PREMIÈRE PARTIE
les expressions. » De violents murnnires couvrirent sa voix. Alors il reprit son argumentation précédente et rejeta de nouveau la responsabilité sur le ministère. -S'il me fallait des preuves pour justifier la conduite du gouvernement, s'écria Î\I. Duchàtel, à qui le chef de l'opposition venait de faire si beau jeu, je les trouverais dans les paroles mêmes de l'honorable M. Odilon Barrot. » Ce manifeste que JM. Barrot n avoue ni ne désaroue, est-ce un sujet de sécurité pour nous? dit le ministre ; et, après un court développement de ce qu'il avait déj.\ soutenu à la tribune, il persiste dans ses conclusions.
Trop agitée pour reprendre la discussion sur la banque de Bordeaux , la Chambre s'ajourne au lendemain.
Le soir, une réunion eut lieu chez M. Odilon Barrot. Les députés réformistes, les membres du comité central et les journalistes de l'opposition s'y rendirent. M. Barrot leur déclara, au nom de ses collègues, que l'opposition dynastique, décidée à éviter l'effusion du sang, ne se rendrait pas au banquet. M. Marrast répondit qu'on s'était avancé trop loin pour reculer. " Vous voulez rejeter sur le ministre la responsabilité des émotions que vous avez créées, dit M. Marrast. Qui donc a convoqué le peuple pour demain sur la place publique, si ce n'est vous et nous? Vous redoutez la guerre civile ? Eh bien ! votre présence seule peut l'empêcher, votre absence doit la provoquer, et plus vous fuirez la responsabilité, plus elle retombera lourdement sur vous. " ' M. Barrot et la plupart de ses collègues restèrent inébranlables dans leur projet de s'abstenir.
Sur cent membres inscrits pour assister au banquet, dix-sept seulement persistèrent dans leur première résolution, et sur ce nombre encore dix déclarèrent que, malgré leur opinion personnelle, ils croyaient devoir se ranger à l'avis de la majorité. Les autres, pour essayer de se disculper h leurs propres yeux et aux yeux du pays, convinrent d'une scène de parade pour le jour suivant. M. Odilon Barrot
fut chargé de déposer sur le bureau de la Chambre un acte d'acatsadon du ministère : démonstration frivole, indigne d'hommes sérieux, et qui ne pouvait plus abuser personne, pas même ceux qui en assume-9nt le ridicule. Les sept membres persistants de la réunion de M. Odilon Barrot cherchèrent à s'entendre sur ce qu'il y aurait à faire le lendemain pour que la manifestation n'avortât pas trop misérablement.
MM. d'Alton-Shée, d'Harcourt, Lherbette, allèrent chez M. de Lamartine, qu'ils trouvèrent résolu à se rendre, en dépit de tout, au rendez-vous assigné place de la Madeleine.
La veille, au sein d'une réunion de l'opposition modérée, où le débat avait été eml>arrassé, traînant, peu sincère, M. de Lamartine, répondant à M. Berryer, qui s'était prononcé pour l'abstention, avait die ces paroles : « Nous sommes placés par la provocation du gouvernement entre la honte et le péril. Voilà le mot vrai de la circonstance! Je le reconnais, et votre assentiment me prouve que j'ai touché juste : nous sommes placés entre la honte et la péril.
« La honte, messieurs, peut-être serionsnous assez généreux, assez grands, assez dévoués pour l'accepter pour nous-mêmes. Oui, je sens que, pour ma part, je l'accepterais. J'accepterais mon millième ou mon cent millième de honte, je l'accepterais en rougissant-, mais glorieusement, pour éviter à ce prix qu'une commotion universelle n'ébranlât le sol de ma patrie et qu'une goutte de ce généreux sang d'un citoyen français ne tachât seulement un pavé de Paris.
« Je me sens capable, vous vous sentez tous capables de ce sacrifice! Oui, notre honte plutôt qu'une goutte de sang du peuple ou dos troupes sur noti'e responsabilité!
«Mais la honte de notre pa^ys, messieurs! mais la honte de la cause de la liberté constitutionnelle, mais la honte du caractère et du droit de la nation! Non, non, non, nous no pouvons pas, nous ne devons pas, ni en honneur ni en conscience, l'accepter! Le carac-
tère, le droit, l'honneur de la nation ne sont pas à nous, ils sont au nom français! Nous n'avons pas droit de transiger sur ce qui ne nous appartient pas!
