‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 42 sur 234 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

lui-même, dans l'amer repentir de son for intérieur, la résolution de tout risquer pour sauver le roi, ou. du moins, si le roi ne peut être sauvé, la dj-uastie.

L'ordre signé du maréchal Bugeaud venait, en effet , d'anéantir la dernière chance de salut qui restât au gouvernement de Louis- Philippe. Quand le général Bedeau , décidé à se replier sur la place de la Concorde par les boulevards, fit opérer à sa colonne le mouvement de retraite (1), le peuple remplit l'air de ses acclamations. Vive la ligne I criait-on de toutes parts, avec un élan qui allait au cœur du soldat; et la multitude, pressant les flancs de la colonne, engageant des colloques, essayant de fraterniser , embarrassait une marche rendue d'ailleurs très-pénible par le grand nombre de barricades qui, détruites le matin, avaient été relevées dans l'intervalle. Les soldats, en passant, échangeaient avec les citoyens qui gardaient ces remparts de la liberté des poignées de mains et des félicitations sur l'heureuse issue de la guerre civile. La cavalerie et l'artillerie ne traversaient qu'avec une difficulté extrême ces masses de pavés à peine dérangés.

Toutes ces démonstrations, toutes ces entraves allongeaient indéfiniment la colonne. Le général Bedeau, qui marchait en tète, pensif, inquiet, voyait, sans pouvoir l'empêcher, une fraternisation si peu conforme à la discipline. Il touchait à la rue de la Pais, quand l'arrière-garde, commandée par le général de Salles, fut arrêtée à la hauteur de la rue de Choiseul par un encombrement tumultueux.

Le peuple ne voulait plus laisser passer les canons et se mettait en devoir de les diteler. Les soldats résistaient faiblement. La foule impatiente se jetait sur les caissons eten commençait le pillage (2). « Au nom de la paix,

(1) Une compagnie de la garde nationale la précédait (lour mieux ■•;diquerrintentioii pacifiquede ce mouvement.

(2) Le général Bedeau était à la hauteur de la rue de la pai.t lorsqu'il apprit ce fait. Faisant signe à la personne qui lui avait apporté l'ordre du maréchal, et qui suivait à ilistance, de s'ai)procher : « Aie nom du ciel, lui dit-il, si vous avez quelque autorité sur .les hommes du peuple, fai-

dit au général de Salles le commandant d'un bataillon de la 2° légion, qui déboncliaitparla rue de la Chaussée-d'Antin, remettez-moi vos canons. Vous voyez qu'ils ne peuvent plus avancer. Le peuple s'exaspèi'e; vos soldats courent les plus grands dangers. Au nom de la paix qui est faite entre le gouvernement et le peuple, en signe de réconciliation, faites mettre la crosse en l'air. »

Cette parole , entendue par les gardes nationaux qui entouraient le commandant, est aussitôt répétée et court de bouche en bouche. La crosse en l'air I la crosse en l'air ! la paix ! la paix ! Tel est le cri unanime qui retentit aux oreilles des soldats. Déroutés, démoralisés par cette retraite si étrange, ils obéissent machinalement ; les canons restent entre les mains delà garde nationale.

Cependant, le général Bedeau, qui voyaitle désordre dans ses rangs et la masse populaire plus orageuse à mesure qu'on approchait de la place de la Concorde, expédie un de ses aides do camp, M. Espivent, pour prévenir la troupe qu'il arrive escorté de la garde nationale et que le peuple n'a pas d'intention hostile. L'infanterie disséminée, l'arme au pied, sur la place, ne témoignait aucune défiance; mais les gardes municipaux, au nombre de vingt, qui occupaient, sous le commandement du sergent Fouquet, le poste de l'ambassade Ottomane, à l'entrée de l'avenue Gabriel, voyant fondre sur eux le flot populaire et sachant bien qu'ils en avaient tout à craindre, se rangent en bataille, en dehors de la grille du corps de garde, et apprêtent leurs armes. A cette vue, le peuple pousse un cri de mort. Le sergent Fouquet commande le feu. La décharge tue ou blesse plusieurs personnes. Alors le général Bedeau, sa casquette à la main, s'élance au galop entre les combattants, faisant signe aux gardes municipaux de ne pas faire feu, en même temps qu'il conjure le

tes-leur comprendre qu'ils déshonorent le soldat en pillant ses munitions. Kinpôchez cela ù tout prix. Le peuple ne peut pas vouloir humilier l'armée. » Et, en parlant ainsi, il avait presque les larmes aux yeux.

