‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 213 sur 234 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

tient les pieds de son maître. On entre enfin dans la boutique d'une pauvre femme, qui donne le seul matelas qu'elle possède ; on pose le saint prêtre sur un brancard, fait de fusils entrecroisés, et l'on gagne ainsi, non sans peine, par de secrètes issues, le presbytère du curé de Sainte-Marguerite. A chaque instant il faut s'arrêter et défaire cet étrange brancard pour traverser les barricades.' Les insurgés portent alors le matelas sur leurs épaules ; ils s'inquiètent des souffrances du blessé ; ils craignent qu'il ne les en accuse ; ils ont à cœur de se justifier. « Ce n'est pas nous, monseigneur, lui disent-ils en pleurant, ce n'est pas nous qui vous avons fait du mal ; ce sont des traîtres! c'est la garde mobile; mais comptez sur nous; vous serez vengé. » Et le blessé, pâle, mais calme, murmurait de sa voix brisée : » Mes amis, on vous trompe, écoutez-moi, croyez-moi, déposez vos armes; il y a eu déjà trop de sang versé ; » puis il leur rendait grâce, avec une douceur infinie, des soins dont il se voyait l'objet.

• Arrivé chez le curé de Sainte-Marguerite, on étend l'archevêque sur un matelas où, pendant quelques minutes, il paraît reposer ; entr'ouvrant ensuite les yeux, comme il voit son serviteur couché à terre, auprès de lui, il s'informe de sa blessure, avec l'accent de la plus tendre compassion.

Quant à lui, après l'engourdissement des premiers moments, il ressentait des douleurs aiguës. La balle avait pénétré très-avant et restait dans les chairs ; la moelle épinière était lésée ; il n'y avait aucune chance de salut. Des cris involontaires, des mouvements convulsifs, échappaient de temps en temps au martyr. Il le regrettait, il s'en accusait ; il priait les assistants de lui pardonner une faiblesse qu'il trouvait indigne d'un chrétien. Bientôt, il se rendit assez maître de lui pour étouffer toute plainte, et quand, sur ses instances, le vicaire Jaquemet, qu'il avait fait chercher, lui eut déclaré que sa blessure était mortelle : « Ma vie est peu de chose, » répétat-il, avec une sérénité parfaite, ainsi qu'il

l'avait fait en quittant le général Cavaignac. Pendant les courts instants de répit que les ressources de l'art apportaient à ses souffrances : « Pauvres ouvriers ! disait-il à ceux qui l'entouraient ; allez leur parler de ma part; dites-leur que je les conjure de cesser une lutte impie. Assurément le gouvernement ne les abandonnera pas. » Et comme, à sa demande, on s'apprêtait à lui donner le viatique : « Farce, Domine, murmurait-il à voix basse, ^j«rce populo tuo. »

A quatre heures du matin seulement, son médecin, le docteur Cayol, arriva au presbytère, conduit par les insurgés. Il voulait que le prélat fût immédiatement transporté à l'archevêché, afin que ses derniers moments fussent adoucis par plus de soins. Les hommes du peuple, qui gardaient la chambre du blessé, priaient qu'on le laissât parmi eux. « Qu'il ne nous quitte pas, disaient-ils avec une naïveté incroyable, qu'il reste avec nous; il nous portera bonheur; nous répondons de lui; nous le veillerons ; nous nous ferons tu»r tous, plutôt que de souffrir qu'il lui soit fait aucun mal. "

Cependant, le docteur Caj'ol insistant pour que le prélat soit ramené chez lui, les ouvriers préparent eux-mêmes un brancard. Ils le garnissent avec du linge blanc; ils font un dais pour abriter la tète du blessé. Six d'entre eux réclament l'honneur de le porter; six autres marchent auprès, pour relaj'er, au besoin, les premiers. Six soldats du 28^ de ligne, autant de voltigeurs et de gardes mobiles font à l'archevêque de Paris une escorte militaire. Le peuple se prosterne sur son passage. A l'aspect du martyr chrétien, les sanglots, les gémissements éclatent partout; toute colère s'apaise; le regret, le repentir, le remords, s'emparent des âmes; les fureurs de la guerre civile s'éteignent dans une désolation profonde.

Un arrive ainsi au palais épiscopal où l'agonie allait bientôt commencer. A quatre heures et demie de l'après-midi, l'archevêque rendit le dernier soupir.