"Messieurs, parlons de sang-froid, le moment le réclame. Le procès est imposant entre le gouvernement et nous. Sachons bien ce que nous voulons faire accomplir mardiàla France. Est-ce une sédition? Non. Est-ce une révolution? Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la nécessité pour notre pays ! La France, messieurs, a fait souvent, trop souvent, trop impétueusement peut-être, depuis cinquante ans, des actes révolutionnaires. Elle n'a pas fait encore un grand acte national de citoyens. C'est un acte de citoyens que nous voulons accomplir pour elle, un acte de résistance légale à ces actes arbitraires dont elle n'a pas su se défendre assez jusqu'ici par des moyens constitutionnels et sans armes autres que son attitude et sa volonté.
«Des dangers? n'en parlez pas tant, vous nous ôteriez le sang-froid nécessaire pour les prévenir, vous nous donneriez la tentation de les braver! Il ne dépendra pas de nous de les écarter de cette manifestation par toutes les modérations, les réserves, les prudences d'actions et de paroles recommandées par votre comité. Le reste n'est plus dans nos mains, messieurs, le reste est dans les mains de Dieu ! Lui seul peut inspirer l'esprit d'ordre et de paix à ce peuple qui se pressera en foule pour assister à la manifestation pacifique et conservatrice de ses institutions ! Prions-le de donner ce signe de protection à la cause de la liberté et des progrès des peuples, et de prévenir toute collision funeste entre les citoyens en arme» et les citoyens désarmés. Espérons, conjurons tous les citoyens qu'il en soit ainsi. Abandonnons le reste à la Providence et à la responsabilité du gouvernement, qui provoque et qui amène seul la nécessité de cette dangereuse manifestation. Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes; je le crois, |e l'espère. Mais ai les baïonnettes viennent à
déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, messieurs, c'est que nous défendrons, de nos voix d'abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et i'avenir du peuple, et qu'il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. »
Jamais M. de Lamartine n'avait été plus éloquent, parce que janiais il ne s'était senti mieux en rapport avec le sentiment général. L'atmosphère orageuse des révolutions exaltait, d'ailleurs, son âme de poëte, le péril l'attirait, l'héroïsme lui était naturel. Les hasards d'une fortune virile le tentaient pour lui-même et pour la France.
Ce soir-l;\, vers minuit, lorsqu'on vint lui aimoncer que tout était fini, que le comité renonçait à la manifestation et que les commissaires faisaient disparaître les préparatifs du banquet : « Eh bien, dit-il avec le calme d'une résolution inébranlable, la place de la Concorde dut-elle être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi (1\ »
Il savait bien qu'il ne serait pas seul; derrière lui il y avait à ce<te heure toutes les forces vives de la France. Il y avait l'honneur national, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi faut-il que toutes ces choses sacrées, par l'incorrigible impéritie de nos gouvernements, s'appellent, depuis plus d'un demisiècle, révolution !
En sortant de chez M. Barrot, M. Marrast et les membres de l'opposition avancée se réunirent dans les bureaux du Siècle. Là fut
(1) M. de Lamaitino a cru, en un jour do défaillance politique, devoir fniie amende honorable do l'acto le plus irréprounablc de sa vie. Il «'est accusé de IrgiVeti' et d'.ivoir obéi nnx suggestions d'une jalousie inférieure. Soyons plus justa envers lui que lui-même. Les résolvions des hommes sont complexes, mais on nVst pas téméraire d'adiimer que 1* poéto qui avait si profondémonl senti et exprimé Vtnnui d'une nation dont on enchaînait lo géni3, était tourmenté, lui aussi, d'un dégo.lt mortel, et qu'il osnit préférer, pour la rrnnce, les hasards d'une révolution h l'ignoble lien-Ptr» d'une existence snni grondeur et inns vertu, t E percli» nell.i u/.ioni nostrc l'inùugia urrcca tcdio c la freltu pencolo, ti volso per l'uggir» il todio a tenlare il pencolo, . a dit Mjf oliiuvtL
PHKMIKRE PARTIE
agitée la question de savoir si, dans le cas où le rappel serait battu le lendemain pour la garde nationale, on y répondrait. Après une discussion animée, on décida de sortir en armes, au premier appel, et d'appuyer par des manifestations significatives les mouvements populaires.
