PREMIÈRE PARTIE
vir par la beauté de l'inspiratioii et par des accents magiques.
Les formes extérieures de M. de Lamartine sont en parfait accord avec les idées et les sentiments (Jont il s'est fait l'organe. Sa taille est haute, son attitude calme, son profil d'une grande noblesse. Il y a de l'autorité dans le large développement de son front. Tout en lui décèle l'élévation , le courage. On sent là comme une native familiarité avec la grandeur.
Doué d'une clairvoyance qui tient de l'intuition plus que de l'observation et du jugement, c'est lui qui a prononcé tous les mots qui, depuis quelques années, ont caractérisé la situation du pays et prophétisé l'avenir. » La France s'ennuie, » disait-il en 1839. « Dans votre système, il n'est besoin d'un homme d'État, il suffirait d'une home. » Et, enfin, à ce banquet de Màcon, où nous venons de le voir entouré de si vives sympathies, c'est lui qui lance l'anathème sous lequel, six mois plus tard, la monarchie de Juillet va s'abîmer. « Si la royauté , disait-il en se servant par nécessité de la forme conditionnelle, trompe les espérances que la prudence du paj s a placées, en 1830, moins dans sa nature que dans son nom; si elle s'isole sur son élévation constitutionnelle: si elle ne s'incorpore pas entièrement dans l'esprit et dans l'intérêt légitime des masses; si elle s'entoure d'une aristocratie électorale , au lieu de se faire peuple tout entier; si, sous prétexte de favoriser le sentiment religieux des populations, le plus beau, le plus haut, le plus saint des sentiments de l'humanité, mais qui n'est beau et saint qu'autant qu'il est libre, elle se ligue avec les réactions sourdes de sacerdoces affidés pour acheter de leurs mains les respects superstitieux des peuple^;... si elle se campe dans une capitale fortifiée; si elle se défie de la nation organisée en milices civiques et la desarme peu à peu comme un vaincu; si elle caresse l'esprit militaire, à la fois si nécessaire et si dangereux à la liberté dans un pays continental et brave coiunio la France; si, sans
attenter ouvertement à la volonté de la nation, elle corrompt cette volonté et achète, sous le nom d'influence, une dictature d'autant plus dangereuse qu'elle aura été achetée sous le manteau de la constitution;... si elle parvient à faire d'une nation de citoyens une vile meute de trafiquants, n'ayant conquis leur liberté au prix du sang de leurs pères que pour la revendre aux enchères des plus sordides faveurs;... si elle fait rougir la France de ses vices officiels et si elle nous laisse descendre, comme nous le voyons en ce moment même dans un procès déplorable, si elle nous laisse descendre jusqu'aux tragédies de la corruption;... si elle laisse affliger, humilier la nation et la postérité par l'improbité des pouvoirs publics ; elle tombera cette royauté, soj'ez-en sûrs, elle tombera non dans son sang, comme celle de 89, mais elle tombera dans son piège! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution de la conscience publique et la révolutio7i dit, onépris ! «
C'est ainsi que M. de Lamartine, par une merveilleuse faculté d'assimilation, se pénétrait successivement des éléments variables de l'opinion publique, rendait sensible sous la forme la plus noble et personnifiait en quelque sorte l'attenté universelle (1). Sa voix puissante et douce tout ensemble familiarisait les esprits avec le mot terrible de révolution. Une révolution qui apparaissait dans les nuages dorés de la poésie, qui prenait dans les imaginations le nom de Lamartine, n'avait plus
(1) A mesure que se di5rouleront les événements qui ont porté M. de Lamartine au i'aUe du pouvoir pour Veu j.'récipiter presque aussitôt, j'aurai à compléter, par de nouveaux traits, cette esquisse. J'aurai à juger comme homme d'action, comme homme d'État, celui qui n'est encore ici qu'un poète politique. Me conformant à la méthode d'un illustre historien, je ne craindrai pas plus que M. JHiclielet de sembler me contredire en datant, comme il le dit si bien, mes justices, en louant provisoirement des hommes qu'il faudra bl.imer plus tard. Les révolutions font apparaître, dans leurs plas brusques contrastes, les contradictions de la nature humaine; et, s'il veut être impartial, Thistorien d'une révcdulion doit plus constamment que tout autre, dans l'appréciation qu'il fait des individus, avoir présent à la pensée le mot da Pascal : a Si on l'élève, je l'abaisse. Si on l'abaisse, je l'élève... »
rien d'effrarant. On s'accoutumait à la voir sous un aspect idéal. De même que, dans les créations de sa jeunesse, Lamartine avait renouvelé la tradition chrétienne en la dépouillant de toutes ses rigueurs, de même, dans les inspirations de sa maturité, il renouvelait la tradition révolutionnaire en éloignant d'elle les images sanglantes.
