‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 53 sur 234 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

reste, et elle aura raison, car elle sera protégée par notre dévouement (1). »

Cependant M. Marie est monté à la tribune, mais il n'obtient pas le silence. « Que toutes les personnes étrangères à la Chambre, dit le président, se retirent. » C'était, sous cette forme plus générale, une injonction nouvelle à la duchesse d'Orléans de quitter l'enceinte. Cédant aux invitations qu'on lui adresse de toutes parts , elle monte par l'escalier du centre, mais elle ne peut se décider encore à sortir et s'assied sur les gradins supérieurs avec ses fils ; le duc de Nemours se tient toujours auprès d'elle et prend des notes au crayon. MM. Dupin, de Girardin, quelques officiers de la maison du comte de Paris et quelques gardes nationaux, formant devant la princesse un demi-cercle, la dérobent aux regards. «M. Barrot! où est M. Barrot?» s'écrie-t-on de toutes parts. On le cherche, on l'attend avec anxiété. On semble croire qu'il peut seul imprimer une impulsion décisive à cette agitation confuse. Enfin le ministre de la régence paraît dans la salle . Tous les yeux se tournent vers lui ; on l'environne ; on lui crie de monter à la tribune. Le moment est solennel.

M. Barrot venait à la Chambre le cœur encore rempli d'illusions. Après avoir été au ministère de l'intérieur, oii il s'était occupé, de concert avec MM. Malleville, Bixio, Pagnerre, de prendre quelques mesures d'ordre ; après avoir fait jouer le télégraphe pour annoncer aux départements l'abdication du roi et la régence; après avoir envoyé, par le colonel de Courtais, aux troupes de la place de la Concorde, l'ordre de ne pas tirer sur le peuple, il était allé, avec M. Biesta, à la rencontre de madame la Duchesse d'Orléans ; mais, ne l'ayant pas trouvée, il s'était rendu en toute hâte à la Chambre. Là, au moment

(1) Apvts avoir prononcé ces quelques mots, le général descendit dans la cour du palais Bourbon, et, haranguant les gardes nationaux qui s'y trouvaient, il les exborta à protéger une femme, un enfant... Ses paroles furent accueillies avec une froideur extrême. Pendant qu'il s'efforçait de ranimer un zèle éteiati ïa Chambre était envabie et la priucessc un fuit«.

d'entrer dans la salle des délibérations, M. Emmanuel Arago et quelques députés, qui épiaient son arrivée, l'avaient entraîné dans un bureau (1), où une vive discussion s'était engagée sur la nécessité de nommer un gouvernement provisoire. M. Barrot combattit avec force cette proposition, et, bien que M. Arago lui offrit de faire ajouter son nom sur la liste adoptée dans les bureaux du National, il déclara qu'il ne consentirait à rien de semblable. « Tous les pouvoirs sont concentrés dans mes mains, répétait toujours M. Barrot ; je ne saurais admettre aucune autre combinaison ni servir aucune autre cause que celle de la régence. » Ce fut après s'être ainsi prononcé qu'il entra dans la salle des délibérations. M. Marie occupait encore la tribune. Au nom de la loi qui déférait la régence au duc de Nemours, il protestait contre toute décision précipitée, et demandait la nomination d'un gouvernement provisoire. « Quand ce gouvernement aura été constitué, disait M. Marie, il avisera; il pourra aviser concurremment avec les Chambres, et il aura autorité dans le pays. Ce parti pris à Tintant même, le faire connaître dans Paris, c'est le seul moyen d'y rétablir la tranquillité. Il ne faut pas, en un pareil moment, perdre son temps en vains discours. Je demande que surle-champ un gouvernement provisoire soit organisé. "

Laproposition d'un gouvernement provisoire est accueillie par des bravos partis de la tribune des journalistes. M. Crémieux s'empresse alors de l'appuyer. " En 1830, dit-il, nous nous sommes trop hâtés, et nous voici forcés de recommencer en 1848. Nous ne voulons pas, messieurs, nous hâter en 1848; nous voulons procéder régulièrement, légalement, fortement. Nommons un gouvernement provisoire; qu'il soit juste, ferme, vigoureux, ami du pays, auquel il puisse parler pour lui faire comprendre que, s'il a des droits que tous

