‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 218 sur 234 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

son développement, inévitables peut-être, mais bien douloureuses, puisqu'elles semblent exclure la liberté. Je me bornerai donc ici. uliu d'éclairer encore de quelque reflet Thistoire qu'on vient de lire, à rapporter succinctement les principaux actes politiques du général Cavaignac et la fin rapide d'un gouvernement qui emporta dans sa chute le dernier simulacre de pouvoir resté encore à la bourgeoisie républicaine.

Certes, ce n'est point une exagération de dire que, après l'insurrection de juin, la société tout entière, qui demeurait, malgré sa victoire, en proie à un sentiment de terreur auquel on ne saurait rien comparer depuis l'invasion de Rome par les barbares, salua son libérateur d'une acclamation unanime et lui remit, dans un véritable transport de reconnaissance, le soin de la conduire et de la préserver de nouveaux périls.

Depuis longtemps prévue , souhaitée par l'opinion, nécessitée enfin par l'événement, l'élévation du général Cavaignac avait un sens profond, auquel peut-être on n'a pas donné jusqu'ici une attention suffisante.

Pour la troisième fois depuis le renversement du trône de juillet, ce qu'on appelle la force des choses, c'est-à-dire cette voix latente qui se dégage cà certains moments décisifs dans la vie des peuples de l'état général des idées et des mœurs, se prononçait et proclamait la République ; pour la troisième fois aussi, et à chaque fois d'un accent moins équivoque, elle marquait le caractère démocratique, mais le mouvement tempéré que le paj's entendait donner au gouvernement républicain.

Le nom de M. de Lamartine au gouvernement provisoire, la popularité passionnée qui l'entoura et qui ne voulut voir que lui, même en ces heures d'ivresse où l'élément populaire débordé semblait assigner à quelquesuns de ses collègues le rôle principal, furent une première indication, mais déjà très-précise, des limites tracées à la révolution par le commun instinct les élections pour l'Assem-

blée constituante en furent un autre. Ces élections, aussi générales, aussi libres qu'il était possible de les concevoir, donnèrent à l'état républicain sa sanction, en même temps que son interprétation la plus large et la plus modérée.

Aussi, quand l'Assemblée constituante, en se réunissant, fit retentir le cri de : « Vive la République ! » ne parut -elle à personne ni hypocrite ni téméraire, car chacun sentait en elle et souhaitait qu'elle exprimât dans les lois l'esprit de liberté, d'égalité, de fraternité qui éclairait visiblement alors la raison et qui remuait les entrailles de la France.

J'ai tâché d'expliquer, en retraçant les fautes politiques des partis qui se formèrent au sein de l'Assemblée, comment s'opéra la scission entre les deux classes qui, dans Paris, avaient fait la révolution, si ce n'est de concert, du moins ensemble.

Cette scission funeste, née dans le cerveau malade de quelques fanatiques, rendue plus profonde par l'inaction du gouvernement, par les excitations des factieux et les prédications des sectaires, cet antagonisme plus factice que réel, entre la république politique et la république sociale, entre la bourgeoisie et le prolétariat, aboutit, comme nous venons de le voir, par une logique rapide à la révolte et à la défaite des prolétaires.

La victoire que l'Assemblée nationale remporta sur l'insurrection fut applaudie par la France et par l'Europe, comme une victoire de l'ordre sur l'anarchie. Cette appréciation était juste, mais incomplète. Réprimer une révolte contre la souveraineté nationale, c'était assurément rétablir l'ordre, mais non pas seulement un ordre apparent et tout matériel, tel que le concevait la peur du vulgaire, ou tel que le voulait, en attendant autre chose, l'hypocrisie des partis, c'était surtout rétablir cet ordre moral autant que politique, qui nait, dans une société libre, de la soumission des esprits à des institutions conformes à l'état des mu'urs.