peuple de se retirer ; mais c'est en vain ; le sort en est jeté. Dans cette mêlée houleuse, aucune voix ne pouvait se faire entendre, aucun commandement ne pouvait être obéi. Une nouvelle décharge retentit. « Trahison ! trahison ! » s'écrie le peuple. La garde nationale bat la charge. Les chasseurs de Vincennes, se croyant attaqués, tirent à leur tour. La conj fusion devient terrible ; les gardes municipaux sont assaillis avec fureur. Malgré les efforts du général Bedeau et de ses aides de camp, le peuple se rue sur le corps de garde, il le démolit, le fait écrouler en un clin d'œil ; il tue, il blesse mortellement, à coups de baïonnette, à coups de sabre, à coups de crosse, ces héroïques et malheureux défenseurs d'une cause perdue (1), Le sergent Fouquet, atteint de plusieurs coups de hache, parvient à fuir jusqu'au pont Tournant. Afin de le dégager de ceux qui le poursuivent, le chef du poste commande le feu. Cette décharge malheureuse blesse M. de Clavières, tue M. Jollivet, député, et quelques autres personnes qui cherchaient un refuge dans le jardin des Tuileries (2). Alors un officier d'état-major, redoutant un massacre général, court en toute hâte au poste du bord de l'eau, exhorte les gardes municipaux à ne point traver les colères aveugles de la foule. Il les décide à jeter leurs fusils à la rivière et à se réfugier dans les souterrains de la Chambre des députés.

Cependant, cinq à six cents hommes de la garde nationale, épars sur la place, s'effor. cent de calmer le peuple. Mais le moindre incident pouvait rallumer sa colère, et le temps s'écoulait. Le général Bedeau, dans cette situation périlleuse , ne recevait pas d'ordre (3). Lorsque, lassé d'attendre et d'en-

(1) Le général BcJoau en sauva deux; un truisii^nip fut nimiacré entre le» jambi^s de son cheval.

(2) Le curps de M. Jullivet, enfuui b la bAto sous le sable, DU bus du lu terrasse- du bord du l'uuu, pur ordre du t'i'm'rul liedeau.qiii craignaitque la vue d'un cadavre n'exaspérât lu puupb- et n uiii<.':.&t de nouveaux malheurs, fut retrouvé, dans la nuit du 20 au 27, et rendu ù sa famille lu lundemuin.

(3) Le général Uui^nuuil de Saint-Jcnn-d'Angély, i(ui commandait les cuira»siur«, s'en prenant nu général Uedeau de l'inaction des troupe», l'uposlropliu avec une vi-

voyer aux Tuileries ses aides de camp, il fit une dernière fois insister auprès du duc de Nemours sur la nécessité de prendre un parti: « Ce n'est plus moi qui commande,» répondit le prince. « Que le général fasse ce qu'il voudra, » dit le maréchal Bugeaud. Il n'y avait plus de commandement, plus de volonté, tout était confusion , désordre, découragement, déroute.

Depuis le réveil du roi, le cabinet des Tuileries et l'état-major avaient été livrés à un flux et reflux incessant de nouvelles, d'avis, de résolutions contradictoires.

Vers neuf heures, le groupe d'hommes politiques qui devaient composer ou soutenir le nouveau cabinet, MM. Duvergier de Hauranne, de Tocqueville, Gustave de Beaumont, de Rémusat, Cousin, Baroche, de Lasteyrie, de Malleville, étaient réunis aux Tuileries. Ils insistaient pour obtenir la dissolution de la Chambre, la nomination du général Lanioricière au commandement de la garde nationale et la suspension des hostilités. Le roi ne cédait ni ne résistait ; tout demeurait indécis, pendant que le peuple, victorieux sur tous les points, s'avançait en se resserrant et s'organisant de plus en plus, vers les Tuileries, où il voulait célébrer sa victoire.

M. de Girardin, qui venait de parcourir une grande partie de la ville et qui s'était rendu compte de la démoralisation de la troupe de ligne, de l'opiniâtre aveuglement de la garde nationale et de la force de l'insurrection, se présenta et demanda à parler au roi pour essayer de lui ouvrir les yeux. Le duc de Nemours, pressé par ses instances et par celles de M. Thiers, tenta un nouvel effort auprès de Louis-Philippe, qui consentit enfin à la dissolution delà Chambre. M. de Rémusat rédigea à la hiite une proclamation conçue en ces termes :

« Cito^yens de Paris, « L'ordre est donné de suspendre le feu.

vui-ilé oxtrAme en lui reprochant sa conduite. Celte soéni\ dont plusieurs olllciers furent témoins, répandit et accr* ditu l'accusation do trahison dont je viens de parler.

PREMIKHE PARTIR

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tllAIilOT PORTAM LES VICTIMES TOMBliES AU BOILEVABD DES C\I'IXI>ES. |i.

Nous venons d'être chargés par le roi Je com- IDOser un ministère. La Ciianibre va être dissoute. Un appel est fait au pays. Le général Lamoricière est nommé commandant en chef de la garde nationale. MM. Odilon Barrot, Thiers, Lamoricière, Duvei'gier de Haurauiie sont ministres.

« Liberté, Ordre, Réforme.

