QUATRIÈME PARTIE
lisait partout la devise : Lilerlé, égalité, fraternité, mais elle ne faisait plus naître d'autre sentiment que celui d'une amère ironie. Pour la première fois aussi depuis la révolution de février, le peuple était absent d'une cérémonie publique. Aucune corporation n'avait été convoquée; on ne voyait flotter nulle part les bannières populaires; la foule n'était plus mêlée, comme on l'avait vue jusque-là, de blouses et de vestes. Un très-petit nombre d'ouvriers étaient venus, et ils étaient tenus à distance par la haie des troupes.
Mille bruits sinistres s'étaient répandus; on parlait de machine infernale; on disait que le général Cavaignac devait être assassiné pendant la cérémonie. Le char funèbre qui, selon le programme, devait conduire les corps jusqu'au caveau de la colonne de Juillet, s'arrêta devant l'église de la Madeleine. Ou n'osait pas se rapprocher des quartiers populaires, tant la terreur qu'ils avaient inspirée était profonde encore.
C'est sous cette impression générale de tristesse et de terreur que le général Cavaignac eut à reconstituer un gouvernement et à composer son ministère.
Ou a vu que la réunion de la rue de Poitiers avait élevé quelques difficultés à ce sujet, se croyant assez forte déjà pour imposer ses choix au chef du pouvoir exécutif. Mais M. Thiers, qui jugeait prématurée son intervention directe dans les affaires, fit comprendre aux impatients qu'il ne serait pas d'une bonne politique de peser trop tôt sur l'opinion et qu'il fallait, avant d'écarter les républicains, les laisser s'user eux-mêmes, amoindrir, par les fautes qu'ils ne manqueraient pas de coramettre, l'autorité que leur donnait l'insurrection vaincue.
En conséquence, une députation officieuse, composée de MM. Vivien, Degouzée, Desèze, de Falloux et de Vesins, s'était rendue, le 27 juin, dans la soirée, auprès du général Cavaignac pour lui donner l'assurance que l'on accepterait ses choix, quels qu'ils fussent, et que l'on soutiendrait son gouvernement. Mais
à peine la composition du nouveau ministère fut-elle connue que l'on mui-mura. Il ne déplaisait point trop à la réunion de la rue de Poitiers de voir M. Senard à l'intérieur et le général Lamoricière au ministère de la guerre. Le rôle qu'ils avaient joué l'un et l'autre pendant l'insurrection nécessitait, d'ailleurs, leur entrée aux affaires. On acceptait même sans répugnance M. Goudchaux comme ministre des finances, M. Bastide comme ministre des affaires étrangères, M. Bethmont comme ministre des travaux publics; mais le nom de M. Recurt et surtout celui de M. Carnot, qui complétaient la liste ministérielle, soulevèrent l'opposition la plus vive.
M. Pcecurt était un républicain de la veille, accusé d'incliner aux mesures de clémence envers les insurgés. Quant à M. Carnot, le parti clérical, celui qui suivait la direction de M. de Falloux plutôt que celle de M. Thiers et qui n'avait abandonné qu'à grand'peine la prétention de porter son chef au ministère de l'inslruction publique, ne pouvait supporter sa rentrée aux affaires. Ce parti haïssait particulièrement en lui le fondateur de l'école d'administration. Mais, comme il n'osait encore lever entièrement le masque et confesser sa répulsion pour une institution essentiellement démocratique qui, depuis 1789, était le vœu constant de l'opinion, il rappela les circulaires, le Maiiuel répuhlicalii de l'homme et du citoyen. Certain de réveiller sur ce point beaucoup de susceptibilités, même dans la majorité de l'Assemblée, il ouvrit l'attaque dans la séance du 5 juillet, à l'occasion d'un projet do décret sur l'amélioration de la condition des instituteurs primaires et força M. Carnot à donner sa démission.
Ce triomphe de l'opinion contre-révolutionnaire fut tempéré encore par la prudence de M. Thiers, qui, satisfait de voir que l'Assemblée pourrait être entraînée déjà à se séparer du général Cavaignac sur des questions de personnes, ne souffrit pas qu'on poussât le succès à l'extrême et fit accepter comme successeur de M. Carnot, M. Vaulabelle, qui n'ë-
tait pas moins désagi'éable au parti clérical, mais qui avait l'avantage de ne s'être pas compromis encore dans l'action politique.