C'est ainsi que le comprit l'Assemblée cou*

tituante lorsqu'elle conféra le pouvoir suprême à un homme dont le nom et l'épée étaient tout à la fois un symbole et un gage de Tordre républicain. De son aveu, de l'aveu du peuple qu'elle représentait, l'idée républicaine se concentra dans un homme, comme pour se rendre plus sensible. Afin d'imposer mieux à ses ennemis le sentiment de sa forcn, elle se personnifia dans un soldat.

En présence de ce grand fait, la société préservée de l'anarchie par les républicains, aucune opposition sérieuse à la République n'était plus possible. L'élévation du général Cavaignac, comme l'État républicain luimême qu'il venait de sauver et qu'il était chargé de raffermir, avait un caractère de nécessité qui, sans en diminuer l'éclat, en doublait la fores et devant lequel tous les partis rentraient dans le silence. Jamais plus soudaine élévation ne s'était produite avec moins de part de la personne exaltée. Le général Cavaignac n'avait pas été libre de la vouloir ou de ne la pas vouloir ; la convoiter ou la repousser, lui eût été presque également impossible. Son absence prolongée de la France et la trempe de son caractère , en le rendant étranger aux partis qui se disputaient la conduite des affaires, étaient une cause principale, mais toute négative de sa fortune. Plus sa personne restait inconnue, mieux la double idée qui s'attachait à son nom républicain et à sa profession de soldat devait apparaître à l'heure où le besoin de contenir la révolution et l'impossibilité de fonder, en dehors de cette révolution môme, une autorité capable de la dominer, éclataient à la fois de toutes parts et s'imposaient à la conscience publique.

C'est le propre des civilisations avancées qu'elles se soustraient davantage, dans leur marche plus compliquée et plus savante, aux influences personnelles, à ce qu'on pourrait appeler l'accident, le hasard. Les idées y engendrent plus manifestement les faits. Les événements semblent s'y ranger sous une loi supérieure que trouble de moins en moins

l'action des volontés particulières. Par une contradiction qui n'est qu'apparente, plus la liberté humaine croît en puissance, plus aussi elle s'ordonne et se soumet à cette nécessité divine, à cette invisible souveraineté qui gouverne le monde. Aussi voyons-nous dans la suite des histoires qui transmettent d'une génération à l'autre les révolutions des empires, la tâche du narrateur s'amoindrir à mesure que s'étend celle du philosophe. Les aventures perdent leur vraisemblance, les faits ne s'expliquent plus par le caprice du sort; les héros même ne sauraient plus nous intéresser si l'on ne sait nous montrer en eux l'expression vivante d'un temps et le génie d'un peuple.

C'est ce genre d'intérêt et d'instruction sévère, mais supérieure, qu'offre à un haut degré, selon moi, la révolution de 1848. Le mouvement général des idées y est tout; la valeur relative et passagère de certains hommes que ce mouvement amène au premier rang y est peu de chose. Nous l'avons vu dans la popularité si instantanée et si vite évanouie de M. de Lamartine ; l'élévation et la chute du général Cavaignac en seront un nouvel exemple ; plus tard, l'exemple deviendra plus frappant encore dans la fortune prodigieuse du nom de Louis Bonaparte.

Il n'est presque personne en France qui ne crût, après l'insurrection de juin, le gouvernement républicain rafl'ermi pour un long espace de temps. En voyant l'Assemblée nationale et le général Cavaignac, en parfait accord d'intentions, préparer ce gouvernement régulier, ce pouvoir constitutionnel après lequel chacun soupirait, on ne mettait plus guère en doute la possibilité de combiner, dans des institutions durables, la liberté et l'autorité dont on éprouvait un égal besoin.

