PREMIERE PARTIE
» Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont priés de se réunir devant l'église de la Madeleine et de former deux haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités.
« Le cortège aura en tête des ofticiers supérieurs de la garde nationale, qui se présenteront pour se joindre à la numifestation ;
« Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang d'officiers de la garde nationale;
" Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonne suivant le numéro des légions;
<• Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes gens des écoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux;
« Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans l'ordre désigné plus haut.
« Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place de la Concorde et les Champs-Elysées, vers le lieu du banquet ;
« La commission, convaincue que cette manifestation sera d'autant plus efficace qu'elle sera plus calme , d'autant plus imposante qu'elle évitera même tout prétexte de contlit, invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni drapeau ni signe extérieur; elle invite les gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter sans armes; il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme et tranquille des citoyens;
« La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre; elle se confie à la jirésence des gardes nationaux; elle se confie aux sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l'auto-
rité irrésistible de sa force morale et qui est assurée de faire prévaloir ses vœux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion. "
Grande fut la stupeur dans los rangs du parti conservateur et de l'opposition constitutionnelle à la lecture de ce manifeste. Presque aussitôt le ministère y répondit en faisant afficher sur les murs :
1° Une proclamation aux habitants de Paris pour les inviter à s'abstenir de toute manifestation;
2° Un arrêté qui invoquait la loi de 1790 et interdisait le banquet;
3° Une ordonnance contre les attroupements;
4° Une proclamation du général Jacqueminot, qui rappelait les articles 234 et 258 du Code pénal aux gardes nationaux agissant comme tels sans convocation légale.
Puis, M. Ducliàtel accourut à la Chambre des députés, déterminé à renvoyer sans plus de ménagements à l'opposition menace pour menace. M. Barrot s'y rendait de son côté, mais d'un pas irrésolu, avec une volonté chancelante, triste, soucieux, en proie îl mille perplexités. De ce qu'il allait faire, d'une parole qu'il allait dire, dépendait ou la honte de son parti avec sa propre confusion, ou la terrible inconnue d'un soulèvement populaire. En cas de défaite, du sang versé, des prisons, des exils, la confiscation de toutes nos libertés peut-être. En cas de victoire. . . Mais c'est là ce qu'il n'osait envisager de sang-froid. M. Barrot s'éveillait en sursaut d'un long rêve agréable à son àme paisible. Il avait, pendant dix-sept ans, caressé la chimère d'une monarchie entourée d'institutions républicaines. Son esprit sans vigueur et le vague habituel à sa pensée lui avaient fait adopter avec complaisance cette combinaison flottante de deux principes destinés à se neutraliser quelque temps l'un par l'autre, sans pouvoir jamais s'unir. Il n'avait pas compris que, le droit divin enlevé, le principe monarchique restait sans base, isolé de ses appuis naturels, l'aristocratie et le sa-
cerdoce, et qu'il ne pouvait plus opposer à la vigueur du principe démocratique une résistance égale à l'attaque.
Plus droite, mais bien plus bornée que celle de M. Guizot. son intelligence portée au bien rejetait, par intégrité de nature, les moyens frauduleux dont celui-ci usait sans scrupule pour maintenir Téquilibre politique. Pas plus que M. Guizot, il ne songeait à l'avénemcnt du peuple, et s'il y avait songé, c'eût été avec effroi plutôt qu'avec amour. La puissance et l'étendue du mouvement philosophique qui transformait la société échappaient aux prises étroites et molles de son esprit. Au delà des horizons parlementaires rien ne sollicitait sa pensée; une honnête inconséquence entraînait et paralysait tour à tour son cœur.
Arrivé au palais législatif, M. Barrot trouva la Chambre occupée à la discussion d'un projet de loi sur la banque de Bordeaux. Il entra, pour délibérer une dernière fois avec les siens, dans un bureau ou le suivirent les députés de la gauche et M. ïliiers. La consternation était sur toutes les physionomies ; mais un certain respect humain retenait encore les paroles. Seul M. Thiers eut le courage de son opinion; seul il osa, sans aucune ambiguïté, soutenir que, le ministère persistant dans l'interdiction du banquet, y renoncer devenait un devoir impérieux. On l'écouta sans l'interrompre ni 'l'applaudir (1). Chacun comprenait bien que le péril était proche, mais personne n'osait encore s'avouer à soi-même et surtout avouer à autrui qu'il n'avait pas la force de l'affronter.
Vers quatre heures. M. Barrot parut dans la salie des délibérations, et, visiblement troublé, il demanda la parole. Un profond silence se fit aussitôt. Après un résumé succinct de la marciie suivie par l'opposition à l'occasion du débat sur le droit de réunion soulevé par l'adresse : •• Je suis, (juant à moi, con-
(^) Qui'lquo jour» nn|<uruvriiit, une femme iiviiil niontriS jiliK lie coiiriK'!. KUviiiit la voix <liiii« une n'unlMii <lii coi bomiiKi ltr>■^u\u^, ni^Jamc Uililon Rarrot loi avait Tait rougiT tle leur (irudenca cxctitive ot avait rc|irocl>é avec v<Sbimouc* k .M. Tllcri ton iuflucnco funcito k l'buaucur du ptrii.
vaincu, dit l'orateur d'une voix émue qu'il clierchait à raffermir, que, si la question eut été posée, les tribunaux auraient prononcé en notre faveur, qu'ils auraient déterminé le sens des lois existantes, fait cesser un doute grave, et qu'en même temps les amis sérieux de la liberté dans ce pays auraient eu à constater un immense progrès dans nos mœurs politiques.
« Il paraît, je n'ai pas vu les actes de l'autorité, qu'à des conseils de sagesse et de prudence ont succédé d'autres inspirations; que des actes de l'autorité s'interposent , sous prétexte d'un trouble qu'ils veulent apaiser et qu'ils s'exposent à faire naître... " Ici, malgré une violente interruption et les rumeurs prolongées du centre, M. Barrot expose les malheurs que l'interdiction du banquet peut entraîner à sa suite. » 11 n'y a pas de ministère, dit-il, il n'y a pas de système administratif qui vaille une goutte de sang versé. » Puis il conclut en rejetant tout entière sur le cabinet la responsabilité des événements.
M. Duchàtel se kàta de retourner l'argumentation contre M. Barrot et de le rendre responsable, lui et se.s amis, des malheurs qu'il annonçait. Le cabinet, assura M. Duchàtel, avait été disposé, il l'était encore la veille, à laisser arriver les choses an point où, une conlracention pouvant être constatée, un débat judiciaire aurait pu s'engager. Mais le manifeste du comité rendait la chose impossible; car ce manifeste était la proclamation d'un gouvernement illégal voulant se placer à côté du gouvernement régulier, parlant aiCc citoyens, convojuant en son propre nom les gardes nationaux, prorofjuant les attroupements au mépris des lois. Cela ne pouvait pas être supporté, et le ministre concluait en répétant de nouveau que la manifestation du banquet ne serait pas tolérée.
M. Barrot remonta à la tribune, et ce fut pour y balbutier des paroles bien peu dignes d'un chef de parti en des conjonctures aussi graves. « J'avoue hautement l'intention du manifcetie, dit M- I3arrot. mais j'en déitavoue