Aux mêmes heures, le comité électoral du deuxième arrondissement rédigeait une note qui parut le lendemain dans les journaux pour exprimer, au nom du peuple, son étonnement de la décision prise et demander la démission en masse des députés, seule mesure capable de donner eii ce moment satisfaction à l'opinion pihlique. Le parti républicain délibérait dans les bureaux àt la Réforme. Là , deux avis s'ouvraient et se combattaient. L'occasion était une des plus favorables qui se fu'^sent offârtes depuis longtemps ; il fallait la saisir et
tenter une prise d'armes, disaient les uns. C'étaitl'opinion de MM. Ledru-Rollin, Etienne Arago, Caussidière, Lagrange, Baune, Grandménil, Thoré. Les autres, MM. Louis Blanc et Flocon, redoutaient le conflit, jugeant les chances trop inégales. On se sépara sans avoir rien conclu. Les plus déterminés se rendirent dans les faubourgs et au milieu des sociétés secrètes pour s'assurer, par des communications directes, de la disposition du peuple.
Pendant ce temps, on était plein de joie au Chcâteau. Aux pressants avertissements que Louis-Philippe avait re(:us, il n'avait opposé que le sarcasme. «Vendez -vous bien vos tapis? " avait-il dit à M. Sallandrouze, qui attendait que le roi lui parlât de son amendement. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, qui lui communiquait des rapports alarmants, était ajourné à une semaine pour confesser eu
DANIRI. STRRN.
toute confusion, disait le roi, qu'il s'était abandonné à des terreurs d'enfant. Le maréchal Gérard (1) et M. Delessert recevaient un semblable accueil.
Peu après, et comme pour lui donner raison, des personnes bien informées de ce qui se passait dans les conciliabules de l'opposition faisaient connaître au roi que, dans la crainte de compromettre le gouvernement dynastique, M. Odilon Barrot et ses amis renonçaient au banquet. En apprenant cette nouvelle, MM. Duchàtel, Trezel, Delessert, Sébastiani, Jacqueminot, réunis au ministère de l'intérieur, décident que le déploiement de la force armée devient inutile et se chargent de donner le contre-ordre. Dire l'effet que. cette nouvelle produisit aux Tuileries ne serait pas chose facile. Les courtisans se pâmaient d'aise. La reine était transportée. Le roi ne se contenait plus; il serrait la main de ses ministres avec une effusion inaccoutumée. Il complimentait surtout M. Duchàtel. Depuis longtem ps il n'avait montré tant d'esprit, tant de jovialité, tant de verve. 11 ne s'oubliait pas luimême dans les louanges qu'il adressait à son gouvernement. Il l'avait toujours pensé, toujours dit : cette opposition si pleine de jactance ne se composait que de beaux parleurs, de poltrons. Sa faconde à ce sujet était intarissable.
Quelques personnes essayaient bien de parler de l'agitation des rues ; mais c'était peu de chose, ce n'était rien, disaient les courtisans : une vingtaine de gamins, portant des chandelles, lisaient ironiquement les affiches contre les attroupements et le banquet. Los passants s'arrêtaient, ne sachant ce que cela voulait dire, mais les groupes se dispersaient aussitôt après avoir lu (2).
(0 !•« mardi malin, 22 f.'Vrier, le roi éerivnit au ranrtelial un liilli't pour le rassurer cl lui iinnoiioor que Ici (jvcuemeiita {irrnuieiit lu touri.iiru la plus li^'iinuse.
(2) Ui riipporli de police ne donnaient point à ce Toit «on T^riialile c.ir.ictc-ru. Si, d >nt le» <|imrtior« liukiti'S par lu bourgw.uie. U» Krr.ui«t (jui le formnicnt autour des iini.huB no prJMnUitnt rien <lo munnçnhl, il n'en éiiiii pni ils mOnie diint Ift Uobourgi. L'iilt iiide, lu pli^ii. nonne, lo iiiorno iileiic* iv* outriuri qui liMlunt Ici uIBcUui luui loi jvux (lui lur-
On se réjouissait donc aux Tuileries sans la moindre arrière-pensée. Jamais on n'avait eu si fort sujet de s'applaudir. On estimait que, grâce à la fermeté et à l'habileté d'une politique supérieure, tout était fini; on se renvoj'ait avec modestie les félicitations et les louanges.