‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 8 sur 234 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

De L\ F.VMILLE ROYALE Clia LA RhJNK MARIE-AMÉLIL (l'. î'".).

la vie politique. Fils d'un conventionnel obscur, avocat distingué, M. Barrot aimait le gouvernement monarchique et ne combattit qu'à regret la Restauration. Ce fut lui qui, en 1830, contribua le plus àdétourner LaFayette de l'établissement de la république. Après la mort de Casimir Périer, dont il avait attaqué avec persistance les tendances rétrogrades, il rédigea pour l'opposition un programme qui, sous le titre de Compte rendu, déclarait ouvertement la guerre à la politique personnelle du roi. Mais une fraction de son parti, effrayée par les émeutes des 5 et 6 juin, refusa de signer le Compte rendu et se rejeta dans les rangs ministériels, tandis qu'une autre fraction, excitée par cette défection subite, entrait résolument dans les voies radicales. Dès lors M. Barrot demeura très-affaibli dans le Darlement contre un parti compacte, fort de

l'union de MM. Thiers et Guizot, fort surtout de la peur des insurrections. Ce ne fut qu'après la division survenue entre ces deux chefs, quand M. Mole eut pris en main les affaires, et quand, le danger passé, on commença d'ourdir des intrigues pour renverser le cabinet du 15 avril, que M. Barrot, caressé, flatté par ses adversaires, devint un homme important. Dès cette époque, il se laissa séduire par l'esprit insinuant de M. Thiers; et, sans en avoir conscience, il servit, au détriment dessiennes, les ambitions de l'adroit ministre. Toujours influencé, soit directement, soit indirectement, par MM. Thiers et Duvergier de Hauranne, M. Odilon Barrot n'en jouait pas moins, avec un aplomb imperturbable, le personnage de chef d'opposition. Il se complaisait dans ce rôle de parade dont il ne sentait pas l'inanité. Son œil bleu et placide exprimait

Danibl stbrn

une grande quiétude. Son visage rond et plein, je ne sais quelle roideur bourgeoise qui vise à la solennité, sa parole emphatique, son air de tête, son port et jusqu'à sa main droite invariablement placée entre deux boutonnières de sa redingote bleue, tout, dans son honnête personne, caractérisait la satisfaction d'un esprit étroit et la consciencieuse gravité d'une importance qiii s'abuse.

Je dut être pour lui un étonnement extrême de voir la facilité avec laquelle M. Ledru- Rollin, dont la position à la Chambre n'avait rien eu jusque-là de bien inquiétant, le dépossédait au banquet dé Lille de sa paisible dictature. La réunion de Dijon posa plus nettement encore la question. Elle déchira le tissu d'équivoques dont on s'était enveloppé un moment, et laissa voir au pajs deux partis inconciliables, plus hostiles l'un à l'autre qu'ils ne l'étaient tous deux au ministère. On aperçut clairement deux volontés opposées, dont l'une prétendait affermir la roj'auté en l'éclairant, dont l'autre visait droit et juste au renversement.de la monarchie. A partir du banquet de Lille, M. Ledru-Rollin parla et agit comme chef de ce dernier parti, qui ne cacha plus ni ses tendances, ni même ses projets révolutionnaires.

Fils d'un honnête bourgeois dont la famille possédait à Fontenay-aux-Roses la maison qu'habitait Scarron; petit-fils d'un prestidigitateur devenu célèbre sous le nom de Coviiis, et qui avait gagné par ses talents une fortune assez considérable pour se voir dénoncé, en 93, comme détenteur de numéraire-, avocat paresseux, mais de verve facile, M. Ledru- Iloilin, élu député du Mans, en 1811, à la suite d'un procès politique, était venu occuper, au sein du parti radical, la place de Garnier- Pagè,s. On ne savait trop encore à quoi s'en tenir sur ses opinions et son caractère. Le National no «e déclarait qu'à demi satisfait do ce choix. Cependant la profession de foi de ,M. Lcdni-RoHin était explicite. - Pour nou!). Mcs.sicurs, 3' di.vait-il. In peuple c'est tout. Passer par la question iK)lili(|uo pour

