PREMIERE PARTIE
deux pièces de canon; les Tuileries sont complètement à découvert du coté de la place de la Concorde. Le duc d'Elcliingen et JI. de Lasteyrie sortent pour s'assurer par euxmêmes de l'état des choses. Le roi et les ministres entrent en délibération pour savoir s'il faut attendre aux Tuileries l'assaut des masses populaires ou se retirer dans quelque place forte. M. Thiers conseille d'aller à Saint- Cloud, d'y rassembler les troupes, et de faire de là un retour offensif sur Paris (1). Louis- Philippe pense qu'il vaudrait mieux se retirer à Vincennes. Tandis qu'on délibère, un aide de camp du général Bedeau apporte des renseignements plus exacts sur les faits qui se sont passés à la place de la Concorde. Le peuple s'est retiré, et les troupes occupent, dans un ordre parfait, la place et toutes ses avenues. On se rassure ; on décide que le roi va passer la revue des troupes.
Pendant qu'il revêt son uniforme d'offirier général de la garde nationale et le cordon de la Légion d'honneur, avec l'impassibilité d'un homme qui, se conformant à l'avis de la majorité, accomplit nue formalité légale, bien plutôt qu'un souverain décidé à vendre chèrement sa vie et son trône, on court avertir les postes les plus voisins que le roi va passer la revue des troupes et qu'il désire leur montrer la garde nationale. De forts détachements des légions se mettent immédiatement en marche. Aussitôt qu'on les voit déboucher par le guichet du Louvre, le roi parait dans la cour du château; il monte un cheval richement caparaçonné de franges et de crépines d'or. Les ducs de Nemours et de Montpensier, le maréchal Bugeaud sont à sa droite; à sa gauche, le général Lamoricière, vêtu d'une capote de garde national qu'il vient d'emprunter à l'état-major, la tête nue, les cheveux en désordre, le regard animé, prend possession de son commandement.
MM. Thiers et de Réniusat suiyent àpied. Une nombreuse escorte de gardes nationaux
(l)Lemai'échulliugcauilai)i>rouvdillejjrujotduiM.ÏUicrs.
à cheval, d'aides de camp, parmi lesquels on remarque le général Rumigny en habit bourgeois, le général Trézel, M. de Montalivet, etc., forment le cortège.
Eu passant devant le front des postes intérieurs, Louis-Philippe est salué de cris nombreux auxquels il parait très sensible. Marie-Amélie se montre à une fenêtre du rez-de-chaussée; elle est entourée de madame la duchesse d'Orléans, des princesses et des petits princes. Debout, la contenance fière, l'œil brillant d'espoir, elle remercie du geste tous ceux qui passent devant elle, en criant : Vive la reine!
Cependant le roi, en longeant la grille, est arrivé à l'arc de triomphe, sous lequel il passe à travers les bottes de paille et les bagages jetés pêle-mêle ; il commence la revue par le côté gauche de la place, où la première légion est rangée eu bataille. Là, les cris de Vive le roi I sont en petit nombre et presque aussitôt étouffés par les cris de Vive la réformel Ua groupe de gardes nationaux sort des rangs, s'avance vivement vers Louis-Philippe, et le somme, en quelque sorte, d'accorder la réforme. Le roi, visiblement troublé, hâte le pas en répétant avec humeur : « Elle est accordée, elle est accordée. » Mais l'annonce d'une telle concession, faite sans élan, reçue sans euthousiame, n'était plus qu'un signe de détresse inutile. Louis-Philippe, en voyant les physionomies mornes de ses défenseurs, acheva de se décourager, et rentra au château, laissant au maréchal Bugeaud le soin de passer en revue le reste des troupes.
Le maréchal était dévoré de colère. Investi d'une autorité dérisoire, il voj'ait tous ses plans de défense écoutés, il est vrai, mais discutés loin de lui et rejetés par des influences occultes ; il n'apercevait autour de lui que des visages abattus; il n'entendait que dos paroles défiantes et pusillanimes. M. Barrot n'avait pas un seul instant admis le système do la lutte à outrance. M. Tliiers, après avoir longtemps souleuu le maréchal, s'était laissé vaincre par les ré]juguauces do ses amis ;
enfin, et ceci achevait de rendre la position du maréchal insoutenahle, les fils du roi, ces jeunes princes dont on aurait du avoir à contenir l'élan, restaient là, indécis, paralysant tout de leur présence inerte, accueillant et propageant toujours les premiers les nouvelles fâcheuses et les avis timides (1).