(1) Ce bureau avait été rais à la disposition de M. Arago sur l'ordre exprès do M. Sauzet qui ne paraissait pas sa rendre un compte bien net do la situation.

nous saurons lui donner, il a aussi des devoirs qu'il doit savoir remplir. Je demande l'institution d'un gouvernement provisoire composé de cinq membres. "

Au milieu de l'agitation qui suit cette proposition, M. de Genoude élève la voix pour demander l'appel au peuple. « Vous ne pouvez faire ni un gouvernement provisoire ni une régence , s'écrie ce courageux, champion de la légitimité et du suffrage universel; il faut que la nation soit convoquée. Il n'y a rien sans le consentement du peuple. C'est comme en 1830; vous ne l'avez pas appelé. Voyez ce qui vous arrive : ce sera la même chose, et vous verrez les plus grands malheurs surgir de ce que vous ferez aujourd'hui. >•

A ce moment, JI. Barrot se dispose à monter à la tribune. «M. Barrot! M. Barrot! laissez parler M. Barrot! •• s'écrie-t-on. Un profond silence succède au tumulte. M. Barrot, ému, mais resté maître de son émotion, prend la parole. Il trace succinctement un tableau de la situation qui est écouté avec faveur. « La couronne de Juillet repose sur la tète d'un enfant et d! une femme, " dit-il avec un accent solennel.

Les centres applaudissent, madame la duchesse d'Orléans se lève et salue l'Assemblée. Elle tient à la main un papier que lui a remis M. Crémieux; elle l'agite et s'efforce de faire comprendre au président qu'elle désire prendre la parole. « Montez à la tribune, Madame », lui dit M. de Girardin. M. le duc de Nemours la retient. Intimidée , hésitante , la duchesse d'Orléans rassemble cependant tout son courage et veut essayer de parler. " Messieurs, dit-elle d'une voix étouffée, mon fils et moi nous sommes venus ici... " C'est à peine si le groupe le plus voisin entend ces paroles. Le bruit qui se fait autour de la tribune et les personnes debout qui cachent la princesse ne permettent à M. Odiion Barrot et à M. Sauzet de rien voir ni de rien entendre. La duchesse d'Orléans découragée se rassied. Une telle lutte est trop violente pour ses forces physiques, trop inattendue pour son esprit délicat,

qui n'a eu ni l'occasion de s'exercer à l'autorité, ni le temps, de se préparer à un rôle politique.

M. Odiion Barrot, qui se croit encore maître des événements, est toujours à la tribune. Il parle de liberté politique, à'union, à' ordre, de circonstances difficiles. Inievvoxn'çw par M. de la Rochejaquelein, il promène sur les bancs de la droite et de la gauche un regard courroucé. " Est-ce que par hasard, dit-il avec une certaine hauteur, on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé parla révolution de Juillet?... » Et il continue avec un étonnant sang-froid; il se prononce au nom des intérêts du pays, au nom de la vraie liberté, pour la régence.

Alors, M. de la Rochejaquelein, qui n'a pas cessé, pendant tout le discours de M. Odiion Barrot, de donner des signes d'impatience, s'élance à la tribune. « Nul plus que moi, s'écrie-t-il, ne respecte ce qu'il y a de beau dans certaines situations. Je répondrai à M. Odiion Barrot que je n'ai pas la folle prétention de venir élever ici des prétentions contraires : non; mais je crois que M. Barrot n'a pas servi, comme il aurait voulu les servir, les intérêts pour lesquels il est monté à cette tribune. Messieurs, continue M. de la Rochejaquelein, qui veut reprendre habilement la proposition de M. de Genoude, dont il partage l'espérance secrète, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le passé, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du pays, du peuple. Aujourd'hui, tous n'êtes rien, ici... "

De vives protestations lui coupent la parole. "Nous ne pouvons accepter cela!» s'écrie M. de Mornay. « Je vous rappelle à l'ordre, • dit le président. M. de la Rochejaquelein, resté il la tribune, explique sa pensée : - Je dis que vous n'êtes rien comme Chambre... »

Au môme instant, et comme pour confirmer ces paroles, un bruit extraordinaire retentit dans les couloirs extérieurs ; on frappe à coups de crosse do fusil contre la porte située à gaucho de lu tribune; la porte cède sous la

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