‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 220 sur 234 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

et administrativement par mesure de sûreté générale et de salut public. Il fallait que la loi, ajouta-t-il, se tût un instant et que les hommes qui avaient fait une guerre à mort à la société fussent déportés. Toutefois, distinguant entre les instigateurs de la guerre sociale et ceux qui n'en avaient été que les soldats, il demandait que l'instruction commencée contre les premiers suivît son cours.

Quelques expressions de ce rapport appelèrent le chef du pouvoir exécutif à la trilmne. Ces expressions tendaient, dit le général Cavaignac, à faire croire qu'en attribuant à la juridiction militaire la connaissance de l'insuirection, il avait voulu se montrer plus sévère que la nation et que l'Assemblée. A sa demande expresse, le mot transj)ortation qui n'impliquait pas la prison dans l'exil fut substitué au mot déportalinn. Allant plus loin encore, il s'engagea dans le conseil des ministres à ne pas faire exécuter le décret dans toute sa rigueur et à ne s'en servir que pour éloigner de Paris les prisonniers, dans un moment où il était dangereux pour eux-mêmes de les y garder. Il promit enfin de donner l'amnistie aussitôt que les terreurs de la bourgeoisie paraîtraient calmées.

En parlant et en agissant ainsi, le général Cavaignac était d'une sincérité parfaite. Etranger à la peur qu'avaient inspirée les combattants, il l'était également au ressentiment contre les vaincus. Il n'ignorait pas non plus que, si parmi ces prisonniers que l'on allait frapper en masse, condamner sans jugement et souvent même sans constater leur identité (1), il se trouvait des hommes pervers, le plus grand nombre étaient des ouvriers honnêtes, attachés à la Répul)lique (2), et qu'il serait aussi impolitique qu'injuste et

(1) Il y eut un assez grauJ nomlire d'individus transportés par erreur, que l'on relâcha après qu'ils eurent passé plusieurs mois sur les pontons.

(2) Dans sin discours du 3 jailli;t, le général Cavaignac a du des ouvriers des ateliers nationaux : • La plupart, il faut l'avouer, ne demandent qu'à travailler. » Et plus loin : t Ce qu'on appeUe à Paris la Sociùté du bâtiment ne fait que des demandes extrêmement mesurées. »

immoral de les châtier, eux et leur famille, d'un crime très-grand, il est vrai, mais que la conscience publique, si elle était équitable, ne pouvait imputer à eux seuls.

D'autres considérations encore, quoique secondaires, portaient le chef du pouvoir exécutif à user de clémence envers les vaincus. Ombrageux et défiant par nature, le général Cavaignac se tenait en garde contre les perfidies du parti dynastique. Son instinct l'avertissait que, s'il cédait aux premières exigences d'un parti qui ne faisait déjà que le tolérer au pouvoir, il perdrait bientôt toute autorité et ne serait plus qu'un instrument que l'on briserait dès qu'il aurait été jugé inutile. Cependant, par un effet regrettable de cette indécision dans la volonté qui ne provenait chez lui ni de rindifférence, ni de l'inapplication aux affaires, mais de l'absence de ces vues larges et hautes de l'homme d'Etat qui mesure et domine les obstacles quotidiens et les incidents particuliers de la politique, le général Cavaignac n'entra pas résolument dans les voies d'une politique généreuse et forte où il dépendait de lui d'entraîner l'Assemblée. S'exagérant les dangers que courait la République, il crut les conjurer en prolongeant le régime du pouvoir militaire et des mesures exceptionnelles. Au lieu de rentrer le plus promptement possible dans l'ordre légal, il demandait la prolongation de l'état de siège (7 juillet) pour un temps indéfini; il froissait une certaine délicatesse de l'opinion républicaine en décorant des soldats, des gardes nationaux et des gardes mobiles qui s'étaient signalés pendant l'insurrection (1); il suspendait un grand nombre de journaux (2); il retenait au secret, pendant onze jours, le rédacteur de la Presse, dont les mprudenles

(\) Le général Changarnier fut oldigé d'adresser h plusieurs colonels qui refusaient les décorations au nom do leurs légions une lettre dans laquelle il eu appelait au principe de l'obéissance.

(2) Entre autres, la Presse, VÀssemblée tinliotiale, la I.ibnié, la Vmic UcjmbUque, VOrijnnisation du trarail, le Njpoléon réjmblicaiii, le Journal de la canaille, le Pcr» Dachesni, le Pilori, la lU'rolulîan de 1818, lo /.am;)i'or».