Rentré dans son cahinet, après la revue, Louis-Philippe s'était laissé tomber dans un fauteuil adossé au mur, pi'ès de la fenêtre. Sa tète, appesantie, reposait sur sa main ; il gardait le silence ; les amis et les serviteurs, que l'attente d'un péril imminent retenait là dans une anxiété inexprimable, échangeaient à demi-voix des paroles incohérentes.
Et l'heure fuyait. Déjà midi allait sonner, quand M. Crémieux entra dans le salon qui précédait le cabinet du roi. M. le duc de Montpensier , qui s'y tenait, entouré des princes de Wurtemberg et de Cobourg, de députés, de pairs de France, de généraux et d'une foule d'officiers de service, s'avança vers lui et le questionna vivement sur ce qui se passait au dehors.
« Rien n'est encore perdu, dit M. Crémieux. Je viens de parcourir une partie de Paris. La garde nationale peut être ramenée. M. Barrot président du conseil, les hommes de la gauche ministres avec lui, M. Thiers et le maréchal Bugeaud écartés, les plus larges concessions faites sans délai peuvent apaiser l'insurrection ; mais il n'y a pas à balancer une seule minute. » Pendant qu'il parlait ainsi, le duc de Montpensier ouvrait la porte du cabinet et nommait au roi M. Crémieux.
« Que venez-vous m'a})prendre? » dit Louis- Philippe en relevant la tète.
M. Crémieux répéta ce qu'il venait de dire.
Alors M. Thiers, qui se tenait un peu à l'écart, s'approcha du roi et déposa entre ses
(1) La contenance du duc du Muntponiiicr surtout parut dingiilierc & ce point qu'on cuaaja de l'expliquer on allribuanl au jeune prince une part ocrritu duiiM la prétendue connpiration de niadumo la ductieitse d'Orlvaim. 11 n'en était rien cependant; il n'y avait 1& ni conspiration ni traliinon; il y avait tout ainiplcmcnt un caractère et un oprit Tort peu pr/'parrs uux furtui l'preuves.
mains sa démission. Sans faire d'observation, sans exprimer ni regret, ni satisfaction, ni crainte, Louis-Philippe demanda M. Fain, son secrétaire, pour rédiger l'ordonnance qui nommait M. Barrot président du conseil.
M. Crémieux conseilla au roi de faire appeler le maréchal Gérard et de lui confier le commandement des troupes.
Un moment d'illusion suivit cette étrange démarche de M. Crémieux. Le roi et son entourage se persuadèrent qu'un député de l'opposition la plus avancée devait connaître parfaitement l'état des esprits et l'effet certain des mesures qu'il conseillait. Mais, à cette heure, personne ne pouvait plus apprécier l'ensemble du mouvement populaire. Il agissait sur une si vaste étendue que son caractère général échappait à l'observation. Ici, l'esprit de la garde nationale dominait et se contentait encore d'un ministère Barrot ; ailleurs, il était déjà question de forcer le roi à abdiquer; sur d'autres points enfin, les républicains jetaient le masque et parlaient de chasser la dynastie.
Sur ces entrefaites, M. de Reims, qui était allé porter au National la proclamation du ministère Thiers-Barrot, revenait, et demandant à parler à M. Thiers, il lui déclarait qu'en l'état présent des choses le peuple ne se contenterait plus de rien, si ce n'est de l'abdication. M. Thiers l'introduisit auprès des princes. 11 leur parla dans le même sens. « Mais, monsieur, dit alors le duc de Montpensier, le roi ne cesse de faire depuis hier des concessions qui toutesjusqu'ici ontété inutiles. Pouvez-vous répondre au moins, que celle dont vous parlez serait d'un clî'et suffisant ?