« Signé: Odilon Barrot, Tiiiers. »

Des copies de cette proclamation furent immédiatement portées aux imprimeries de la Presse, du Conslitutionnel et du National, par MM. de Girardin, Merruau et de Reims. Une heure après, on essayait de la placarder sur les murs ; mais rien ne pouvait plus arrêter le peuple. Les républicains épiaient d'ailleurs et déjouaient toutes les concessions du gou-

vernement. La proclamation du mini-têre Barrot fut partout déchirée et l'on mit à la place, au même instant, ce placard laconique rédigé par M. Flocon et composé à l'imprimerie de la Réforme par M. Proudhon, ancien ouvrier typographe :

« Louis-Philippe vous fait assassiner comme Cliarles X ; qu'il aille rejoindre Charles X ! »

Il n'y avait plus à s'y ti'omper : lo parti républicain levait la tête et s'emparait du mouvement. De son centre d'action, le bureau de la Refonne, une impuLion unique, transmise par dos liommes audacieux, se communiquait deproche en proche, de barricadeenbarricade, à toute l'armée insurrectionnelle. MM. Flocon, Baune, IMarc Caussidière, Lagrange, Élienne Arago, Sobrier, Ribeyrolles, Fargin-Fayolle, Tisserandot, etc., excitaient les combattants, envoyaient les mots d'ordre, distribuaient les

Daniel stkrn.

munitions, fanatisaient la multitude en faisant courir, dans ses rangs, des bruits sinistres, des imprécations, des anatlièmes contre le roi; en hasardant, quoique avec précaution encore, le mot de Republique.

A vrai dire, le peuple n'avait rencontré nulle part de résistance bien sérieuse. Presque partout la garde nationale, s'interposant entre les combattants , avait jeté l'hésitation dans la troupe. Quelques décharges isolées sur le boulevard du Temple, et principalement dans le faubourg Saint-Antoine , sur la place de la Bastille, avaient tué ou blessé de part et d'autre un petit nombre d'hommes. Mais ces engagements partiels avaient tous fini parle désarmement des soldats et par une fraternisation au cri de Vive la ligne (1) !

Cette armée si brave, et qui n'en était pas à faire ses preuves, subissait, depuis vingtquatre heures , tous les contre-coups d'une politique vacillante. En dernier lieu, l'ordre de suspendre le feu, expédié à tous les cliefs de corps, avec la singulière injonction de garder leurs positions, acheva de déconcerter officiers et soldats. Au point de vue militaire, ces deux ordres- simultanés et contradictoires trahissaient une telle impéritie qu'ils furent le signal d'une entière défection morale. Abandonnée du pouvoir, l'armée s'abandonna ellemême et livra le champ de bataille au peuple. Bientôt il n'y eut plus dans tout Paris qu'un seul point qui défendit encore les abords des Tuileries : c'était le poste du Chàteau-d'Eau, sur la place du Palais-Royal. Le peuple s'y précipita.

CIIAPlTliH XI

Suite do la troisième journée.

Il était dix heures. Louis-Philippe déjeunait, selon sa coutume, en famille, dans la

(1) Le cliiiTre des aoldats ol des citoyens tués pondant lu» journées do février a été eiagéré. D'après un relevé de la situation au 1" niant, il y aurait ou 2'i gardes muiiiL'ipaux, 40 soldats et sous-oMIcicrs, 4 ulllciers tués.

Total pour l'année, 72 morts.

Les registres de l'élat civil constatent la mort de^T.'ilinniroesel do 14 riMinn'..

galerie de Diane, lorsqu'on vint annoncer que MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne demandaient à parler à M. le duc de Montpensier. « Qu'ils entrent, » dit le roi. Et aussitôt, avec une grande aff"abilité , il engagea ses nouveaux ministres à prendre place à sa table.

Ceux-ci s'en défendirent ; ils semblaient très-agités ; ils voulaient et n'osaient parler. Après quelques minutes d'une contrainte que tout le monde, hormis le roi, lisait sur leurs traits altérés, s'apercevant enfin qu'il s'agissait de quelque nouvelle grave :

« Que sepasse-t-il? » dit Louis-Philippe en emmenant M. de Rémusat dans une embrasure de fenêtre.

La reine, le duc de Montpensier et les princesses restaient muets à leur place, les yeux fixés sur les deux interlocuteurs.

« Sire, dit M. de Rémusat en baissant la voix, il n'y a pas un instant à perdre ; l'émeute triomphe sur tous les points ; elle avance à pas de géant. Le poste du Chàteau-d'Eau, qui tient encore avec un courage héroïque, n'en a plus peut-être que pour peu d'instants ; avant une heure, il est probable que les Tuileries seront attaquées. La vie du roi est en danger.»

A ces mots, entendus à demi, la reine se précipite vers le roi et se serre contre lui comme pour le défendre. Les princes et les princesses quittent brusquement la table.

« M. de Rémusat pense que les Tuileries vont être attaquées, » dit le roi avec une apparente indilTorence. Sur ces entrefaites, plusieurs personnes attachées à la famille royale entraient pêle-mêle et sans être annoncées. MM. Thiers, de Broglie, Piscatory, do Lasteyrie, Quinette, Baroche, Cousin, Gustave do Beaumont, Lacrosse, venaient confirmer par leur témoignage les paroles de M. do Rémusat.

M. de Laubespin , capitaine d'état-major, apporte une nouvelle plus i)récise encore et plus désastreuse : la colonne du général Bedeau a mis la crosse en l'air. Les insurgés ont pil!'- Il'- (■;ii-st)iis et so sont emparés do

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