arriver à l'amélioration sociale, telle 93t U marche qui caractérise le parti démocratique en face des autres partis. " Depuis ce jour jusqu'au banquet de Dijon (1), pendant six années de luttes parlementaires, M. Ledru- Rollin n'avait pas varié dans son langage. Lo nature semblait l'avoir préparé au rôle de chef populaire. Sa haute et forte stature, sa belle prestance, son œil noir et vif, son sourire aimable, toute une apparence robuste de jeunesse qui contrastait avec la contenance fatiguée des vétérans du radicalisme, le désignaient aux sj'mpathies du peuple. Sa parole chaleur^ïise, parfois éloquente, était l'expression naturelle d'un tempérament révolutionnaire, plus encore peut-être que celle d'un caractère républicain. Ses ennemis voj^aient alors, et ils ont vu longtemps en lui un terro- , riste. Ses amis l'accusaient plutôt de quelque mollesse. A leurs yeux, M. Ledru-Rollin était un homme de mœurs faciles et d'humeur nonchalante, aimant le bien-être, le luxe même, depuis qu'un mariage riche l'avait mis à sa portée, et un peu plus qu'il ne convient aux représentants de la démocratie. Ils reconnaissaient eu lui un esprit capable d'activité, mais par intermittence, un cœur généreux, mais par élans, et ils déploraient des habitudes de laisser-aller et de désordres, dont sa réputation eut plus d'une fois à souffrir. Nous n'avons pas ici à juger ses actes. En ce moment, il no faisait encore que des discours; mais ces discours poussaient en quoique sorte les événements et hâtaient la catastrophe.

A ses côtés, au banquet de Dijon, on vit paraître un homme de toute petite taille et d'aspect enfantin, toujours riant et montrant se?.

^1 .''111 ljun|Mv> >!' 1)^1 i. i.r .iLi-Iiollin pnrlnit ainsi :

« Nous soin iiieH <lo3 iiUr.i-riidimiix; si vous enti>nili.-z piii' ca mot le |iurti qui veut lairo l'Ulrer dans lu réiiliiù do la Ti<l le gruiid syiiibol-! ili; lu libeil», do l'.gulitù ot do In fiiiteritiii, snns su liiissjr Hniuilcr pnr les vioillis ou lus corroniiius, 01) ! oui, nous loua qui somnios ici, iioun auuiiiius dos ullrn-radiuiuix. Los luoU n'uirra^'ont quu les uiiliiiils. U'uuirus or,t gloiiliiS lu nom de gunix ou le conduisant il lu victoire; peu noiiH im|iortu celui qui nous y conduira, ICt, Qomma II* vciig'urs do la liborlù baluvu, d'uu outragu faisou» un dralii'uu. m

PRlî.MIERE PARTIE

Le!l«s dents blanches, toujours parlant et gesticulant, toujours promenant sur Tauditoire de grands jeux noirs brillants de hardiesse et d'esprit. C'était un jeune écrivain d'origine corse, déjà célèbre, c'était Louis Blanc, qui cherchait depuis longtemps, pour ses ambitions, un point d'appui solide dans l'amour des classes ouvrières, et que nous verrons bientôt disputer à ses aînés dans le radicalisme la première place.

Entré avec éclat dans la publicité par son Histoire de dix ans, où s'annonçaient des qualités d'esprit extrêmement goûtées en France, une certaine façon dégagée de raconter les choses et de juger les hommes, l'abondance, la verve, la clarté, M. Louis Blanc fut trèsprôné, surtout par le parti légitimiste, dont il flattait les rancunes en rehaussant à plaisir quelques vertus de la branche aînée, par opposition aux défauts transformés en vices de la branche cadette. Enhardi par le succès d'une œuvre anecdotique et pittoresque où les traits lieureux abondent, mais où le sens historique est souvent sacrifié à la rhétorique d'un système, j\L Louis Blanc aborda cavalièrement les problèmes de la science économique, et publia son petit volume de ïOrganisalion du travail, qui eut quatre éditions coup sur coup, tant il arrivait à propos et répondait juste aux préoccupations du moment. Journaliste, orateur, écrivain toujours sur la brèche, M. Louis Blanc, par sa polémique, par ses discours, par ses livres, fomentait l'agitation des esprits; il eut une part considérable d'influence dans le mouvement que nous allons voir tout à l'heure emporter le trône et la dynastie.

Le banquet de Chàlons (18 décembre) dévoila plus complètement encore que ne l'avait fait le banquet de Dijon la pensée audacieuse du parti radical. Un toast à la Convention, longuement développé par M. Ledru-RpUin, la date de 1793, revendiquée par lui au nom de la France sauvée du joug des rois, montraient asiîez que l'on se préparait à une révolution et que l'on ne reculerait devant aucune de ses conséquences.

