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CHAPITRE XIV

Le penj-ile à l'Hûtel-de-Ville.

Au bruit des crosses de fusil frappant à coups redoublés les portes des tribunes, à la vue de ces hommes ivres ou furieux, qui brandissaient, en poussant des cris menaçants, des piques, des baïonnettes, des coutelas, des sabres dont quelques-uns étaient ensanglantés, l'assemblée tout entière s'était levée comme en sursaut (1). Les députés s'étaient précipités pêle-mêle, en franchissant les gradins supérieurs de l'amphithéâtre, vers les issues. La duchesse d'Orléans fut, comme je l'ai dit, emportée par ce mouvement. Le petit duc de Chartres, saisi de frayeur, se cramponnait à la main de sa mère ; un huissier enleva dans

(1) Cette seconde invasiou de la Chambre des députés fut faite par une bande de 60 hommes environ qui %'enaient des Tuileries. Beaucoup d'entre eux avaient séjourné dans les caves assez de temps pour y laisser leur raison. La pluiiart s'étaient emparés des équipements quittés à la hâte par les gardes municipaux; d'autres avaient mis à contribution la garde-robe des princes et des princesses. Le sergent Duvil'ard, qui s'était mis à la tête de ces insensés pour tâcher de les contenir, parvint au bout de peu d'instants il les entraîner hors de la salle en leur proposant de marcher sur l'École militaire, et, avant tout, d'aller rejoindre une déesse de la liberté qu'ils avaient laissée sur le quai d'Orsay, oii, montée sur uu cheval de garde municiiial, elle haranguait les dragons qui occupaient encore le pont de la Concorde.

ses bras le comte de Paris. Quelques amis les suivirent. On se glissa eu toute hâte le long du couloir circulaire qu'occupaient d'habitude les pairs de France, et l'on sortit par la petite porte située à l'extrémité du côté gauche de la salle. Là, dans un corridor étroit et sombre, la princesse, heurtée, pressée, presque écrasée contre la muraille par un flux et un reflux d'envahisseurs et de fuyards, fut séparée de ses enfants et jetée tout éperdue au bas de l'escalier.

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'on parvînt à la dégager. A demi évanouie, elle délaissa entraîner, à travers la salle des Pas- Perdus, jusqu'à la seconde salle d'attente, où la foule n'avait pas pénétré encore; mais on ne lui laissa pas le temps de respirer, et il lui fallut aussitôt, car on craignait pour ses jours, reprendre sa course , sans s'arrêter, par les couloirs qui communiquent avec l'hôtel de la Présidence. Arrivée là, quand elle sévit seule hors de péril, la pauvre mère faillit perdre tout son courage ; elle appelait ses enfants à grands cris ; elle voulait retourner sur ses pas, les chercher, les arracher à la foule ou mourir avec eux. Si l'incertitude se fût prolongée, sa raison n'eût pas résisté, peut-être, à ces inexprimables angoisses.

Par bonheur, au bout de quelques instants, le comte de Paris lui fut rendu, et elle apprit avec certitude que le duc de Chartres était en sûreté. Tous deux avaient couru des dangers. Le comte de Paris était tombé sur les dernières marches de l'escalier, et peu s'en fallut que, dans l'obscurité du couloir, il ne fût foulé aux pieds. Un officier de sa maison, reconnaissant sa voix enfantine, l'avait saisi, emporté dans ses bras, et, l'ayant fait passer à travers une fenêtre basse qui ouvre sur le jardin de la Présidence, il le ramenait à sa mère (1). Au mémo moment, le duc de Chartres, arraclié des mains d'un insurgé par le frère d'un luiis-

(IJ En travcrtnnt li- jardin, 1» petit p'inc», «liSjh rcml» do •a frayrnr, et tout h la ciirioiitA do ton Age ot de son rnng, di- Mit h l'oflicior qui l« portait ! « Mait u'«it-co pa», inoniieur, qn'on no ni'cini'tclicrt pai d'Htc roi 7 >

sier de la Chambre, M. Lipmann, était caché dans les combles du palais. Afin de le mieux déguiser, on lui mettait la robe d'une petite fille du concierge (1). Vers huit heures du soir, MM. d'Elchingen et d'Houdetot allèrent le prendre pour le conduire chez madame de Mornay, qui demeurait dans le voisinage du palais Bourbon.