— Monseigneur, répondit M. de Reims, je ne crois pas qu'aucun homme vivant puisse en ce moment donner une pareille certitude (i). » Déjà, quelque temps auparavant, M. Duvergier de llauranne, sans prononcer le mot,
(1) Le matin mime, A six heures et demie, M. de Reims étui tnlleclieiM.Marrast.il lui avait annoncé que MM. Thiers et Harriit étaient ministres : « Eli bien! lui nvait-il dit, quo vous fuut-il de plu»( — L'abdication avant midi, avait rép.iii.Ui M. Marrast; aprOs midi il serait trop tard. »
avait insinué la chose. Mais comment oser signifier un semblable arrêt au prince le plus jaloux de son autorité, le plus fortement imbu de sa supériorité politique, le plus dédaigneux jusque-là du mérite de ceux de sa famille qui devaient lui succéder au pouvoir? C'était à qui déclinerait une pareille mission.
Cependant, on se hasarde à prononcer le mot fatal aux oreilles de Louis-Philippe, mais si bas, qu'il peut encore ne le point entendre; les courtisans feignent de s'indigner; M.Thiers semble n'avoir aucun avis depuis qu'il n'est plus ministre. En ce moment, la porte du cabinet s'ouvre; un homme très-pâle, très-ému, mais dont l'émotion ne décèle aucune peur, s'avance vers le roi.
« Qu'y a-t-il, monsieur de Girardin? » dit Louis-Philippe en attachant sur le rédacteur de la Presse son regard éteint. — « Il y a, sire, que l'on vous fait perdre un temps précieux; et que, si le parti le plus énergique n'est pas pris à l'instant même, dans une heure, il n'y aura plus en France ni roi ni royauté. » Un silence de stupéfaction répond seul à cette apostrophe.
M. de Girardin, apercevant dans un groupe le rédacteur en chef du Constitutionnel, invoque son témoignage.
« Demandez, s'écrie-t-il avec impatience, demandez à M. Merruau, comment les proclamations du changement de ministère ont été reçues par le peuple. » Le silence continue. Puis la voix du roi se fait entendre. « Que faut- il faire?
— Abdiquer, sire, répond M. de Girardin avec une hardiesse qui étonne les assistants.
— Abdiquer !
— Oui, sire, et en conférant la régence à madame la duchesse d'Orléans, car M. le duc de Nemours ne serait point accepté.
— Ilvautmieuxmouririci,.»s'écrie la reine! Le roi, comme éveillé en sursaut par ces
paroles et avec l'accent énergique avec lequel elles sont prononcées, se lève, et, s'adressant au groupe qui Tentoure : « Messieurs, dit-il, ne peut-on pas défendre les Tuileries?... On
m'avait dit qu'on pouvait défendre les Tuileries, » répète-t-il encore, voyant qu'on ne lui répond pas.
« Abdiquez, sire, abdiquez! » s'écrie le duc de Montpensier d'un ton impérieux.
Louis-Philippe semble se consulter un moment. « Eh bien! puisqu'on le veut, j'abdique, » dit-il eitîii.
A ces mots, M. de Girardin s'élance vers la porte, et Louis-Philippe passe dans la chambre voisine, où attendaient madame la duchesse d'Orléans et les princesses. « J'abdique, » dit-il d'une voix forte en ouvrant la porte. La duchesse d'Orléans se jette aux pieds du roi, et, d'une voix étouffée par les sanglots, elle le conjure de ne point abdiquer. Le comte de Paris mêle ses prières enfantines à celles de sa mère; il embrasse les genoux de son grand-père. Le roi ne montre aucune émotion, et presque aussitôt, s'arrachant à ces étreintes, il rentre, suivi des princesses, dans son cabinet, où se pressent en désordre non-seulement les personnes de son intimité, mais une foule étrangère, journalistes, gardes nationaux, militaires de tous grades, tous porteurs de nouvelles fausses ou vraies, parlant, s'exclamant, conseillant k la fois. Le maréchal Gérard, qu'on avait mandé, entrait en ce moment.
« Maréchal, sauvez tout ce qui est encore sauvable ! » s'écrie la reine en lui serrant les mains avec désespoir. Et le maréchal, poussé sur les escaliers, mis à cheval dans la cour du château, sort par la grande porte des Tuileries, s'élance vers la place du Palais-Royal, pour y annoncer l'abdication et faire cesser le combat.
Le roi s'était assis à son bureau et tenait la plume, il n'écrivait point. Le duc de Montpensier, avec vivacité, venait de pousser sous sa main une feuille de papier blanc.