La force mutuelle que se prêtaient en ce moment le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif on paraissait un présage certain ; toutes les difficultés de la situation politique semblaient aplanies. Le socialisme et ses

OUATRIÈWE PARTIE

INSl'RCLS CONDUITS DANS LES PRISONS. (T. 4SI'.)

exigences outrées pour longtemps hors de cause; la majorité républicaine dans l'Assemblée, désormais confiante dans ses propres forces, mais disposée à suivre l'impulsion du chef qu'elle s'est donné; les partis royalistes réduits, une seconde fois, par la grandeur de l'événement, à feindre l'acquiescement à la République ; l'armée rétablie dans Paris ; des généraux victorieux qui ne réclament rien, après le péril, de l'honneur du succès et se rangent avec déférence derrière celui auquel ils commandaient encore la veille ; la révolution, bien que domptée au dedans, assez puissante au dehors pour que les souverains ne puissent susciter à la France aucun embarras : tel était l'ensemble des faits qui créaient au général Cavaignac une situation plus grande et plus forte, en apparence, que ne l'avait eue, depuis longtemps, aucun des hommes qui

avaient possédé le pouvoir. Mais si la situation d'un homme lui est faite le plus souvent par des circonstances où il n'a que peu ou point de part, l'avantage qu'il tire de celte situation est toujours son œuvre personnelle. Ce fut un malheur pour la France que le général Cavaignac ne joignit pas au sentiment du bien, du beau, du juste, qui était en lui et qui le plaçait au niveau des situations les plus élevées, cette pénétration de l'intelligence qui les comprend tout entières et cette spontanéité d'action qui les domine. Si son génie lui eût révélé la triple force qui s'attachait à son nom, à son épée, à sa situation, il eut accompli une phase décisive de la révolution française, en fondant , pour une longue période de temps, le gouvernement républicain. Mais, ainsi qu'ont pu le faire pressentir quelques traits esquissés précédemment, le

DANIEL STBRN

général Cavaignac ne devait comprendre sa tâche et son rôle que d'une manière incomplète. Tout au contraire de M. de Lamartine, qui, pour s'être formé un idéal trop vaste de la révolution, négligea de pourvoir à rétablissement de la République , le général Cavaignac, s'embarrassant dans une application scrupuleuse, défiante et timide du gouvernement républicain, fermera son esprit aux. inspirations hardies de la révolution. Ces deux hommes, semblables en courage et en noblesse d"àme, mais qui formaient par d'autres côtés de leur nature un contraste très-accusé, devaient avoir une même fin politique. Lamartine, à force de rêver la gloire, laissa échapper l'autorité ; Cavaignac, occupé à défendre son autorité et surtout à préserver son honneur, ne connut pas ces élans vers la gloire qui entraînent les hommes. L'un et l'autre, en présence d'une Assemblée qui ne demandait qu'à être dirigée, ne surent ou ne voulurent exercer sur elle aucune action; Lamartine, parce qu'il la dédaignait un peu; Cavaignac, parce qu'il la respectait trop. Tous deux se perdirent et perdirent la révolution; l'un, parce qu'il la croyait accomplie déjà; l'autre, parce qu'il la jugeait impossible.

J'ai dit qu'au moment où le général Cavaignac prit en main la conduite des affaires, la société tout entière s'abandonnait à un sentiment de terreur rétrospective qui survécut longtemps au danger qu'elle avait couru. Le combat acharné qu'on s'était livré pendant quatre jours laissait dans les imaginations une impression profonde que l'aspect de Paris ravivait à toute heure. La vaste étendue du champ do bataille dont chacun, pendant le combat, n'avait mesuré qu'un point circonscrit, étonnait la pensée. Sur un espace de plusieurs lieues et qui comprend plus de la moitié de la ville, le boulet, l'obus, la mitraille, le canon, la sape et la mine n'ont pas cessé, pendant près de cent lieures, d'exercer leurs ravages. Les colonnades, les frontons des palais et des églises sont mutilés, des fa-

