DEUXIEME PARTIE
le 2 mars radministratioii se déclara dans l’impuissance de contenir plus longiemps cette murtitude oisive. Ce fut alors qu’un jeune ingénieur, M. Émile Thomas, témoin des scènes tumultueuses qui se renouvelaient chaque jour devant les mairies, conçut un projet de centralisation et d’orgunisation qu’il soumit au ministre. Celui-ci l’approuva et convoqua à l’Hôtel-de-Ville une réunion des douze maires, du conseil municipal et des ingénieurs en chef qui, sous la présidence de M. Garnier-Pagès, discutèrent et adoptèrent le plan de ]\L Émile Thomas (1). Le lendemain, 6 mars, M. Emile Thomas fut nommé commissaire de la République et directeur des ateliers nationaux. On lui assigna pour résidence le pavillon de Monceaux, appartenant à la liste civile, et Ton mit sous ses ordres une administration nombreuse. Quoiqu’il relevât immédiatement du ministre des travaux publics , M. Emile Thomas devait se tenir à la disposition du maire de Paris et entrer en correspondance avec les maires des douze arrondissements. Le ministre lui promettait le concours actif des; ponts et chaussées, qu’il allait mettre en demeure de fournir immédiatement les projets des travaux le plus rapidement exécutables. Il y avait donc lieu; d’espérer que la situation critique où l’on s’était si témérairement engagé ne se prolongerait pas et qu’une sérieuse reprise des travaux mettrait fin à des désordres dont le ca* ractère devenait de jour en jour plus alarmant pour la paix publique. L’état dressé, dans la. réunion de THôtel-de-Ville, du nombre approximatif des ouvriers sans travail, donnait 17,000 hommes. Personne alors ne pensait que ce chiffre dût beaucoup s’accroître ; généralement on le tenait pour exagéré. Cepen-
24 février, et qu’oa va aviser à amener les autres ouvriers à retourner dans leurs départements respectifs. » (Voir le Rapport de la commission d'enquête, v. II. p 170.)
(1) Cette réunion était composée de vingt-quatre personnes, dont aucune n'éleva la voix contre le projet de M. Émile Thomas. C’étaient le maire de Paris, M. Garnier-Pagès; le maire adjoint, M. Bûchez; M. Flottard, secrétaire général; M. Barbier, chef du personnel; M. Trémisot, chef du service des eaux et du pavé de Paris, etc.
dant, vers le 15 mars, le chiffre réel s’élevait déjà à plus de 49,000 hommes.
L’organisation adoptée par M. Emile Thomas était toute militaire. L’administration, divisée en quatorze arrondissements correspondant aux quatorze municipalités de Paris et de la banlieue, se composait de quatre sousdirecteurs. Huit commissaires spéciaux étaient chargés de maintenir Tordre ; quarante-huit agents de recensement révisaient les listes ; douze inspecteurs, sous les ordres d’un inspecteur général, surveillaient chacun un arrondissement. On inventa pour les artistes nécessiteux, peintres, sculpteurs, comédiens, dessinateurs, qui étaient venus demander le bénéfice du décret par lequel le gouvernement provisoire garantissait le travail à tous les citoyens, l’emploi d’agents payeurs rétribués à raison de 4 francs par jour (1). M. Emile Thomas eut aussi la pensée de former à Monceaux une garde spéciale composée des anciens gardes municipaux, au nombre de mille environ, qui n’avaient point cessé de toucher leur solde. Mais le projet ayant transpiré, les ouvriers murmurèrent; pour prévenir, des rixes fâcheuses, on décida d’envoyer les gardes municipaux à Beaumont-sur-Oise où ils formèrent, sous le commandement de leurs anciens officiers et sous-officiers, quatre compagnies que Ton occupa à l’extraction du minerai et qui, après les journées de juin, où on les employa, furent organisées par les ordres du général Cavaignac en corps de gendarmerie mobile.
Quant aux ouvriers, voici quelle fut leur organisation. Onze hommes appartenant au même arrondissement formaient une escouade, dont le chef était élu par les ouvriers- et tou- ' chait une solde do 2 fr. 50 c. par jour; cinq ! escouades composaient une brigade de 56 hommes, dont le chef était également élu par le suffrage direct et touchait une solde de 3 francs.
Quatre brigades formaient une lieutenance.
(1) Il y eut jusqu’à 800 de ces agents.
Quatre lieutenances composaient une compagnie qui, avec le chef de compagnie, comprenait neuf cents hommes. Les chefs de compagnie et les lieutenants étaient nommés par l’administration.