« Au nom du pays, sire, dit tout à coup une voix vibrante, au nom de votre famille et de toutes les familles de France, n'abdiquez pas. Combattons aujourd'hui plutôt que demain, car demain nous serons en république! »
Tous les yeux se tournent vers M. Piscator}-.
La reine, exaltée et comme hors d'ellemême, saisissant la main de cet ami fidèle, lui dit à voix basse et d'un air égaré : « Prenez garde, il y a ici des traîtres. »
Et l'œil soupçonneux de Marie-Amélie se portait tantôt sur M. Tliiers, tantôt sur madame la duchesse d'Orléans, qui, la lèvre tremblante et les yeux baignés de larmes, isolée loin du groupe des princesses qui se tenaient par la main, répétait d'une voix entrecoupée en suppliant le roi du regard : « N'abdiquez pas, sire, n'abdiquez pas. »
Une décharge retentit, la fusillade se rapproche.
« Vite, \ite, » dit le duc de Montpensier en poussant le bras du roi d'un geste peu respectueux.
— Je n'ai jamais écrit plus vite, reprend le roi qui n'avait pas quitté ses gants et qui traçait, comme à loisir, en très-gros caractères, cette abdication si impatiemment attendue ; donnez-moi le temps.
Vous vous en repentirez, messieurs, s'écriait la reine dont l'effervescence allait croissant; vous demandez l'abdication du meilleur des rois.
Que le roi, du moins, n'abdique pas
ainsi, sans avoir tenté de repousser l'émeute, reprend M. Piscatory; il y a encore plus de trois mille hommes d:uis la cour du château (1); mettez-vous à leur tête, prince, » contiuue-t-il en s'adressant à M. le duc de Montpensier. « Que conseillez-vous, monsieur? dit le prince à M. Thiers avec un embarras visible. — Je n'ai pas de conseils à donner, répond celui-ci ; je ne suis plus rien.»
Seule, Marie -Amélie continuait de soutenir M. Piicatory. Fière, noble, courageuse comme l'avait été Marie-Auloinetle à pareille heure, elle voulait mourir en reine plulol que de vivre humiliée.
(1) Il y uvait, «ii crtul, uaiis lu cmir de» Tuilcriu», 3,(W0 liuiiiiiivs (riiifuiitorio, Z ciifadronii do dragon» ot 0 piAci'D d« ruiioii cliurgéoa b mitruille, «uni) cuiii|iU)r le» gardiuus ariiiut el lui gurdvii iiiuiiiciiiaux.
Ému de ce grand courage si mal secondé, M. Piscatory ploie un genou devant elle et baisant sa main royale : « Ahl madame, lui dit-il à demi-voix, vous êtes la seule personne que je vénère ici!
— Vous ne connaissez pas le roi, reprend la reine d'un accent peiné; c'est le plus honnête homme de son royaume. »
Cependant le roi venait d'achever d'écrire son abdication ; elle était ainsi conçue :
« J'abdique cette couronne, que la voix nationale m'avait appelé à porter, en faveur de mon petit-fils le comte de Paris.
« Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit aujourd'hui!
« Paris, le 24 février 1848.
« Signé, Louis-Philippe. »
« Puisse-t-il ressembler à son aïeul ! » s'exclame la reine.
Louis-Philippe la regarde d'un air de compassion.
On se hâte d'envoyer le papier encore humide au maréchal Gérard, afin qu'il le montre au peuple.
Quelques personnes descendent dans la cour des Tuileries pour répandre le bruit de cette abdication qui trouvait encore beaucoup d'incrédules, et que l'on démentait déjà dans les salons les plus voisins du cabinet où elle venait d'être signée.
Pendant que ceci se passait au château, le combat continuait sur la place du Palais- Royal. A dix heures du matin, les gardes municipaux qui occupaient le poste du Chàteau-d'Eau avaient été relevés par deux compagnies du 14° de ligne sous le coinmandoment des lieutenants Pérès et Audouy.
Ce poste était un point stratégique trèsimportant parce qu'il couvrait à la fois le Pidais-Royal et les rues de Chartres, de Saint- Thomas du Louvre, du Musée, qui toutes débouchaient sur le Carrousel. Aussi, dans sa coublanlo prévision d'un soulèvement jiopulaire, le gouvernement l'avait-il l'ail l'orlilior avec le plus grand soin.