REMIÈRE PARTIE
en voie de formation se prononçait contre la l'eprisc des liostilités. M. Barrot, appuyé par M. Duvergier de Hauranne, déclarait ne vouloir accepter le portefeuille qu"à la condition expresse de faire immédiatement cesser le feu. M. de Résumât conseillait de remettre le commandement de la garde nationale au général Lamoricière. Seul M. Thiers, tout en accordant que l'on devait tenter la conciliation, ne paraisssait pas la croire aussi aisée et soutenait la nomination du maréchal Bugeaud comme une dernière chance de salut, dans le cas où la population trop irritée ne voudrait plus se contenter des concessions possibles et où le combat, désormais à outrance, s'engagerait entre la monarchie et la l'épiiblique.
On n'était pas encore parvenu à s'entendre sur ce point capital que le jour paraissait, éclairant de ses froides lueurs la plus étonnante mêlée, la plus inextricable confusion de volontés, de colères, d'espérance et de terreur qui ait peut-être jamais ébranlé une société en proie à des puissances inconnues, dont elle ne sait ni combattre ni diriger l'action fatale.
Paris était hérissé de barricades (1) gardées presque toutes par des chefs républicains; elles s'avançaient menaçantes des faubourgs les plus reculés jusqu'aux abords des Tuileries (2), Les arbres des boulevards étaient abattus; les rues, dépavées, jonchées de fragments de verre et de vaisselle, étaient devenues presque impraticables pour l'artillerie et la cavalerie. Les corps de garde, les bureaux d'octroi, les guérites, les bancs étaient renversés, .brûlés, brisés en mille pièces; toutes les boutiques fermées. Des monceaux de cendres, vestiges des feux de bivouacs, ajoutaient encore à la tristesse de ce spectacle. Insurgés, gardes nationaux, jeunes gens des écoles, descendaient tumultuairement
(1) Ou en a évolué le nombre à 1,512.
(i) Vers neuf heures ilu matin, des coups de fusil furent tin s de la rue de l'Ecliello sur les fenêtres de l'appartement occupé par les jeunes princes, fils de la duchesse d'Orléans. On se hâta de transporter les pauvres enfants, tout étonnés U'un tel réveil, dans le corps de logis du milieu.
sur les places et dans les rues, se communiquant, avec d'égales marques de réprobation, la nouvelle de la nuit, la nomination du maréchal Bugeaud. Ce nom, voué a 1 exécration de la population parisienne, eflaçait de son sinistre éclat tous les autres; c'est à peine si, dans les rassemblements, on daignait écouter les voix bien intentionnées qui parlaient d'un ministère conciliateur et croyaient arrêter l'irritation en nommant M. Odilon Barrot. Les proclamations en petit nombre et non signées qu'on tentait de placarder sur les murs étaient aussitôt lacérées et foulées aux pieds. Partout où se réunissait la garde nationale, considérant la nomination du duc d'Isly comme une nouvelle insulte, elle n'avait qu'un cri : « A bas Bugeaud! à bas l'homme de la rue Transnonain! » et elle déclarait unanimement qu'elle n'obéirait pas à ses ordres.
De leur côté, les journaux démocratiques la Réforme et le National publiaient une protestation rédigée la veille au soir, dans une réunion politique, par M. Louis Blanc; un appel à l'insurrection, émané du Courrier français, courait aussi de barricade en barricade.
Ainsi le mouvement révolutionnaire, loin de s'apaiser, se propageait, et déjà il était trop tard aussi bien pour les concessions que pour la résistance. Vers huit heures du matin, le peuple s'était emparé, de gré ou de force, de presque toutes les mairies et de cinq casernes, où il s'était approvisionné de munitions. Il occupait la porte Saint-Denis, la place des Victoires, la pointe Saint-Eustache, tous les points stratégiques de l'intérieur. Li général Duhot avait été contraint d'abandonner la place de la Bastille et de se replier sur Vincennes.
Ignorant ce qui se passait au château, où le roi, qui venait de s'éveiller, se voyait pressé étourdi de mille avis confus, mais sur lesquels l'opinion de M. Odilon Barrot allait prévaloir, le général B 'doau (1), auquel s'était ailjuiiit
(1) Le général Bedeau, de famille noble, léi;itimi3tc>, orit'inaire de Nantes, s'était signalé, :lans h'S campagnes d'.\l'rifiue, par sa bravoure et ses talents militaires. Très en
le général de Salles, exécutait militairement les ordres du général en chef (i) .
