PREMIÈRE PARTIE
pression d'une foule d'hommes armés qui se précipitent dans la salle aux cris de : « Jlve la liberté! à bas le juste milieu l a bas la régence! " C'est la colonne du capitaine Dunoyer, grossie, sur la route, d'un nombre considérable d'hommes du peuple, d'étudiants et de gardes nationaux décidés à empêcher h tout prix la régence et à proclamer la République.
Après avoir franchi les quais au pas de course, les insurgés sont arrivés jusqu'à la grille du palais Bourbon, faisant face au pont de la Concorde. Deux mille hommes de troupe sous les armes gardent la Chambre.
" Vous n'entrerez pas ! s'écrie le général Gourgaud; la Chambre délibère; vous y porteriez le désordre : il faut que la Chambre soit respectée. — Nos pères ont franchi vingt fois les portes de l'Assemblée nationale, répond le chasseur Cochet; nous entrerons bien une fois dans la Chambre des corrompus. " Et la colonne s'apprête à forcer le passage. « Attendez, du moins, reprend le général avec fermeté, attendez que nous sachions ce qui se fait à la Chambre. Je vais y aller, et je vous donne ma parole que je reviendrai immédiatement vous dire sur quoi l'on ilélibère. » On attend, en effet, quelques instants, mais bientôt les insurgés, impatientés de ne pas voir reparaître le général Gourgaud, escaladent, en dépit des sentinelles, le mur latéral à la grille, montent en courant le péristyle et cherchent à pénétrer dans l'enceinte.
A ce moment, le général sort du palais et vient à leur rencontre; son émotion est extrême. On lit sur son visage un découragement profond. Par respect pour un vieux militaire, les insurgés s'arrêtent, reculent; ils redescendent le perron et font silence. " M. Crémieux est à la tribune, dit le général. Il combat la proposition d'une régence. M. Marie va venir lui-même vous l'annoncer. C'est un ami du peuple ; attendez-le. "
— Général, s'écrie Dunoyer, les amis du peuple sont rares à la Chambre. La majorité va étouffer leur voix ; au nom de la France, général, ne nous arrêtez pas ici! » Disant cela
il donne à sa colonne le signal d'avancer et se précipite à sa tête par la petite porte de la grille à droite. La troupe qui stationne çà et là, l'arme au pied, ne reçoit pas d'ordres et reste neutre. La garde nationale de service, sous le commandement du chef de bataillon Ramond de la Croisette, n'essaye aucune résistance.
En vain I\L Emmanuel Arago, qui retourne au bureau du National (1) pour y rendre compte de sa mission, essaye de calmer l'ardeur des insurgés; en vain M. Marie, averti de l'invasion, vient à leur rencontre et veut les arrêter sur le seuil; ils n'écoutent pas; repoussant, culbutant les huissiers de service, ils se pressent dans les couloirs, enfoncent la porte, escaladent les bancs. Le capitaine Dunoyer s'élance à la tribune; il appuie fortement sur le marbre la hampe de son drapeau, et, brandissant son sabre au-dessus de sa tête, il s'écrie d'une voix tonnante, qui domine un moment le tumulte : •< Il n'y a plus ici d'autre autorité que celle de la garde nationale, représentée par moi, et celle du peuple, représentée par 40,000 hommes armés qui cernent cette enceinte. »
A ce spectacle, à ce langage inouï, les députés épouvantés refluent confusément vers les gradins supérieurs. Le président, pâle et défait, agite sa sonnette d'une main tremblante. Au pied de la tribune, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage calme, les yeux levés vers le ciel comme un martyr, M. Odilon Barrot semble attendre que le délire de cette multitude se dissipe de lui-même. M. Ledru- Rollin est à la droite du capitaine Dunoyer; son regard interroge la foule. Il épie l'instant où il deviendra possible de la dominer du geste et de la voix. M. de Lamartine, debout sur les
(J) Ea traversant la place de la Concorde, M. Arago, lidcla à sa promesse, alla informer le général Bedeau de ce qui venait de se passer à la Clianibrc. « Le peuple ne veut plu5 ni royauté ni régence, lui dit-il; on va proclamer un gouvernement provisoire. Ce gouvernement aura besoin de l'iirméo pour maintenir l'ordre dans Paris, peut-on compter suivons? — J'appartiens 'a. mon pays, répondit le général. Oa peut compter sur mon dévouement à la France. •
marches de l'escalier, promène sur l'assemblée un œil scrutateur.
u Monsieur le président, couvrez-vous ! c'est affreux! c'est infâme! s'écrie M. deMornay; il n'y a plus de liberté, nous sommes envahis par une horde de brigands ! » Le geste expressif d'un ouvrier le contraint au silence.
