PREMIERE PARTIE
délégation à la Chambre des députés, afin d'y appuyer le mouvement révolutionnaire, et, peu d'instants après. MM. Arago, Chaix , Duméril et Sarrans prenaient tous quatre, à pied, le chemin du palais Bourbon.
Arrivés sur le boulevard, à la hauteur de la rue Duphot, ils aperçoivent un cortège composé de gardes nationaux, d'un petit nombre d'ouvriers, d'enfants surtout, qui entourent une voiture de place, et crient Vite la réforme ! Les délégués s'approchent et reconnaissent dans la voiture MM. Odilon Barrot, Abattucci, Garnier-Pagès, Degouves-Denuncque; sur le siège, auprès du cocher, M. Pagnerre, l'éditeur en renom de la presse démocratique. M. Arago s'avance à la portière : « Vous allez à la Chambre? dit-il en s'adressant à M. Odilon Barrot; nous y allons aussi. Vous}' allez pour faire triompher un gouvernement de coterie : nous y allons pour faire proclamer la volonté du peuple. » Et, comme il prononce le mot de gouvernement provisoire, MM. Garnier-Pagès et Odilon Barrot lui reprochent son imprudence, sa folie. On se sépare très-animé de part et d'autre. On va tout à l'heure se retrouver en présence, pour le combat décisif, La place de la Concorde était, comme on sait, occupée par des troupes nombreuses et en bon ordre (1). Les délégués du National ne savaient pas trop comment il leur serait possible de la traverser. M. Arago paya d'audace, et, s'étant fait conduire auprès du général Bedeau, il se nomma, déclara qu'il allait, au nom du peuple de Paris, remplir à la Chambre une mission officielle, et qu'il demandait le libre passage. Le général hésita un moment, puis il consentit à laisser passer les délégués; ceux-ci touchaient déjà au bout du pont, lorsque accourant au galop : " Monsieur Arago, s'écrie le général, de grâce, faites-moi savoir le plus tôt possible ce qui se passe à la Chambre; nous ignorons tout; nous sommes ici sans aucun ordre. Notre situation n'est pas tenable; j'ai expédié estafette sur estafette
(1) Six escadrons de dragons et de hussards, le 12' régimeiil d'infanterie de ligne.
aux ministres, mais je n'obtiens pas de réponse. Dites, je vous en supplie, à M. Odilon Barrot ou à M. Thiers qu'il nous envoie des ordres sans tarder. >• Arago promit et passa (1).
Lorsqu'il entra dans la salle des Pas-Perdus, le désordre et le tumulte y étaient au comble. Des groupes animés discutaient avec véhémence des propositions confuses, mais qui toutes étaient plus ou moins dans l'intérêt de la régence. M. Emmanuel Arago, à qui sa forte stature et sa voix sonore aident à se frayer un chemin à travers la foule, proteste contre les discours incohérents des partisans de la dj'nastie, et leur jette hardiment le mot de République. A peine l'a-t-il prononcé, qu'il entend battre aux champs et qu'il voit une femme vêtue de deuil qui passe rapidement, presque inaperçue dans la préoccupation générale. C'est la duchesse d'Orléans. Elle va entrer, avec le comte de Paiis, dans la salle des séances. Il n'y a plus un moment à perdre. M. Emmanuel Arago et ses amis se précipitent à sa suite; ils arrivent en même temps qu'elle, par la porte opposée , dans l'hémicycle, M. Arago, déjà sur les degrés de l'escalier, veut monter à la tribune ; plusieurs députés le retiennent. M. Sauzet essaye de lui imposer silence. Des colloques très-vifs s'engagent. Pendant ce temps, M. Dupin, sur l'invitation de M. Lacrosse, et comme malgré lui, car il comprend que l'intervention d'un familier du château peut compromettre la cause de la régente, a pris la parole. Le duc de Nemours venait d'entrer (2).