Qu'on ne se figure pas cependant que la manifestation réformiste, malgré l'extension qu'elle avait prise, eût encore aux yeux du pays, je ne dis pas un caractère séditieux, mais même une couleur d'opposition radicale. A compter du premier banquet du Chàteau- Rouge, jusqu'au banquet de Rouen (1), le dernier qui eut lieu avant l'ouverture des Chambres, le mécontentement dont ces manifestations furent l'expression bruyante, sauf les violences accidentelles dont j'ai parlé, ne fut autre que le mécontentement de ce pays légal qui s'était laissé entraîner sans trop de peine à la corruption, mais qu'on avait contraint d'en rougir et qui, maintenant, indigné de sa propre indignité, voulait rentrer dans la décence du gouvernement parlementaire. L'erreur du ministère fut de croire la classe moyenne plus avilie qu'elle ne l'était. Une certaine fleur de probité était, à la vérité, flétrie chez -^lle, mais la racine n'était point atteinte. Au moment où on la croyait énervée et sans pudeur, la bourgeoisie se i-edressait et demandait compte de son honneur entaché à ceux qu'elle avait commis à sa garde. En exigeant la réforme, la bourgeoisie entendait surtout appeler au pouvoir des hommes intègres, assez énergiques pour résister aux volontés de ce roi qu'elle avait longtemps aimé comme l'expression fidèle de ses propres tendances, mais qui lui devenait suspect depuis qu'elle voyait les finances gaspillées, l'administration vénale, et le soin de l'intérêt dynastique l'emporter sensiblement sur l'intérêt national. Toutefois, il était loin de sa pensée de vouloir ébranler la monarchie; elle ne sentait pas derrière elle la force populaire qui la poussait ; son instinct politique engourdi ne l'avertissait pas. Elle ne se rappelait point cette logique révolutionnaire, si prompte et si invincible, dont notre histoire fournit tant d'exemples, et qui allait l'entraîner bien au delà du but très-rapprocho que s'était proposé sa probité révoltée.

(1) Ce banquet, préside par M. OJilon Barrot, avait réuni 1,700 lecteurs.

Quant au peuple, il était mû par le même sentiment que la bourgeoisie, et c'est ce qui fit leur accord momentané. Seulement, au lieu de concentrer son indignation et son mépins sur la personne du roi et de quelques ministres, il retendait à l'ensemble de la classe gouvernante. Toute richesse lui semblait mal acquise, toute prérogative injuste, tout pouvoir exercé à son détriment. Excité, comme nous l'avons TU, depuis plusieurs années, par la presse, il faisait des comparaisons de plus en plus menaçantes entre sa misère laborieuse et 1 oisiveté insolente des parvenus. Beaucoup moins malheureux matériellement qu'aux époques antérieures, il soufflait cependant davantage, parCtf qu'il avait plus conscience de l'infériorité de sa position. Une culture encore bien imparfaite, et par cela même fatale à son repos, lui avait fait perdre la soumission stupide de la brute à des nécessités qu'elle ne saurait ni comprendre ni discuter ; la résignation chrétienne, ce senliment plus noble, parce que du moins il fait appel à la justice divine de l'injustice humaine, était plus qu'ébranlée en lui par les interprétations nouvelles que le socialisme donnait à l'Évangile. Tout cela préparait de longue main le peuple des villes à la révolte, et minait non-seulement l'ordre politique, mais l'ordre social. On ne peut pas dire que le peuple fut précisément républicain. Il voulait moins ou plus que la république. Il était prêt à suivre quiconque ferait appel à son honneur, et lui promettrait une existence plus libre, plus noble, plus conforme à l'égalité et à la fraternité démocratiques. Voilà ce qu'ignoraient les hommes du pays légal. Tout se bornait pour eux à des questions de personnes. Les pussions ateugles dont parla bientôt l'Adresse régnaient en effet dans leur cœur. Ainsi que dans la poétique composition d'un artiste contemporain (1}, c'étaient des morts qui combattaient des morts.

Au point de vue do leur propre conservation, les ministres avaient commis une faute

(1; Iji //ii.iii/ df, /(uni, |.iir Kuulbuoh.

énorme en tolérant les banquets réformistes. S'ils avaient mieux étudié le caractère de la nation, ils auraient compris que rien ne devait lui plaire davantage, ni entrer plus facilement dans ses mœurs ; ils auraient compris qu'au bout de très-peu de temps, par une émulation de popularité, ces réunions retentissantes deviendraient frondeuses, agressives, et gêneraient le pouvoir dans tous ses mouvements. On a dit que le peuple français est un soldat ; cela est vrai, surtout si l'on ajoute que ce soldat est un rhéteur. Aucun sacrifice ne lui coûte, sauf celui de la parole. Dès qu'il ne croise plus la baïonnette, il lui faut croiser des épigrammes. Il y avait danger pour le cabinet à tolérer ce goût de discourir qui tourne si vite chez nous en passion. Il fallait que le roi et ses ministres eussent bien complètement perdu le sentiment de l'honnêteté politique pour ne pas prévoir qu'il devait se raviver dans l'agitation des banquets. Cependant, et j'insiste, parce qu'il serait aisé de se méprendre sur le sens véritable de la campagne réformiste, cette honnêteté soulevée ne menaçait encore que le ministère. La réforme, accordée au commencement de la session pa M. Thiers, ou même par M. Mole, aurait pu retarder indéfiniment la chute du trône que la bourgeoisie n'entendaitaucunement renverser. Ce fut en prolongeant le conflit entre elle et le pouvoir que l'on donna au peuple roccasion de paraître en scène et de trancher, avec sa logique passionnée, le nœud inextricable de la politique parlementaire.

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