M. de la Rochejaquelein, au milieu des insurgés, sourit d'un air de triomphe, et, s'adressant à M. Dunoyer : " Nous allons droit à la République, lui dit-il. — Quel mal y a-t-il à cela? répond Dunoyer. — Aucun, reprend la Rochejaquelein. Tant pis pour eux, ils ne l'auront pas volé ! " C'est la pensée intime des légitimistes qui se trahit par cette locution vulgaire échappée à M. de la Rochejaquelein; c'est la joie de leur vengeance qui brille dans son sourire. Cependant cette invasion, où l'on voyait un si grand nombre de gens bien vêtus, de gardes nationaux, d'élèves de l'École polytechnique, ces drapeaux tout neufs et ornés de franges d'or avaient paru suspects dans la tribune des journalistes. Les républicains crurent un moment à une scène jouée en faveur de la régente : « Ce nest pas là le trai peuple, s'écrie M. Gervais (de Caen). Je vais, moi, chercher le vrai peuple. « Et il s'élance hors de la tribune.
Le désordre allait croissant; c'était une lutte de cris, de gestes, de menaces. On se disputait à coups de poings la tribune. Enfin, une personne étrangère à la Chambre. M. Chevalier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique, parvenant à s'y maintenir quelques minutes, prononce d'une voix retentissante ces paroles : « La seule chose, Messieurs que vous ayez à faire, c'est de nous donner un gouvernement à l'instant môme. Il faut que le comte de Paris soit porté sur le pavois aux Chambres. — Il est ici! » dit une voix. Les regards se tournent vers le sommet de l'amphithéâtre et cherchent madame la duchesse d'Orléans. •< Plus de Bourbonsl vire la liépubliquel" crient les insurgés. La tribune et les escaliers qui y conduisent sont obstrués par plusieurs orateurs qui parlent h la fois.
On y voit MM. Dumoulin, Crémieux, Ledru- Rollin, Lamartine. Le capitaine Dunoyer agite son drapeau au-dessus de leurs tètes. " Au nom du peuple, s'écrie M. Ledru-Rollin d'un accent impérieux, je vous demande le silence. — Au nom de Ledru-Rollin, silence ! » répond une voix dans la foule. Un peu de calme s'établit à ce nom populaire. " Messieurs, reprend Ledru-Rollin, au nom du peuple en armes et maître de Paris, quoi qu'on fasse, je viens protester contre l'espèce de gouvernement qu'on est venu proposer à cette tribune. » Puis il établit historiquement, en citant l'une après l'autre les dates importantes de nos révolutions successives, 1789, 1791, 1815, 1830, 1842, le devoir pour les bons citoyens de ne pas laisser acclamer d'une façon usurpatrice la régence (1). «» Concluez, pressez la question, nous connaissons l'histoire, " dit M. Berryer.
Ledru-Rollin continue ses développements.
« Mais concluez donc; reprend Berryer : un gourernement provisoire! » — «Je demande donc, ajoute l'orateur, pour me résumer, un gouvernement provisoire, non pas nommé par la Chambre, mais par le peuple. Un gouvernement provisoire et un appel immédiat à une Convention qui régularise les droits du peuple. " Cette conclusion est saluée de bravos frénétiques.
M. de Lamartine, qui n'a pas quitté la tribune, s'avance, à son tour, pour prendre la parole.
Les amis de la princesse reprennent quelque espoir. Il y avait lieu de penser, en effet, que M. de Lamartine allait se prononcer pour la régence. Dans la discussion de 1842, il avait éloquemment soutenu les droits de la duchesse d'Orléans. On ne l'avait point vu aux banquets radicaux. Sa nature aristocratique
(1) On a prétendu qiio co» lonKiifiira de M. I.i'Jru-KoUin c'Iitlcnt calciiK'es, qu'il iHait coiivcnu, dnim In nmtiiii'«, uvi'O MM. Cnnssidirre et Lnprangp, qu'une colonno poptiliiiro enviiljiniit lu CIminbru il dtui hiurtt nioiru «ri ijiiiirl. «t qu( M. Lcdru-Kollin, IVil lur lo cndrnn, n'uvRil d'autre but, OD gardant lu parnlc, quo do gngnor du temps. Mai» cette aiMf» ti iM, qui n'e»t, d'iiilleurt, appuyiSo d'iiucuno prouve, me pariiU dénuée de tout fondement.
PREMIERE TARTIE
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devait lui rendre odieuses les violences populaires. Son ambition, d'accord avec les idées qu'il avait défendues pendant tout le cours de sa carrière politique, n'était-elle pas intéressée à repousser un gouvernement né de l'insurrection, une république jacobine? A la vérité, dans son Histoire des Girondins, M. de Lamartine avait glorifié la Montagne et Robespierre; mais, dans le même ouvrage, que de larmes pour Maiie- Antoinette ! que de sympatbie pour les belles et nobles victimes de la Révolution! Poëte, homme de sentiment et d'imagination, quel effet n'avait pas dû produire sur lui ce tableau pathétique d'une royale et suppliante maternité, aux prises avec l'emportement d'un peuple aux bras nus, conduit par des chefs subalternes?