Le banquet de Màcon déplut au ministère, mais ne l'inquiéta pas. Il en fut de même de ceux qui suivirent, à Colmar, à Reims, à Soissons, à la Charité, à Chartres, etc. IMM. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne continuant de régler la discipline de ces banquets, les apparences étaient sauvées ; c'était assez pour qu'on n'osât pas montrer un mécontentement sérieux. Les railleries soutenues du Journal des Débats, la défense faite aux fonctionnaires publics d'assister aux banquets, le refus d'ouvrir aux réformistes les salles des municipalités, la condamnation de quelques gérants de la presse radicale, mille tracasseries de détail enfin témoignaient bien d'une mauvaise humeur qui, disait-on, venait surtout de Louis-Philippe -, mais, de part et d'autre, on en était encore à la taquinerie politique, au dépit. L'intrusion des ultra-radicaux au banquet de Lille vint changer la face des affaires.
J'ai dit que jusque-là le parti radical s'était abstenu des manifestations réformistes. Ainsi que le ministère, il n'avait vu dans les premiers banquets qu'une fanfaronnade de l'opposition en goguette. De ce grand bruit de paroles, pensaient les radicaux, il ne pouvait ré.suUer qu'une modification dans les personnes, l'avènement d'hommes moins usés dans l'opinion que MM. Guizot et Duchàtel, et qui peut-être apporteraient au gouvernement, avec un peu plus d'initiative, une popularité nouvelle. Cependant, voyant l'agitation se lierpéluer et s'étendre dans le pays, comprenant qu'il fallait profiter d'un concours de cirronMtance» qui ne se produirait peut-être pas de longtemp.s, et tenter du moins un effort, les radicaux choisirent avec habileté le lieu et
! l'heure, et parurent inopinément à la réunion de Lille (7 novembre 1847), au moment oii M. Odilon Barrot achevait de régler le céré- 1 monial du banquet. Assuré à l'avance d'une '■ majorité considérable, M. Ledru-Rollin refusa , le toast a la réforme tel que l'avait rédigé i M. Barrot (1). Le débat s'engagea, la lutte fut , vive ; M. Barrot et ses amis reconnurent, à leur I grande surprise, qu'ils n'étaient pas les plus I forts, et se retirèrent.
Cette retraite jeta l'alarme dans le part» conservateur. " Les Girondins cèdent la place aux Montagnards, " disait la presse ministérielle. Ni le refus de M. Dufaure, choisi pour présider à Saintes (2) , ni l'abstention de MM. Thiers et de Rémusat, auxquels on laissait entrevoir depuis longtemps la possibilité prochaine d'un changement de cabinet, n'amoindrirent l'effet d'un échec aussi complet qu'inattendu. On commença d'avoir peur ec dé s'entre- regarder en se demandant s'il n'y aurait pas là autre chose enjeu que le ministère. Tant que M. Barrot avait semblé lemaître, on avait été rassuré. Personne n'ignorait i la sincérité de ses opinions dynastiques. On lui passait volontiers ses discours sonores et I vides; l'indignation monotone de son fronce- ' ment de sourcil ne causait aucun effroi. On ne s'inquiétait pas de voir la tribune souvent ! occupée par un orateur de cette trempe. M. Barrot était un adversaire précieux. Partisan déclaré de la monarchie entourée d'institutions républicaines , il n'avait pas dévié, depuis 1830, de ce fameux programme de l'Hôtel de Ville, qui convenait à la nature de son esprit. Jamais, même au plus fort de la jeunesse, aucune excentricité, aucune passion, aucun enthousiasme ne l'avait entraîné au delà des strictes convenances dans la vie privée, au delà d'une légalité scrupuleuse dans
(1) t A la réformt ilicloral» tl tmrltmrnlaire commr moyrn il'ttffermir Iti imiilulionidf Juillet. « M. I.edru-Ifcllin «xipnuit la «uppresaioii do c» dornior mirabro de plirme.
(2) Lo rofui d« M. Dufuuro était conçu on cos terme» : • .lo roiçarJe unu raanifoitatioD nonvello, duns la forme projeti'o, comino superlluu el mOme niuiiblo au triomphe du uoi prin-