C'est à peine si madame la duchesse d'Orléans put un moment se livrer à la joie de retrouver l'un de ses enfants et de savoir l'autre sain et sauf (2); MM. de Mornay et Jules de Lasteyrie, ne la jugeant pas en sûreté à l'hôtel de la Présidence, la décidèrent à chercher un refuge à l'hôtel des Invalides. Elle s'y rendit dans une voiture de place, et M. le duc de Nemours, qui avait changé de vêtements dans un bureau de la Chambre (3), ne tarda pas à la rejoindre.

Le maréchal Molitor reçut comme il le devait ses hôtes ro3'aux, sans dissimuler, toutefois, qu'il ne pouvait répondre de rien, dans le cas oii la retraite de la princesse viendrait à être découverte par le peuple. Depuis ce moment jusqu'à six heures du soir, l'hôtel des Invalides vit éclore et s'évanouir bien des dévouements, bien des intrigues. Il se forma autour de la princesse une espèce de conseil. Des communications s'établirent avec le ministère de l'intérieur, où M. Odilon Barrot, entretenu dans ses illusions et secondé par MM. Garnier-Pagès, deMalleville, Gustavede

(1) On nvftit voiUu lui mettre la blouse d'un enfant d'ouvrier qui so trouvait là ; mais lo duc do Chartres s'y refusa ol)stiiiùnient, parce quo cette blouse (îlait dccliin'e.

(2) Toutes les personnes qui firent preuve d'iuti^rCt pour les petits princes reçurent de gL'niW'cusos marques de souvonir. Miidnnie la duclicsse d'Orléans envoya il M. Lipmann uno épingle en diamant. La m6ro du petit garçon dont le duc de Chartres avait refusé la blouse reçut uns cliulno en or. A quelque temps de Ih, M. Uastidc, ministre des affuircs étrangiTcs do la République, témoignait aussi i\ M. Lipmann une sorte de gratitude en lo nommant courrier de cabinet.

(3; Dans sa priSoccupalion, le duo de Nemours no s'était pas aperçu qu'en changeant de costumo il avait gardi sur sa lOte lu chapeau d'uniforme. Une personne qui so trouvait derrii're lui nu moment ail il sortait du palais JSouvbuu la lui enleva brus(|uenienl et lui mit ti la place un chapeau rond, truand le prince se retourna, la personno avait disparu; mais il était évident, d'apriis la qualité du chapeau échangé, qu'elle u'appurlenait point i\ la classe aisée.

PRE!\IIÉRE PARTIE

Beaumont, Bixio, Pagnerre, rêvait encore le triomphe de l'opposition dynastique. Des personnages d'opinions bien diverses vinrent, pendant cet intervalle, faire acte d'adhésion à la régence et promettre un concours actif à l'Hôtel-de- Ville. « Si le parti de la Réforme ne l'emportait pas sur l'heure, disaient quelques républicains de la rédaction du National, la régence, appuyée par eux, serait infailliblement proclamée avant la fin du jour par les députés, par la garde nationale, par la population tout entière rendue à elle-même après un premier moment de surprise. »

Pendant que madame la duchesse d'Orléans écoutait d'une oreille incrédule ces assurances d'un zèle bien récent, et montrait, par sa résolution à rester dans Paris, que, du moins, on ne pourrait pas accuser sa faiblesse si le succès ne répondait point à l'attente (1), le gouvernement provisoire nommé à la Chambre s'acheminait vers la place de Grève, où le peuple, maître sans coup férir de l'Hôtel de Ville, inaugurait à sa manière le gouvernement républicain.