En signe de ralliement, chaque service avait son étendard, chaque compagnie son drapeau, chaque brigade son guidon.
Un chef de service avait trois chefs de compagnie sous ses ordres et commandait ainsi à 2, '708 hommes. Pour être embrigadé, le travailleur devait faire constater à la mairie de son arrondissement qu’il était âgé de plus de seize ans et se prése;iter avec un bulletin indiquant son nom, sa profession, sa demeure. La dépense, comme on le voit, même sur une base que l’on s’assura bientôt avoir été très-mal établie, s’élevait à un chiffre considérable, car, indépendamment des' ouvriers employés aux travaux de terrassement qui touchaient 2 fr., il y avait des ouvriers en non-activité auxquels on continuait à compter 1 fr. 50 c., et ceux qui travaillaient à la tâche, chacun dans sa profession, recevaient’ un salaire plus élevé. Les bureaux de secours continuaient, d’ailleurs, à distribuer des bons de pain, de viande et de bouillon aux familles des ouvriers inscrits (1) ; pour surcroît d’embarras, les travaux en cours d’exécution étaient insuffisants. Les ingénieurs n’envoyaient aucun projet. A défaut de travaux sérieux, dans le seul but de ne pas laisser les brigades inoccupées, M. Emile Thomas décida de les employer aux travaux de plantation et de dessouchement des boulevards ; mais ces travaux n’occupaient pas plus de 400 hommes à la fois. Plutôt que de laisser les autres dans l’oisiveté, M. Emile Thomas les envoya chercher des arbres dans les pépinières et des outils dans les forts. Ce système de transports n’était pas économique. Les ouvriers, comprenant tout ce que ce travail avait de dérisoire, n’y apportaient ni zèle ni conscience. On les voyait passer par longues
bandes, aux Champs-Elysées, sur les boulevards, chantant des chansons à boire, se moquant de leurs chefs et d’eux-mêmes, amusant les passants de leurs lazzi. Les plus honnêtes avaient la rage dans le cœur; les autres se riaient d’un gouvernement qui les payait pour se promener tout le jour; le plus mauvais esprit se répandait dans ces masses que l’on aurait pu si aisément conduire à d’utiles travaux et passionner pour de grandes entreprises.
Cependant les demandes d’embrigadement continuaient toujours (1). Les ateliers nationaux, considérés par les membres du gouvernement comme une espèce d’exutoire, leur servaient à se débarrasser des solliciteurs incommodes. Chacun d’eux, dans la prévision des élections prochaines , était bien aise d’y pratiquer des intelligences. Ces ateliers devinrent, au bout de peu de temps, un assemblage hétérogène d’artistes et d’artisans honnêtes, mais démoralisés (2) , d’hommes que leur position mettait au-dessus du besoin (3), d’aventuriers, de vagabonds qui, sous des professions et avec des domiciles d’emprunt, venaient demander le subside de l’oisiveté et se faisaient les agents des divers partis politiques, dont ils tiraient un supplément de salaire. Et le travail, qui aurait discipliné et moralisé cette masse incohérente, n’arrivait pas. Chaque jour M. Emile Thomas se rendait au ministère pour demander qu’on fit hâte;
(1) D’après le recensement opéré le 7 juin 1848, la progression des embrigadements fut : du 9 au 15 mars, 5,100 hommes; du 16 au 31 mars, 23,250 hommes; du l'"' au 15 avril, 36,520 hommes; du 16 au 30 avril, 34,530 hommes. La dépense, du 5 mars au 23 mai, sous la gestion de M. Émile Thomas, s’est élevée à 7,240,000 francs. (Rapport de la commission d'enquête, v. II, p. 156.)
(2) « J’ai découvert, dans l’affligeante statistique que j’ai maintenant sous les yeux, dit M. Marie, dans son rapport à l’Assemblée nationale, sur les ateliers nationaux (Moniteur, 8 mai 1848), le secret de bien des misères, dont je ne soupçonnais pas, dont vous ne soupçonnez pas l’existence. »
(3) On y voit, dit un rapport de police, en date du 7 avril 1848, des marchands de vin, des logeurs et même des propriétaires. (Rapport de la commission d’enquête, v. II, p. 178.)
« Il arrive, dit M. de Falloux, dans son rapport à l’Assemblée nationale (28 mai 1848), que des individus exerçant un état lucratif dans le sein de Paris, vont néanmoins au jour et à l’heure de la solde toucher un salaire aux ateliers nationaux. »
(1) En dehors de l’administration de Monceaux, il y eut aussi des ateliers de femmes, compris dans les ordonnancements du Trésor pour 1,720,000 fr.
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