HISTOIRE DE LA REVOLUTION DE li-iS

j)ul)licaiio7is perdraient , disait-il, la République, la nation et la société tout entière (1); il se laissait arracher enfin, quoique avec beaucoup de répugnance, la déclaration que le gouvernement ne s'opposerait pas à la mise en accusation de MM. Louis Blanc et Caussidière, désignés par le rapport de la commission d'enquête comme coupables de complicité dans l'attentat du 15 mai et dans l'insurrection de juin (2).

La commission d'enquête, présidée par M. Odilon Barrot et dans laquelle les républicains étaient en très-petite minorité, après avoir siégé, sans désemparer pendant près de six semaines et entendu plus de deux cents témoins, avait nommé pour son rapporteur M. Quentin-Bauchart, l'un de ses membres les plus hostiles à la République. Le rapport qui, avec les pièces justificatives, ne formait pas moins de trois volumes in-4», était un acte d'accusation en règle contre la révolution de Février. Remontant non-seulement au 15 mai, mais au 16 avril et au 17 mars, incriminant les conférences du Luxembourg, les bulletins et les circulaires du ministre de l'intérieur et du ministre de l'instruction publique, à peu près tous les actes enfin d'un gouvernement qui, d'après la sentence de l'Assemblée, avait bien mérité de la patrie, le rapport de M. Quentin-Bauchart était manifestement dicté par un étroit esprit de rancune, il reposait sur des faits si peu démontrés, il s'appuyait sur des témoignages si

(1) Ce sont les propres expressions du général Carnignao dans une lettre en réponse i M. de Girardin.

(2) Je crois devoir rapporter ici lo témoignage de M. de Lamartine, non suspect qnand il s'agit de rcnJre justice aux socialistes. ■ Ceux-lii mOmo, parmi les miimbri!8 du gouvernement les plus démocrates, que l'ignorance publique a accusés de connivenco perli.lo avec l'insurreclion étaient, au fond, les plus impatients et les plus actifs dans la préparation des mesures militaires dcsiinée» h écraser cette sédition. Los socialistes, cliofs et disciples, furent des citoyens loyaux, pacifiques, intermédiaires, messagers do paix et do réconciliation sur tous les points, pcndaut toute la mêlée, ot, s'ils ont démérité du bon stni avant, pendant et après la Képubliqiic, ils n'oi.t pas démérité un «cul jour du la pairie et de l'humanité. La justice n'est pus un liomniagc, mais elle (it un devoir. Les sociiilisles furent innocents de ces futaks Journées, t (Court familiiT dt Uttiralun. — Lntrction LXXII, p. 24 at 30.)

suspects ou si puérils, que le public et l'Assemblée, malgré l'excitation des esprits, ne purent s'empêcher de le désapprouver, du moins dans sa forme.

Les débats auxquels il donna lieu furent les plus passionnés qu'on eût encore vus. Ouverts le 25 août, à midi, ils durèrent, presque sans interruption, jusqu'au lendemain, six heures du matin. C'était la première fois que, dans l'Assemblée constituante, la révolution qu'elle représentait était sérieusement et presque ouvertement attaquée. M. de Lamartine traduit devant une commission d'enquête ; M. Ledru- Rollin forcé de venir défendre à la tribune les actes de son gouvernement; MM. Louis Blanc et Caussidière ressaisis par leurs ennemis qu'une première défaite n'avait pas découragés, c'était là des signes manifestes du progrès qu'avaient fait les partis dynastiques.

Dans un discours chaleureux, M. Ledru- Rollin essaya d'arracher l'Assemblée à ces emportements de la peur qui la jetaient aveuglément dans des voies rétrogrades. " La république rouge est un fantôme, s'écria M. Ledru-Rollin. 11 n'y a pas de république rouge. 11 y a des hommes qui caressent des illusions, qui, abusés par les besoins, peuvent être entraînés; mais soyez bien convaincus que l'immense majorité du pays se rattache à la République vraie. Dites-vous surtout, ajouta-t-il d'un accent ému et prophétique, que, en commençant l'ère des proscriptions, tous les partis peuvent y passer les uns après les autres ; et alors ce ne sera pas la perte de la liberté en France, ce sera la perte de la liberté en Europe ! »

Bien que l'Assemblée considérât M. Ledru- Rollin comme un révolutionnaire dangereux, elle l'ut sensible à son éloquence ; quand il descendit de la tribune, on sentit que sa cause personnelle était gagnée. Il n'en fut pas do môme de M. Louis Blanc. Sa théorie de l'organisation du travail, sur laquelle il revint longuement, avec une obstination honoral)le, mais qui n'avait rien d'iiahile, n^froidit l'auditoire que M. Ludru-Uollin avait vivement

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