‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 58 sur 234 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

tours-pirii.i'PE Fi'-\\NT r».R l\ porte du pont tournant

rait-on dans les groupes armés où dominaient les sectionnai! es, les combattants de 1832 et de 1834, les membres des sociétés secrètes. Le moindre signe eût suffi pour que le peuple, ainsi sur ses gardes, s'opposât au passage du cortège suspect. 11 fallut que des hommes intrépides et robustes fissent, en quelque sorte, l'office de pionniers pour frayer au gouvernement provisoire un chemin à travers cette masse impénétrable, qui le regardait d'un œil soupçonneux. Mais, au nom de Dupont (de l'Eure), répété par quelques insurgés, les tètes se découvrent. Les plus voisins, apercevant ce vieillard qui se soutenait à peine, sont émus. On se range pour lui faire place. A la faveur de ce mouvement, les autres membres du gouvernement provisoire, séparés les uns des autres par les oscillations de la foule, parviennent jusqu'à la porte du centre. Le flot les

pousse; ils franchissent, sans trop savoir comment, ce passage étroit où fourmillaient des milliers d'hommes, et se trouvent dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville.

Un tumulte sans nom faisait trembler les murs du vieil édifice. Au bruit des coups de feu que les combattants déchargeaient en signe de joie dans les corridors, des chevaux abandonnés par la garde municipale bondissaient, effarés, hennissants, sur la poudre qui jonchait le sol, et d'où leurs piétinements tiraient l'étincelle. Tout à côté, sur la paille, gémissaient des blessés, des mourants. Le cliquetis des armes qui s'entre-choquaient dans l'effort de la foule pour monter ou descendre les escaliers, l'éclat des vitres brisées sur les dalles, les imprécations, les rires convulsifs, renvoyés par mille échos sous ces voûtes sonores, assourdissaient l'oreille et jetaient

DANIEL STEHN.

dans tous les sens un trouble qui tenait du ■vertige (1).

Après avoir longtemps flotté à la merci de tous ces courants, tantôt poussés l'un vers l'autre, tantôt séparés par la vague populaire, MM. de Lamartine et Dupont (de l'Eure) parvinrent au premier étage. MM. Ledru-RoUin, Crémieux, Mai'ie, y arrivaient aussi peu après et de la même façon ; mais, poussés, portés, jetés dans un labyrinthe de salles, de galeries, de vestibules, d'escaliers, de couloirs inconnus où s'engouffrait une multitude fiévreuse, inquiète, qui ne voulait rien entendre, ils errent pendant plus d'une heure, livrés isolément à leurs inspirations, haranguant sans s'être concertés, et parlant, un peu au hasard, de calme, de concorde, de dévouement au peuple, de gouvernement national. Chacun d'eux trouvait sur son chemin quelque orateur populaire qui, le pistolet au côté ou le sabre au poing, debout sur un banc, sur une table, sur une console, proclamait, selon son bon plaisir, un gouvernement quelconque. Il y eut bien certainement plus de cinquante noms acclamés à la fois, pendant ces premières heures, dans les différentes parties de l'Hôtel-de-Ville. Les hommes les plus étrangers, les plus antipathiques les uns aux autres, se voyaient rapprochés par la passion révolutionnaire ou par les calculs de la politique.

Ici, c'étaient les chefs des sociétés secrètes, les anciens détenus, les conspirateurs, les combattants des barricades, auxquels on décernait la dictature. Là, quelques émissaires du parti bonapartiste prononçaient le nom du prince Louis ; plus loin, on nommait M. de Lamennais (2). Ailleurs, M. de la Rocheja-

(1) II est à remarquer qu'aucune dévastation d'aucun gcnro n'eut lieu pendant c«tte longue invasion populaire duns les taïlcsdo riIi'ilul-de-Ville. Pat un objet de valeur no disparut. Un buste colossal de Louis-Pbilippe fut seul en butte ii de mauvais traitements. Au moment m6me où la première colonne d'insurgés parut sur la place de Grive, M. Flottard, itf^ri'laire de la municipalili?, craignant que l'ivrosse no porlùt et) hommes di'jii si exaltes à do fùchuux nxcl'S, cnt l'hcurei-si idéo de luire défoncer les tonneaux qui remplissaient Ici oavcsde l'Ilolel-de-Villc.

(2) Le nom de M. do Lnmeunuis avait déjU été prononcé Ik

quelein, dont la forte stature, la chevelure touffue, la voix sonore et le visage épanoui appelaient les regards, ravissait la foule, qui ignorait son nom, par la violence de ses diatribes contre la dynastie d'Orléans (1).

Dans la salle du trône, une assemblée permanente et tumultuaire discutait les motions et rendait les décrets les plus extravagants.

Dans la salle du conseil municipal, les partisans du comte de Paris essayaient, mais sans aucun succès, de ramener les esprits à l'idée de régence. C'est dans cette salle que le peuple avait fait son premier acte de souveraineté. Voici ce qui s'y était passé depuis le matin.

On se rappelle que le général Sébastian! avait été chargé par le maréchal Bugeaud de la défense de l'Hôtel-de-Ville. Le général Tallandier et le colonel Garraube l'assistaient ; la 9^ légion, sous les ordres du colonel Boutarel, était rangée le long des murs du palais, dans l'intérieur des grilles. Les dispositions de la garde nationale étaient, là comme partout, très-indécises. Loin d'animer la troupe, elle lui communiquait son hésitation. Les mesures prises par le général Sébastian! avaient, d'ailleurs, par leur résultat fâcheux, fort ébranlé la confiance du soldat. Au lieu de laisser la troupe massée autour de l'Hôtel-de- Ville, le général avait envoyé dans toutes les directions des détachements trop faibles pour tenir tète à l'émeute. Le peuple, bien avisé, les laissait s'engager sans combat dans les rues étroites; mais à peine étaient-ils passés, qu'on élevait sur leurs derrières des barricades qui rendaient la retraite impossible. Pris de la sorte dans d'étroits défilés d'où ils recevaient, sans pouvoir le rendre, le feu de malsons de cinq ou six étages, les soldats,

la Chambre; mais, comme dopuis plusieurs années il était resté il l'écart, étranger aux luttes du journalisme, sou nom ne trouva que pou d'écho.

(I) A furco do lintHuguor et de flatter les rancunes populaires, M. do In Itochojaquelcin allait peut-Plrc se fairo proclamer membre du gouvernement provisoire, lorsqu'un nulix' orateur, M. Dussard, escaladant une console, prit la parole avec vivacité et tira lu foule de son erreur un lui uouununtlo député légitiniiitc.

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