Après avoir harangué, sur la place du Carrousel, les troupes qui lui étaient confiées (2), il suivit la marche tracée par le maréchal et défit, sur son passage, rues Neuve-des-Petits- Champs, Vivienne et Feydeau, quelques barricades abandonnées par les insurgés (3). Mais, arrivé, vers sept heures et demie, sur le boulevard, à la hauteur du Gymnase, le général se trouva en présence d'une barricade beaucoup plus élevée que les autres, construite selon les règles de l'art et fortement gardée. Une multitude agitée se pressait tout autour. A la vue des troupes, une rumeur menaçante s'éleva dans l'air. Alors, du sein de la foule émue, quelques citoyens, s'adressant au général, le supplièrent, au nom de la population inoffensive, de ne point commencer l'attaque. Tout aussi désireux que pouvaient l'être ceux qui lui parlaient d'éviter une lutte sanglante, le général harangua le groupe le plus rapproché de lui et lui annonça, comme une bonne nouvelle qui devait mettre fin à toute hostilité, le changement de ministère. Mais la défiance était grande dans les esprits (4) et la rumeur ne s'apaisait pas. « Au nom de la population qui nous entoure, dit en dominant le tumulte un fabricant du
faveur auprès du duc d'Aumale et du maréchal BugeuuJ il avait eu, en ces derniers temps, un avancement rapide.
(1) Le général Sébastiani, parti dés cinq heures, avait exécuté le mouvement commandé, et franchi tous les obstacles, sans presque trouver de résistance.
(2) Quatre compagnies des chasseurs d'Orléans ; Deux bataillons du 1" léger;
Deux bataillons du 21* do ligne; Un escadron du 8* dragou; Deux pièces de campagne ; Des sapeurs du génie; Ensemble environ 2,000 hommes.
(3) Le peloton d'avant-gardu reçut lo feu des insurgis qui gardaient la barricade construite aux extrémités du la rue Montmartre et du faubourg. Lo peloton riposta, la barricade fut enlevée. Deux soldats furent blessés.
(4) Lo peuple et m^ine un grand nombre d'oITlciers de la garde nationale éluiciK (lersuadés que l'événement du boulevard dis Capucines avait été prémédité par lo gouvernement: qu'on avait trompé la population par lo faux bruit d'un changement de minintèro; qu'on voulait u no .Sain l-Uur- Ihélumy dfs démocrates, etc. Li's gardes nationaux protestaient qu'ils défondruieat le peuple conlro uno si infAino iralïiv.n.
quartier, permettez-vous, général, que je vous adresse quelques questions? Nous avons été trompés hier, on nous trompe peut-être encore aujourd'hui. Nous avons confiance en votre honneur; promettez-vous de nous répondre avec sincérité ? »
Le général fait un signe d'assentiment.
La foule écoute.
« Général, est-il vrai, est-il certain que M. Guizot soit renvoyé?
— Oui, répond le général Bedeau.
— Qui donc est ministre à cette heure?
— MM. Thiers et Odilon Barrot sont chargés de former un ministère.
— S'il n'existe pas de ministère, qui donc alors vous envoie ici?
— Le maréchal Bugeaud. »
A ce nom, les clameurs recommencent.
La foule n'écoute plus.
« Vous voyez, général, combien le nom du maréchal Bugeaud irrite le peuple, de grâce renoncez à engager un combat qui serait terrible.
— J'ai des ordres, répond le général; je suis soldat, je dois obéir,
— Mais du moins, général, attendez dos ordres nouveaux. Qui sait quel changement a pu se faire aux Tuileries depuis que vous les avez quittées? Accordez-moi une heure; faites-moi accompagner par un otlicier qui m'introduise auprès du maréchal Bugeaud ; je lui exposerai la situation dans laquelle vous vous trouvez, et je suis certain de vous rapporter l'ordre de ne pas tirer. »
Le général avait vu de trop près l'hésitation et la mobilité des conseils, depuis la veille, pour n'être pas fraj)pé de l'idée d'un changement possible dans les résolutions prises aux Tuileries. Il était, d'ailleurs, comme tous les ofTiciers de l'armée, intimement convaincu que la troupe, sans la garde nationale, ne pouvait rien contre une insurrection, et il venait, sur son chemin, d'acquérir la prouve que le concours des légions lui manquerait (1). Il
(1) LoH gardes notionaux domandaionl toujours .si la réfurniu était accordée; et comme lo général n'ponilait qu'il