Sans aucun doute, le chantre des Méditations allait toucher les cœurs, émouvoir les
esprits, courber sous le sceptre magique d'une femme la révolution subjuguée : voilà ce que pensaient tout bas les partisans de la régence.
Il n'en fut pas ainsi. Lamartine obéit à une inspiration plus virile. Il avait vu de près, dans ces derniers temps, l'aveuglement du parti conservateur et la pusillanimité de l'opposition dynastique. Depuis vingt-quatre heures, il observait d'un œil attentif les expédients d'une royauté aux abois, l'insuffisance des hommes qui gouvernaient encore, l'énergie et l'audace des chefs républicains; il crut sentir que l'heure approchait d'un gouvernement plus sincère et plus fort, appuyé sur l'amour et la confiance du peuple.
Dès le début de la session, les radicaux avaient sondé les dispositions de M. de Lamartine, avec des précautions infinies; celui-ci n'ignorait pas, toutefois, que, depuis la publi-
DAN'IKI. SrUHN.
cation de l'Ristoire des Girondins, le parti démocratique, en cas de victoire, ne pouvait lui refuser une part considérable dans le gouvernement des affaires. Le combat des trois jours engagé, on s'était ouvert davantage. En apprenant, le mercredi, à minuit, la catastrophe du ministère des affaires étrangères : « C'est un 20 juin pour demain, s'était écrié !M. de Lamartine, qui avait toujours présentes à l'esprit les grandes scènes dont il s'était fait le rhapsode; après-demain nous aurons un 10 août. » Le jeudi matin, il fut informé par Bocage, le célèbre comédien, et par le libraire Hetzel, tous deux engagés dans le parti radical, qu'on préparait une invasion des Tuileries et de la Chambre, et que l'on songeait à établir un gouvernement provisoire dont, selon toute vraisemblance, il serait appelé ù faire partie. La démoralisation de la troupe rendait certain, aux yeux de M. de Lamartine, le succès de cette tentative; il promit son concours, et bientôt une troupe d'insurgés, que M. Bocage informa de ses dispositions favorables, vint sous ses fenêtres lui faire une espèce d'ovation anticipée. En allant à pied au palais Bourbon, Lamartine rencontra, sur sa route, le triomphe ridicule de M. Odilon Barrot, et s'affermit dans ses secrètes pensées.
Arrivé sous le vestibule, il fut entouré par un petit groupe de répuljlicains, parmi lesquels il reconnut MM. Marrast, Bastide, Hetzel, Bocage. On l'emmena dans un bureau pour lui exposer la situation. On délibéra quelques instants dans l'hypothèse de la régence ou de la république, et l'on finit par convenir que le meilleur moyen de trancher les difficultés et d'écarter les périls de la crise où l'.on était engagé, c'était de faire proclamer à la Chambre un gouvernement provisoire. JL de Lamartine assura de nouveau que l'on pouvait compter sur lui; puis il entra dans la salle des séances, et se confirma dans son dessein en voyant la contenance abattue et le trouble profond des partisans de la dynastie.
Enfin, lo moment venu de monter ;'i la ti'ibunc, M. de Lamartine parla ainsi : « Mes-
sieurs, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter, du milieu d'un palais désert, au milieu de la représentation du peuple. »
Ces paroles soulèvent une tempête. « On n'a pas entendu, répétez, répétez ! » s'écriet-on dans la foule. De violents murmures éclatent dans les groupes populaires les plus rapprochés, qui croient que M. de Lamartine va conclure en faveur de la régence. Un vieillard à longue barbe blanche, un sabre nu à la main, debout au pied de la tribune, attache sur lui un regard fixe et menaçant. On entend au dehors une sourde rumeur.
" Je demande, reprend l'orateur, qui s'aperçoit de l'effet produit par l'ambiguïté de ses paroles, à répéter ma phrase. " Puis il continue en ces termes : « Je demande à répéter ma phrase, et je vous prie d'attendre celle qui va la suivre. Je disais, messieurs, que j'avais partagé aussi profondément que qui que ce soit dans cette enceinte le double sentiment qui l'avait agitée tout à l'heure. Et ici je ne fais aucune distinction, car le moment n'en veut pas, entre la représentation nationale et la représentation des citoyens de tout le peuple; et, dw plus, c'est le moment de l'égalité, et cette égalité ne servira, j'en suis sûr, qu'à faire reconnaître la hiérarchie de la mission que des hommes spéciaux ont reçue de leur pays pour donner non pas l'abaissement, mais le premier signal du rétablissement de la concorde et de la paix publi{iues.
« Mais, messieurs, si je partage cette émotion qu'inspire ce spectacle attendrissant dos plus grandes catastrophes humaines, si je partage le respect qui vous anime tous, à quelque opinion que vous apparteniez dans cette enceinte, je n'ai pas partagé moins vivement )(! re.'^pcct pour ce pouplc gloi'ioux q\ii comliat depuis trois jours pour redresser un gouverne-