«Messieurs, dit M. Dupin, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations
[1) Peu d'instants après, M. Léon Fauelier et un autre député vinrent exliorter le général Bedeau à défendre la Chambre. « Apportez-moi uu ordre du président, répondit le gi'néral. Je ne saurais agir sans ordres. »
(2) Au pont de la Concorde, on conseillait au duo de Nemours de rester en deliors du palais Bourbon à la tête des troupes. !i Hélène court des dangers, dit-il, je vais avec elle. » Pendant tout le temps que dura cette régence épliémiro, le duc de Nemours, sans songer un seul instant h Inimême, se préoccupa de sa belle-sœur et de ses deu» neveu», avec une courageuse sollicitude,
qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré, en même temps, qu'il déposait le pouvoir et qu'il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans. »
Des acclamations nombreuses interrompent cette déclaration solennelle, dont la présence du duc de Nemours confirme l'authenticité. Louis-Philippe, fidèle jusqu'à la fin au respect de la loi, n'avait rien statué quant à la régence. Le nom de madame la duchesse d'Orléans, substitué à celui de M. le duc de Nemours, était un acte illégal, une usurpation de pouvoir inspirée aux amis de la dynastie, à MM. Dupin, de Girardin, Crémieux, Odilon Barrot, par l'impérieuse nécessité des circonstances. Le duc de Nemours, il faut le dire à sa louange, non-seulement n'avait opposé aucune résistance à une telle violation de ses droits, mais avait voulu accomplir son sacrifice en personne, sanctionner de sa présence la décision de la Chambre, qui l'allait dépouiller, et partager, avec la femme de sou frère, les dangers d'une telle entreprise.
Les acclamations qui viennent d'accueillir le nom de madame la duchesse d'Orléans enhardissent M. Dupin ; il demande qu'elles soient constatées au procès- verbal. «Messieurs, dit-il, vos acclamations, si précieuses pourle nouveau roi et pour madame la régente, ne sont pas les premières qui l'aient saluée; elle a traversé à pied les Tuileries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, par la garde nationale, exprimant ce vœu, comme il est au fond de son cœur, de n'administrer qu'avec le sentiment profond de l'intérêt public, du vœu national, de la gloire et de la prospérité de la France. Je demande, en attendant que l'acte d'abdication, qui nous sera remis probablement par M. Barrot, noua soit parvenu, que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamations qui ont accompagné et salué ici, dans cette enceinte, M. le comte de Paris comme roi do
France, et madame la duchesse d'Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national. "
— Messieurs, dit le président, il me sembla que la Chambre, par ses acclamations unanimes... "
Des protestations éclatent, à ces mots, sur les bancs de la gauche et de la droite, et surtout parmi la foule qui se presse au pied de la tribune. Madame la duchesse d'Orléans et ses enfants sont poussés, heurtés, par cette foule qui ne les voit pas ou qui ne veut pas les voir (1). De sa place, M. de Lamartine demande au président de suspendre la séance, par respect pour la représentation nationale et pour l'auguste princesse présente dans l'enceinte. Cette proposition, bien que voilée de respect, était tout à fait contraire aux intérêts de la régence ; elle était même inconstitutionnelle, car rien n'était plus naturel et même plus nécessaire que la présence du nouveau roi au sein de la représentation nationale qui devait sanctionner son avènement. Cependant le président, méconnaissant complètement la situation et même la légalité, annonce que la Chambre va suspendre la séance, jusqu'à ce que madame la duchesse d'Orléans et le nouveau roi se soient retirés.
Alors, M. le duc de Nemours et quelques députés engagent la princesse à sortir; mais elle s'y refuse. Son instinct maternel l'avertit. Son cœur a plus de fermeté que le cœur de tous les hommes qui l'entourent. Elle reste debout, à sa place, tenant toujours ses enfants par la main, résistant à la pression insupportable de la foule. Elle comprend que, si elle quitte la Chambre, la cause de son fils est perdue. Le général Oudinot prend la parole pour soutenir le droit de madame la duchesse d'Orléans. «Si la princesse désire se retirer, dit-il, que les issues lui soient ouvertes. Si elle demande à rester dans cette enceinte, qu'elle
{1} A ce moment, M. d'HouJolot, voyant 1« comte d* Pnrii tr';«-p(kle, domondo pour lui iin verre d'eau h l'un dot liuitiicrs. « Cet enfant o»t ému, dit-il. — Je n'ai ]in« peur, dit nuinitAt le pc'.it princfl, qui l'avoit entendu; je voui rouior-
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