Sorti le premier du palais Bourbon, M. de Lamartine, après avoir attendu quelques instants ses nouveaux collègues, avait pris la tète du cortège. M. Bastide et un officier de la première légion, le capitaine Saint-Amand, lui donnaient le bras. Le capitaine Dunoyer, entouré de sa petite escorte, et portant le drapeau tricolore, qu'il avait maintenu pendant toute la séance à la tribune des orateurs, le suivait. MM. Laverdant et Cantagrel, rédacteurs de la Démocratie pacifique , quelques élèves des écoles et quelques gardes nationaux, se pressaient autour de lui. A peu de distance, venait M. Dupont (de l'Eure), que son grand âge empêchait de marcher, et que l'on avait fait monter dans un cabriolet de place (2). M. Crémieux ne tarda pas à le re-

(1) « Il faut qu'un roi, môme un roi de neuf ans, saclie mourir debout, » disait cette noble mère il ceux qui insistaient trop vivement pour qu'elle mit la vie de son fila en sûreté.

(2) Son fils, en uniforme Je garda national, était avec lui.

joindre. On s'avance ainsi, quatre de front, précédés de deux tambours, par le quai d'Orsay, dans la direction de l'Hôtel-de-Ville.

Le cortège n'était pas considérable ; il se composait de six cents personnes au plus. La foule, qu'attirait la curiosité, et qui questionnait sur les événements accomplis, tout en se découvrant et en criant, à l'instar des insurgés : Vite Lamartine! vive Dmpo7it [de VEure) {\)\ vive le gouvernement p-ovisoire ! ne donnait pas non plus l'idée d'une force capable de résister à la moindre attaque. Et cette attaque, tout la rendait probable. Les régiments, dont on apercevait encore des escadrons et des bataillons défiler en bon ordre de l'autre côté de la Seine; les forts au pouvoir de la royauté ; le maréchal Bugeaud et les jeunes princes bri'ilant, sans doute, de prendre une prompte revanche sur le peuple ; la garde nationale reconnaissant enfin qu'elle avait été jouée par les républicains et se rangeant autour de la régente ; les pairs et les députés réunis à ses côtés et reconstituant en un clin d'œil la représentation constitutionnelle : c'étaient là des perspectives peu rassurantes pour les chefs politiques que l'insurrection venait de se donner. M. de Lamartine, tout en marchant résolument vers l'Hôtel-de- Ville, songeait à ces éventualités imminentes. Les scènes néfastes de la première Révolution lui revenaient en mémoire; il était las, brisé par la lutte; mais il n'en conservait pas moins cette parfaite liberté d'esprit, cet à-propos du geste et de la parole qui étonne et subjugue toujours les multitudes. Un mot heureux dans sa simplicité vint distraire les préoccupations du trajet. Ce mot, accueilli avec

Au sortir de la Chambre, M. de Larochejaquelein avait offert sa voiture ; mais elle ne fut point acceptée.

(1) • Qui est celui-lii? • demandait un homme du peuple à une personne qui marchait à, côté de la voiture de M, Dupont (de l'Eure). Et lorsqu'on l'eut nommé : « Ah ! c'est vous qui êtes l'honnête Dupont (de l'Eure)! o s'écria naïvement l'ouvrier e»- montant sur le marchepied pour lui tendre la main. Et le vieillard ému, promenant sur la foule des rogar U pleins d'appréhensions, répétait d'une voix ail'aiblio par l'Oge : « l'as ^e guerre civile, mes enfants, surtout pas do guerre civile! I

enthousiasme et répété de bouche en bouche, fut le signal et comme Tinauguration d'une popularité prodigieuse qui, bientôt consacrée par une élection de quinze cent mille suffrages, fit du court passage d'un poëte au pouvoir quelque chose d'inouï, d'inexprimable, une espèce de dictature idéale plus semblable au rêve qu'à la réalité, et qui tient du roman plus que de l'histoire.