çades entières de maisons ont disparu. Des bivacs, des parcs d'artillerie, sont établis sur les places publiques; oa voit passer des chariots remplis d'armes enîevées aux vaincus (1). De longs convois de p^lsonniers s'acheminent vers les forts ; les prisons sont encombrées ; les arrestations sont faites par masses. On assure que dans le premier moment il n'y en a pas eu moins de vingt-cinq mille. Bien des haines personnelles, bien des rivalités de professions ont saisi l'occasion inespérée de se satisfaire en paraissant servir la chose publique ; les délations anonymes sont innombrables. Les enfants de la garde mobile, qui se considèrent comme les vainqueurs de Paris et qu'on ne parvient pas à faire rentrer sous la discipline, plus de cent mille gardes nationaux accourus de tous les points de la France et qui n'ont pas pris part au combat, amasentleur désœuvrement et signalent leur zèle par des perquisitions et des arrestations, dont leur caprice est la seule règle et l'unique prétexte. Au bout de quelques jours, l'autorité est si embarrassée de ses prisonniers, le danger de pareilles agglomérations d'hommes dans des espaces étroits et insalubres devient tel, qu'elle en fait relâcher, sans examen, plus de la moitié (2).

On craignait aussi , malheureusement ce n'était pas sans raison, que les ressentiments de la garde nationale ne la portassent à do tristes excès. Les factionnaires en sentinelle devant le caveau de la terrasse du bord de l'eau, dans le jardin des Tuileries, où quinze cents personnes sont entassées dans une boue fétide, ont tiré sur ces malheureux qui se disputaient les places voisines des soupiraux par lesquels leur venait un peu d'air et de lumière. Pour contenir les gardes mobiles, quelques officiers leur ont laissé entendre

(1) Un n iiMiipto plu» do cent inillo fiisilf aiiisi» dans U> (limrtiora insurges.

(2) Selon lo mppoit do In commission d'ominOle, aiir vin>;tcinq mille porsoiino» arrClées pund.uit rinsurrcction et innm)diiitenicnt npri'S, on n'on garJu, au bout do quohiuc» joui», que on7.o millo cJn(inuntc->oi>t.

q IP l'(>n procédorait incessamment à des fuf,i!l;u1os en masse (1). La peur inouïe qu'ins- ]iir-iient aux bourgeois de Paris les insurgés vaincus, tolérait, encourageait en quelque sovte les mauvais traitements auxquels ils rVaifiut on butte. Pendant plus d'un mois {•.près l'insurrection, l'annonce de quelque év.inement impossible venait chaque jour jetei l'alarme dans la population. Tantôt les i surgés, cachés dans les catacombes, allaient faire sauter en l'air le faubourg Saint- Germain ; tantôt ils devaient couper tous les conduits de gaz et se livi'er dans les ténèbres à un immense massacre. Le soir, on prétendait apercevoir des signaux qui se répondaient de maison en maison ; on entendait dans les caves des bruits inexplicables ; les orgues de Barbarie jouaient des refrains mystérieux. Les imaginations troublées attribuaient aux insurgés une volonté et une puissance du mal véritablement satanique (2). Le spectacle que présentaient les hôpitaux était navrant. Pendant les premiers jours, l'affluence y avait été si grande que, malgré

(1) On a parlé beaucoup de fusillades qui auraient eu litu après le conibal ; aucun des récits que j'ai entendus n'ctablit à cet ég^vd de faits positifs. Selon les témoignages les plus dignes de foi, on compterait environ cent cinquante insurgée fusillés par la troupe ou la garde mobile. M. Louis Blanc, qui n'est pas suspect d'indulgence pour les vainqueurs de juin, a constaté en termes énergiques le caractère purement individusl de quelques actes odieux. « Pas de responsabilité collective, pas d'accusations généralisées, s'écrie-t-il; grâce au ciel, il n'est pas de classe en France à qui l'on puisse lc<'itimement imputer de tels excès ; ils furent l'oeuvre de forcenés, dignes d'être reniés par tous les partis, mais à qui, mallieureuseraent, l'état de siège, la stupeur publique, la colère et la peur des uns, la douleur des autres, livrèrent une odieuse puissance. » (A'ourcoii Monde, n» 6, 1"" mars 1851 1. Nulle part, quoi qu'on en ait dit, ces exécutions ne se firent sur l'ordre, ni même avec la tolérance des chefs. Le général Bedeau, M. Guinard et d'autres officiers supérieurs firent des efforts inouïs pour sauver les prisonniers. Sur la place de l'ilôtel-de-Ville, MM. Marrast et Edmond Adam luttèrent avec lesg.ird«s mobiles pour leur arr.aclicr leurs victimes.

