garde mobile et les gardes nationaux de la
11* légion s'élancent vers les grilles, renversent tout devant eux, enfoncent les portes, se précipitent dans l'église, s'y battent corps à corps avec les insurgés, en désarment plus de mille ; le reste fuit par une porte de derrière, à travers les jardins du collège Henri IV, et se réfugie dans une enceinte de barricades qui relie la place et la rue de la Vieille-Estrapade, la place et la rue de Fourcy, avec la rue des Fossés-Saint-Jacques.
C'est à peine si Damesme laisse un moment reposer sa troupe ; dans le temps que le colonel Thoni(p attaque la barricade de la rue des Fossés-Saint-Jacques, il se porte à l'attaque de celle de la rue de l'Estrapade. Le canon et la fusillade grondent pendant près de cinq heures. A l'instant où l'on va s'emparer, après des pertes énormes, de la dernière barricade, rue de Fourcy, le général reçoit une balle dans la cuisse. Un cri de douleur retentit dans les rangs lorsqu'on le voit tomber. Un enfant de la garde mobile, qui ne Ta pas quitté, s'élance d'un bond sur la barricade, va droit à l'insurgé qui vient de tirer, lui applique son pistolet sur la poitrine, l'étend roide mort à ses pieds, le regarde un moment avec l'expression froide de la vengeance satisfaite, puis il rentre dans les rangs et éclate en sanglots (1).
Cependant on emportait le général Damesme à l'hôpital du Val-de-Grâce. Un représentant du peuple, M. Valette, qui se trouvait non loin de là lorsqu'il fut frappé, s'approche respectueusement, tristement. Il sait que la blessure est mortelle. •• Général, lui dit-il, c'est au nom de l'Assemblée nationale que je viens vous serrer la main. — Je vous remercie, répond Damesme en souriant avec une admirable expression de résignation, presque de joie; n'est-ce pas, monsieur, vous
(1) Ce jeuno liommc, nommiS Georges, se iioyn, moin» d'un moi» iiprc» l'insurroclion, eii nftgeant dnii» lu Soine. 11 iivuit iUS (lécoriS, mai» n'avait pas encore reçu la croix. Sou liataiUiiîi, où il avait constamment donné l'exemple do la bravoure ot do la discipline, voulut f*ir8 lo» frai» do lei fuiii'niiMi'».