Comme on touchait à la caserne du quai d'Orsay, où le 8^ régiment de dragons rentrait à peine, quelques soldats, entendant les cris de Vire Je gouvernement provisoire l appellent aux armes. M. de Lamartine redoute une collision ; il frémit en pensant à la catastrophe du boulevard des Capucines; et, s'approchant de la grille fermée derrière laquelle la troupe regarde avec défiance, il se plaint à haute voix d'une soif extrême, et demande à boire aux dragons. L'un d'eux court chercher une bouteille ; le vin est versé ; INI. de Lamartine prend le verre; mais, avant de le porter à ses lèvres, il l'élève de la main droite, et, promenant un regard calme et doux sur la foule agitée : « Mes amis, dit-il, voici le banquet. » C'était rappeler et célébrer en deux mots l'origine et la fin de la lutte, le droit contesté et reconquis, la liberté vengée. L'n cri passionné de Vive Lamartine l répond à ce toast. Soldats et peuple fraternisent; le danger est conjuré. On se remet en marche.

La colonne traverse la Seine par le pont Keuf et arrive au quai de la Mégisserie, où des barricades élevées de vingt pas en vingt pas obstruent le passage. M. Crémieux, qu'on avait fait monter en voiture, met pied à terre, ainsi que M. Dupont (de l'Eure), qu'on est obligé de soulever i\ chaque instant pour l'aider à franchir les pavés amoncelés. L'aspect du quai est triste. De longues traînées de sang, des débris d'équipement, des cadavres de chevaux gisant par terre, des brancards sur lesquels on emporte des morts et des blessés, tout attesta de récents combats. La foule aussi devient plus serrée et plus houleuse à mesure

qu'on approche de la place de Grève. Une jeune femme, étrangement affublée du casque et des buffleteries d'un garde municipal, sort d'un groupe et vient embrasser le capitaine Dunoj-er en criant: « Vive la J?épvl//ipie\ ■ Elle veut aussi donner l'accolade à M. de La» martine; mais celui-ci, lui montrant du géste les blessés qui passent, l'engage par quelques paroles sévères à quitter les combattants pour les victimes.

Quand le cortège déboucha à l'angle du quai, la place de Grève présentait un spectacle indéfinissable. Jonchée de cadavres de chevaux, de tronçons d'armes, d'équipements ensanglantés; hérissée de piques et de baïonnettes, parmi lesquelles flottaient les étendards de l'insurrection victorieuse, elle semblait, sous la brume d'un jour pluvieux qui noyait dans le vague toutes les formes et tous les contours, s'étendre indéfiniment pour embrasser dans son sein les flots toujours croissants du peuple. Quatre pièces de canon abandonnées par la troupe gardaient, chargées à mitraille, l'entrée de la Maison commune, au-dessous de la figure en bronze du roi Henri. L'atmosphère était imprégnée d'une excitante odeur de poudre. Au-dessus du bruissement confus de la multitude, on entendait le glas monotone et solennel du bourdon dans les tours de Notre-Dame. A toutes les croisées, à tous les balcons, sur le rebord des toits, des combattants, agitant des drapeaux, haranguaient le peuple et lui jetaient des noms qui se perdaient dans l'espace. Un seul cri vibrant et passionné sortait distinct de tous ces cœurs émus, de toutes ces bouches frémissantes, pour s'élever vers le ciel : la République !

Quand la foule, exaltée, enivrée, toute palpitante encore de son triomphe, aperçut tout à coup, se dirigeant vers l'IIôtcl-de-Ville, un cortège précédé du drapeau tricoUire et qui, disait-on, venait de la Chambre des députés pour prendre possession du gouvernement, elle entra en défiance, • On nous trompe! on nous trahit! c'est comme en 1830! >• raurniu-

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