(2) L'autorité fut obligée de donner quelque satisfaction i ces frayeurs absurdes. On fit des fouilles aux tlambeaux dans les catacombes et des perquisitions dans les maisons S'gnalées. Ces fouilles et ces perquisitions n'amenèrent aucun résultat. Les reflets de la lune sur le pavillon vitre d'un dofuerréotypeur, la chandelle d'une pauvre ouvrière restée à Bon ouvr-.i-ru très-avint dans la nuit, le piaffement des chevaux dans des écuries aouierraines, avaient causé ce» incroyables alarmes.

le dévouement des médecins, on n'était parvenu à donner à tous les blessés que les premiers soins indispensables (1). En dépit de la surveillance des gardiens , les gardes nationaux, les gardes mobiles, les insurgés, qui gisaient là, dans les mêmes salles, dans les mêmes rangs, s'insultaient, se menaçaient d'un lit à l'autre. Ceux-ci gardent à leur chevet le drapeau qu'ils ont enlevé sur la barricade ; ceux-là disent tout haut qu'ils ne tarderont pas à prendre leur revanche ; quelques-uns trouvent dans le délire de la fièvre la force de se lever et se jettent avec rage sur le malheureux dont le lit est le plus voisin. D'affreux accidents nerveux, des folies furieuses se déclarent (2). On est obligé de mettre la camisole de force à plusieurs bles-

(l) Voici le reK'vé général des blessés reçus pendant les quatre jours de l'aisurrection dans les principaux hôpitaux de Paris :

Charité 120

Val-de-Gr.ice 190

Hôtel-D;eu 451

Hôpital Dubois 90

Clinique 78

Saint-Lazare 75

Saint-Louis SCO

Beaujon 110

Bon-Secours 10

Saint-Merry 47

Pitié 8

Saint- Antoine 60

Lourcine 11

Bicêlre 9

Cochin.. 11

Incurables 85

Hôtel-Dieu (annexe) f'I

Hôpital Xecker 11

Hôpital du Midi 4

Tuileries 73

Ambulances connues 304

Tot.nl général 2.529

(2) On a constaté que la plupart des folies furent, chez le» insurgés, des fjlles d'orgueil. Presque tous se croyaient do grands hommes et des réformateurs. Ils dictaient des constitutions, abolissaient l'esclavage et la misère. Chez les femmes, c'était l'inquiétude pour leurs maris ou leurs enfants qui produisait généralement l'aliénation mentale. Malgré les accidents nombreux qui suivirent l'insurrection, le cliiflVe total des aliénations mentales, en 1818, no dépassa que dj très-peu le chiffre ordinaire. Les révolutions qui multiplient oertainc-s causes d'aliénation en font disparaître d'autres. Les événements de la vie privée perdent de l'importanco à mesure que ceus de 1» vie publique on prennent davantage.

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE ItAS

ses; la sentinelle présente la baïonnette en allant et en venant dans les couloirs.

La mortalité dépasse toute proportion.

Dans le seul hôpital Saint-Louis, elle est d'un blessé sur quinze pour les militaires; d'un sur six pour les insurgés (1).

L'exaltation et le désespoir des insurgés aggravent singulièrement leur état. Beaucoup d'entre eux, dans la crainte d'être fusillés, sont restés cachés longtemps dans des réduits d'où ils ne sortent que vaincus par d'intolérables souffrances et quand la gangrène ronge déjà leurs os. Privés des soins de leurs familles qui n'osent se présenter dans les hôpitaux, en butte aux mauvais traitements des gens de service qui, malgré les ordres sévères des médecins, n'ont de soins et d'égards que pour les blessés de la garde nationale, forcés de répondre aux interrogatoires du juge d'instruction (2), et certains que, s'ils guérissent, ce sera pour passer devant les conseils de guerre, leur condition est la plus misérable du monde. Plusieurs arrachent l'appareil de leurs blessures; d'autres essaj'ent de se laisser mourir de faim, préférant la mort à de si douloureuses incertitudes.