Ce fut pour le même motif que la réunion de la rue de Poitiers ne combattit pas la candidature de M. Marie à la présidence de l'Assemblée. M. Thiers et ses amis prétendaient encore, à ce moment, accepter sincèrement la République ; ils se faisaient appeler républicains honnêtes et modérés, par opposition à ceux qu'ils désignaient sous le nom de réjmblicains rouges , leur tactique étant de se mettre encore pendant quelque temps à couvert derrière la majorité républicaine et de la poussera des mesures antidémocratiques dont on profiterait plus tard.
L'épouvante laissée dans les imaginations par l'insurrection servait, d'ailleurs, et surabondamment, ces projets et cette tactique. Malgré la facilité avec laquelle s'opéraient le désarmement de la garde nationale et la fermeture des clubs; malgré les bonnes nouvelles que l'on recevait des départements, où tout restait tranquille (1); malgré l'occupation de Paris par une armée de 80,000 hommes, on ne se rassurait pas. L'Assemblée tout entière était possédée d'un esprit de réaction qui l'emportait hors de toute mesure. Non contente d'avoir, dès le 20, pendant que l'on se battait encore au faubourg Saint-Aiitoine, voté la fermeture des clubs reconnus dangereux, le licenciement et le désai-mement de trois légions, la formation d'une commission d'enquête chargée de rechercher les causes de l'insurrection en remontant jusqu'à l'attentat du 15 mai, elle avait fait afficher, le 28, une proclamation au peuple, dans laquelle elle traitait les insurgés vaincus de forcenés armés pour le massacre et le pillage; de nouveaux harlares, sous les Coups desquels la famille, la religion, la liberté, la patrie, la civilisation tout entière était menacée de périr. Elle fermait maintenant les clubs et rétablissait
(1) Le» tttcliort imliou.iux «le ^illr^(iille «'élaiunl imurgéi, tna s avniit ceux <le l'aris et «ani nuciinu coiiiiivonco avec eux. l.'tDiunKtiou «vkit i\A promptemoat riprimde,
un cautionnement de 24,000 francs sur les journaux (1). Elle votait enfin à la presque unanimité des voix , ce funeste décret de transportation, dont le caractère illégal et inhumain contraste si fortement avec la modération dont elle s'était montrée animée pendant longtemps qu'il deviendra impossible à comprendre le jour où la mémoire des contemporains ne se rappellera plus avec la même vivacité et ne se retracera plus avec une entière exactitude ce vertige de la peur auquel, à cette heure, les esprits les plus fermes et les âmes les plus nobles s'abandonnaient sans réserve et sans honte (2).
Le projet de décret, présenté, le 27, par M. Senard, et qui portait que : « Tout individu pris les armes à la main serait immédiatement déporté dans les possessions françaises d'outre-mer, autres que l'Algérie, » avait été soumis à î'exainen d'une commission. Pendant qu'elle préparait son rapport, le général Cavaignac, on vertu des pouvoirs que lui donnait l'état de siège, ordonnait de son côté aux capitaines rapporteurs des commissions militaires de traduire les prévenus devant les conseils de guerre. Entre ces deux mesures contradictoires, le rapporteur de la commission, M. Méaulle, proposa une transaction qui fut adoptée. Il reconnut qu'une mesure exceptionnelle pour enlever à la capitale tous les ferments de discorde était nécessaire; que, dans l'impossibilité déjuger suivant les formes ordinaires, on devait procéder sommairement
(1) Kn (aisîint paraUre, lo 11 jviillet, un deniier numéro, bordé (lo noir, du journal lo Pevpk constituant, M. de Lamennais flétrissait ainsi le vote do l'Assemblée : < 11 f,iut aujonrd'iuii de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit do parler. Nous no sommes pas assez riches. — Silence nu f autre I »
(a) MM. Caussidièro, Siirrans et Pierro Leroux protesteront seuls II la tribune, le 27 juin, contre le décret do transportation. ÏL riorro Leroux obtint que les femmes ot les onfaiila des transportés seraient autorises il les suivro on fxil. M. de Lnmennni» dit alors dans le Pcujite i-onsltluant ces belles paroles (2!i juin) ! n Kncore quelques mois, et vous n'aurez pns. trop do bras pour défendro vos frères d'Italie et vos frontières de lîelgique ot d'AUemnpno. Au lieu do déporter vos prisnnniiTi>, fi\ite«-on l'avnnt garda de votre armée d'Italie. » Jo trouve dans une note remise il la commission d'cnquJte par le chef do division do la siireté générale, M. l'anisse, nno remnrqui'.do appréoiatiou des cause» de l'insurrcotion.