PREMIÈRE PARTIE
III (Il viti;i: sLU i.K iicii Li:\ heure critique de plus inconséquent ni qui trahit mieux le trouhle des conseils; rien n'était plus capable d'exalter l'esprit révolutionnaire. Jeter à la multitude en armes le nom de M. Barrot, c'était lui montrer la roj-auté aux abois, humiliée, suppliante. Imposer à la garde nationale le commandement du maréchal Bngeaud, d'un homme antipathique aux Parisiens, stigmatisé dans leur mémoire par un des souvenirs les plus ineffaçables de nos guerres civiles, d'un homme enfin dont le nom écartait tout espoir d'accommodement, c'était s'aliéner la force morale qui pouvait, en soutenant le nouveau ministère, produire quelque impression sur le peuple et donner du prix à la concession tardive qu'on se décidait à Uii faire.
Il y avait, dans ces deux mesures si opposées, faiblesse et provocation, défaut d'habileté et défaut de franchise. Le plus prudent
des rois et le mieux expérimenté semblait avoir perdu soudain, avec le sentiment de son droit, le sens politique.
Etrange spectacle, que l'histoire ne reproduira peut-être jamais, d'une révolution qui s'accomplit dans la conscience du souverain, brise sa volonté et abat son génie, avant nii''me que la révolution du dehors ose se nommer de son nom véritable au peuple qui la fait, comme à celui qui la subit.
Vers une heure du matin, le maréchal Bugeaud, suivi des généraux Rulhières, Bedeau, Lamoricière, de Salles, Saint-Arnaud, etc., se rendait à l'état-major des Tuileries, pour y prendre le commandement de la force armée. En le lui remettant, selon la fo"me exigée par l'étiquette, le duc de Nemours lui recommanda, par quelques paroles laconiques, les officiers réunis autour de lui, puis il assista passivement aux dispositions que prit aus-
DANIEI. STERN.
sitôt le maréchal, avec la promptitude de décision qui lui était propre. Celui-ci, par une allocution vive et brusque, par une certaine verve gasconne et soldatesque, ranima tout d'abord les visages défaits. Il rappela aux officiers présents que celui qui allait les conduire au feu n'avait jamais été battu, ni sur le champ de bataille, ni dans les émeutes, et promit que, cette fois encore, une prompte victoire allait faire justice d"un tas de rebelles. « Si la garde nationale est avec nous, dit en finissant le maréchal, tant mieux; sinon, eh bien! messieurs, nous nous passerons d'elle. » Comme il terminait cette courte harangue, qui, dans toute autre bouche que la sienne, n'eût paru qu'une fanfaronnade, M. Thiers entra d'un air soucieux; sa contenance contrastait avec les paroles cavalières du duc d'Isly, il reçut tristement les félicitations qu'on lui adressait, et le maréchal, le pressant de faire connaître par des proclamations le changement de cabinet : « Sais-je seulement si ô parviendrai à en former un? » répondit le ministre visiblement découragé. En effet, le programme du nouveau ministère n'avait été arrêté entre MM. Thiers.-Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne et de Rémusat, qu'après une discussion longue et épineuse. On ignorait encore si MM. Passy et Dufaurc, qui avaient refusé la veille M. Mole, consentiraient à prendre un portefeuille; on en était aux pourparlers avec MM. de Lamoriciére. Cousin et Léon de Malleville. Il y avait loin do là à cette vigueur d'initiative, à cet ensemble de mesures rapides et énergiques que le nom seul du maréchal Bugeaud, si tcméraircment jeté au peuple, devait faire supposer. Les rapports que recevait le maréclial sur l'élat des forces dans Paris n'étaient guère non plus de nature à le satisfaire. Dix mille iioinincs niasséa au Carrousel, dix mille liomnies exténués, très-mal pourvus de munition.s et de vivns (1), c'est tout ce que le général Sébasliaiii p'jut mettre à la di^po.si-
(1) Lei (rou|isi qui ganloienl Iuh Tuileries n'avaiuiit quu llx cirlo'ichcf |>ar lolJut, «l le |iulii iiiunquuil.
tion du maréchal. Le reste de la garnison est disséminé; bien des postes ont été surpris et désarmés; plusieurs casernes sont cernées par l'émeute; des convois de poudre, arrivant de Vincennes, sont tombés aux mains des insurgés du faubourg Saint-Antoine. A tous ces rapports le duc d'Isly ne répond qu'en prenant la plume pour organiser son plan d'attaque.
Il ordonne, pour reposer les soldats, qu'on les fasse dormir par rangs de deux heures en deux heures. Puis il divise les troupes en plusieurs colonnes principales, à peu près d'égale force. La première, commandée par le général Sébastian!, doit aller, au lever du jour, rejoindre, à l'Hôtel de ville, la colonne qui y stationne sous les ordres du général Tallandier. La deuxième, confiée au général Bedeau, a ordre de gagner les boulevards par les rues Montmartre et Poissonnière, et de se diriger vers la place de la Bastille, occupée par le général Duhot. La troisième, dont le maréchal se réserve le commandement, doit manœuvrer derrière les deux premières, pour empêcher la reconstruction des barricades, tandis qu'une quatrième, aux ordres du colonel Brunet, se dirigera par les rues des Saints-Pères, de Seine et par la place Saint-Michel, vers le Panthéon, que garde la division Renaut. Un corps de réserve, comj mandé par le général Rulhières, et la cavalerie, commandée par le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, occupent l'un la place du Carrou<el, l'autre la place de la Concorde. Les instructions générales prescrivent d'attaquer sur tous les points, si la nouvelle de la nomination de MM. Thiers et Barrot ne suffisait pas pour rétablir l'ordre.
Mais, pendant que le maréchal prenait ces dispositions stratégiques, habiles, presque infaillibles au point de vue militaire, les hommes politiques dont il attendait le concours discutaient déjh l'autorité qui venait de lui être remise et détruisaient ain.'i'i tout l'ell t ([non en pouvait espérer.
liéuni chez M. Odilon Barrot, le ministère