Sa fin parut exempte de souffrances. «Faites, ô mon Dieu, que mon sang soit le dernier versé ! » Ce furent ses paroles suprêmes. L'histoire les recueille avec respect. L'Eglise de France en reçoit une gloire nouvelle. La chrétienté a droit de s'en enorgueillir, et jamais la piété humaine ne s'attendrira sur rien de plus sublime.

Mais, hélas ! les prières du bon pasteur ne devaient point être exaucées. Pendant son agonie, les combattants ressaisissaient leurs armes ; l'artillerie foudroyait le faubourg ; le boulet, l'obus et la mitraille dévastaient les maisons. A travers les tourbillons de flamme et de fumée, la mort frappait encore des coups terribles.

Le faubourg Saint- Antoine, entré tardivement dans l'insurrection, y avait apporté le caractère de persévérance et de détermination particulier à sa population laborieuse. Cette population, composée d'ouvriers Je mœurs probes (1), satisfaits de peu, très-chargés d'enfants, pas enthousiastes, nullement gagnés aux idées socialistes, mais attachés à la République et d'une énergie de volonté peu commune, ne s'était pas décidée le premier jour à prendre les armes. Depuis le 24 février, cependant, le travail ayant presque complètement manqué , les ouvriers étaient tombés dans une misère effroyable. On distribuait à la mairie jusqu'îi 00,000 bons de pain par jour; mais, avant de se prononcer pour l'insurrection, qui leur était annoncée par des faiseurs de barricades étrangers au quartier, les ouvriers avaient voulu en connaître avec certitude la cause et le but.

L'autorité et la garde nationale, qui ne paraissaient pas mieux instruites que les ouvriers, gardaient, de leur côté, la môme attitude d'expectative; de sorte que, pendant toute la nuit du 23 au 24, personne, dans le faubourg Saint-Antoine, ne donna ni ne reçut aucun ordre.

|1) Pnrmi coi ouvriori, on compte environ dix-huit miUo ibéiiistc't il'jhl liC'iincoup iionl <rori){iiio nllcmnnile.

Le 24, des meneurs très-actifs se rendirent au milieu des ouvriers : le nommé Lacollonge, dont j'ai parlé plus haut, un ouvrier mécanicien nommé Racari, Pellieux et quelques autres clubistes exaltés vinrent dire dans le faubourg que les royalistes a^'taquaient la République, qu'ils étaient les maîtres dans l'Assemblée nationale et dans la commission executive, qu'ils voulaient exterminer le prolétariat ou le réduire à l'esclavage par la misère. En même temps, comme le canon ne cessait de gronder dans la direction de THôtelde-Ville, ils répandirent la nouvelle que Caussidière s'y était établi et qu'il s'y défendait contre les aristocrates (1).

Ces discours, et d'autres analogues, enflamment les esprits. Quand les gardes nationaux veulent enfin essayer de se l'éunir, ils sont maltraités, dispersés par les ouvriers en armes. Ceux-ci, enhardis par ce premier succès, courent à la caserne Reuilly, qu'occupe un capitaine du 48° de ligne avec cent vingt soldats; ils l'assiègent, ils y mettent le feu; plusieurs fois la caserne est prise et reprise', mais les insurgés perdent, en ces engagements insignifiants, un temps précieux (2) . Au lieu de s'avancer vers l'Hôtel-de-Ville, ils usent sur place leur temps et leurs forces. Le 25, l'insurrection générale est déjà eu voie rétrograde, quand les ouvriers du faubourg Saint-Antoine comprennent qu'il faut agir vigoureusement. D'odieux mensonges de leurs chefs, qui leur cachent les nouvelles des autres faubourgs et qui nourissent en eux les illusions les plus folles, les jettent, sans aucune chance de succès, dans le combat il outrance dont nous allons voir la triste issue.

Dès le 24 au soir, trois représentants du peuple, MM. Larabit, Galy-Cazalat , Druet-

(1) Sans favoriser nncuiiomimt l'iiisiirroction, Caiis8iilii"'re resta coiistiininiont en rapport avec les faubourgs par io» montngnunlsct par le» membres de la sociitiS des Droits do . riiomme.

(2) Le capitaine Corlizet se défendit vaillaninicnt jusqu'il neuf licuros du soir; il i.'out qu'un seul homme tiii et trois bleuies, tandis quo les insurges, qui se r.i.iioiit ooiitio lii o:isorno avec unii fureur oveuglo, eurent suixaulo limumea mis hni'S du cuuihat.

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