‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 208 sur 234 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

ferez connaître à rA^seiublée que i'ai rempli mon devoir? »

Arrivé an Val-de-Gràce, le blessé éprouve un tel épuisement qu'il s'endort. Pendant son sommeil, les chirurgiens examinaient la plaie: l'os est brisé en plusieurs éclats; l'inflaramation commence ; le moindre retard dans l'opération peut en compromettre le succès.

M. Baudens, chirurgien en chef, éveille le général : « Votre blessure est grave, lui dit-il ; il n'y a pas grand'chose à faire ; mon avis serait de vous séparer de cette jambe... — Vous cro^yez? dit le général, sans trahir la moindre émotion; allons, que votre volonté soit faite! » Et presque aussitôt il se rendort.

Une seconde fois, quand les préparatifs de l'amputation sont terminés, on le réveille. Pendant l'opération, assez longue et très-dou-

loureuse, il ne hii échappe pas une plainte. Après que l'amputation est faite • « Pourrai-je encore monter à cheval? dit-il en regardant le chirurgien en chef avec quelque inquiétude-, et, sur sa réponse affirmative : « Eh bien ! alors, je vaux autant qu'auparavant... Vive la République î »

Ainsi s'exhalaient de cette àmc héroïque et douce, en présence de la mort, les plus purs sentiments de patriotisme. Pas un regret qui lui fût personnel, pas un retour sur lui-même et sur cette mutilation qui va le condamner à tant de privations et de souffrances. L'image môme de sa jeune femme, enceinte de son premier enfant, ne trouble pas en lui une vertu plus haute. « Dites à l'Assemblée nationale que j'ai rempli mon devoir. » C'est, en tombant, sa première pensée. « Pourrai-je encore servir mon pays, la République? •

DANIEL SiBIlN.

C'est la seule crainte qu'il exprime après une amputation cruelle.

0 simplicité! ô grandeur! que vous sembliez naturelles alors et comme maîtresses des âmes!... 0 liberté! ô patrie républicaine! quelles pompes triomphales pourraient effacer jamais le caractère sacré, la majesté funèbre de tes jours de deuil !

Nous avons laissé le général Lamoricière, le soir du 23, après la prise de la barricade Saint-Maur, dans la nécessité d'abandonner tous ses avantages. A trois heures du matin, les insurgés ont réparé les brèches de la barricade ; ils l'ont élevée à la hauteur d'un second étage ; les montagnards licenciés de Caussidière y sont retranchés ; il faut en recommencer Tattaque.

De ce côté, l'insurrection a pris, sur un vaste espace, des positions très-fortes. Elle occupe, à gauche du canal Saint-Martin, l'entrepôt de la Douane; à droite, le quai de Jemmapes. Toutes les maisons de la rue Saint- Maur sont percées jusqu'à la hauteur de la caserne, dont les insurgés sont maîtres. Postés aux fenêtres de quelques maisons avantageusement situées dans la rue du Temple, ils font, sur la troupe, un feu continuel qui part à la fois depuis le soupirail des caves jusqu'aux lucarnes des greniers ; mais le général Lamoricière a pris la résolution d'en finir à tout prix. Irrité de ne recevoir aucun renfort et de voir disparaître les gardes nationaux dont beaucoup, dès que l'action se prolonge, abandonnent leur poste sans même prévenir leurs officiers; exaspéré à l'idée de trahison qui s'est emparée de son esprit, il ne veut plus rien ménager, ni les hommes, ni les propriétés, ni surtout lui-même.

L'œil en feu, la chevelure au voit, la voix presque éleinte, tant il a prodigué les ordres, les exhortations, les reproches à ses soldats qu'il trouve indécis: •• Je me ferai tuer, mais je ne céderai pas ! » répond-il aux personnes qui l'engagent à ne pas s'opiniàtror, comme il le fait, sur des points qui paraissent imprenables. C'est ù grand'pciiie qu'il revient sur

l'ordre de fusiller deux brigadiers des ateliers nationaux sur lesquels on a trouvé la somme de quatre-vingts francs et un laissez-passer signé Lalanne. Il répète tout haut que l'administration des ateliers trahit. Il veut qu'on lui amène le directeur pour le faire passer par les armes (1) ; il fait arrêter le commandant Watrin, de la 6^ légion, parce que celui-ci, ignorant l'ordre qu'il vient de donner de jeter des bombes dans une maison de la rue du Faubourg-du-Temple, d'où l'on veut déloger les insurgés, est accouru pour éteindre l'incendie; il menace les soldats, il n'épargne pas les officiers; il se répand en injures contre la garde nationale (2).

Tandis que, par son ordre, le canon tonne incessamment contre les barricades, la sape et la mine ouvrent, dans l'intérieur des maisons, un chemin aux soldats qui vont de la sorte prendre l'ennemi à revers. Les bombes et les obus éclatent ; l'incendie dévore les charpentes ; une fumée épaisse remplit des rues entières, aveugle les combattants, enveloppe et cache à demi ces scènes de dévastation.. Le colonel Dulac, avec son régiment, l'un des plus éprouvés de l'année, seconde admirablement le général Lamoricière. C'est lui que le général choisit toujours pour l'envoyer sur les points périlleux; c'est lui qu'il charge d'enlever les barricades les plus formidables.

Toute cette longue journée du 2-1 se passe en combats sanglants ; les insurgés se défendent pied à pied; c'est i peine si l'on s'aper-

(1) Lo géiidiiil Lnmoricièro se refusait h oroiro que M. Lalanno agît d'aprùs les ordres du général Cavaignao et da M. Soiiard. On espérait, en coutiiuiant la paye dos ateliers nationaux, retenir un grand nombre d'ouvriers et les oinpOcher do se battre.

(3) Quelquefois aussi il plaisante : « En voilii do la fraternité I » s'écric-t-il, on voyant tomber h droite et h gaucho uns pluio do balles. S'aperoevant que les soldats bésileut ti attaquer une barricade, il met son cheval au pas au milieu do la chaussée, s'avance tout seul sous le feu des insurgés, revient aussi lentement qu'il est allé : ■ Vous voyez bien quo co n'est pas dilllcilo, » dit-il aux soldats. Une autre fois encore, voyant qu'un o/licier pAlit ou s'apprCtant iï passer devant une briclio d'où part une fusillade continue, il lu prend par lo bras, tout en causant, le couvre do son corps, passe Irutenient a\ec lui sons la brècho et uo lo quitte quo lorsqu'il n'jr a idus de danger.

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