On n'a pas connu avec exactitude le chiffre des morts (3). Encore aujourd'hui, on n'est parfaitement certain ni du nombre des détenus, ni du nombre des insurgés. D'après la statistique des journaux de médecine, il y aurait eu 2,529 blessés soignés dans les hôpitaux de Paris ; le nombre de ceux qui ont été soignés à domicile a dû être beaucoup plus considérable, mais il est impossible de le constater. Selon la rapport du préfet de po-

(1) Voir les journaux de niéJocino : la Gazelle des ItOpHaus, yViiion mfdicale, Ole.

(2) 11 Titut diro à l'hotinQur des médecins do lu Faculté do Paris qu'ils s'oppostrent avec beaucoup de fermeté ii ces iuterro^utoires. « 11 n'y a ici pour moi que des maliid'.'S et non des prévenus, > répond M. Miclion, cliirurgien de la l'itié, au juge d'instruction qui voulait savoir do lui le chilTre dus insurgés reçus dans ses salles. < Je ne connais ici que dos blessés, > dit la docteur Uoux, h qui l'on domando combien il a dans son service do gardes nationaux et combien d'in- •urf^ét,

(3) Lu presse angluiso a prétendu qu'il y avait eu cinquante mille mort*.

lice, M. Ducoux, en date du 8 octobre., le nombre total des morts, civils et militaires, à la suite de l'insurrection, aurait été de 1,460; les deux tiers appartenaient à l'armée et à la garde nationale (1). Le général Cavaignac a dit, à la tribune, dans la séance du 3 juillet, que •personne n évaluait à phis de cinquante mille le no^nlre total des instirgés, et que r armée comptait en tout sept cent trois Jiommcs tués ov, blessés.

Cependant les convois et les services funèbres se succédaient avec une continuité lugubre. Le 6 juillet, on fit une cérémonie générale en l'honneur de toutes les victimes de l'insurrection. Au pied de l'obélisque de Louqsor, un autel somptueux fut dressé oii trois évêques, appartenant à l'Assemblée constituante , célébrèrent le service divin. L'Assemblée et son président, le général Cavaignac, le maire de Paris, la plupart des officiers supérieurs de l'armée, les chefs de la garde nationale, y assistaient. Un char symbolique, surmonté d'un catafalque et qui renfermait les corps d'un certain nombre de victimes s'avança par l'avenue des Champs- Elysées vers l'autel et fut béni par les évoques.

Mais, malgré l'appareil extraordinaire que l'on avait voulu déployer en cette solennité, elle parut vide et froide à tous ceux qui en saisirent le caractère. Tout y était officiel, contraint, plein de contradictions. On y voyait bien encore les emblèmes républicains; on y

(I) La seule garde républicaine a eu 92 morts, dont deux officiers supérieurs. On a compté six généraux tués : ce sont les généraux Bourgon, Damesme, Kenaut, Duvivior, Négrier, Bréa; et six blessés : liodeau, François, Korte, Larouluino, l'ouchcr, Courtigis. Deux représentants ont été tués, MM. Dornfcs et Cliarboiinel. Tendant les trois journées de jtiilk-t 1M30, il y avait eu fOO hommes tués. Au mois do février lt)18, on n'en a compté que 200. Selon le général Lumoriciiiru, deux millions cent mille cartouclios auraient été distribuées aux soldats, et environ trois millu coups do canon auraient été tirés pendant les quatre jours du combat. Les insurgés avaient des armes en quantité ; sur un seul point, dans lu petit village do Licntllly qui compte ii peine 1,200 habitants, on trouve 1,BOO fusils de munition et 2,000 sabres ; ina;s ils avaient foit peu do munitions. Ils fabriquèrent eux-mCmes presque toute la poudre dont ils so sorvirout. Vers lu iiu du troisième jour, elle leur manquait.

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