‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 110 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tâche difficile d’organiser les ateliers nationaux (1).

L’idée première des ateliers nationaux n’appartient point à la République de 1848. Les ateliers nationaux étaient implicitement et explicitement dans les cahiers de 1789 où l’on demandait que « le pauvre appartînt a la société comme le riche » ; que « toute aumône particulière fût sévèrement dèfenàne » ; qu’on « assurât du travail à tous les pauvres valides » ; que “ Von créât des ateliers de charité, publics, provinciaux, nationaux où les personnes valides ou invalides de tout âge et sexe, pussent trouver en tout temps une occupation convenable à leur état et à leur situation (2). « Dans le mois de mai de l’année 1789, la commune de Paris avait ouvert à la butte Montmartre de vastes ateliers de terrassements. Trois mois plus tard, Malouet faisait à l’Assemblée une motion pour organiser ces ateliers et les acheminer vers les départements, selon les besoins de l’industrie. Un an après,

Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de réfuter la ca- J lomnie qui pendant si longtemps imputa à M. Louis Blanc la ^ création et l’organisation des ateliers nationaux. L’esprit de i parti, qui accusait alors les chefs des écoles socialistes de tous JTes désordres, réussit cependant à donner le change pendant IMtrès-longtemps à l'opinion publique. Mais il a été authenti- ^^ùement prouvé que M. Louis Blanc était resté étranger à K^toutes les délibérations qui ont eu trait aux ateliers nationaux, Iff et que le système d’après lequel on les a organisés était de Sfctous points contraire à ses théories. Voici comment M. de B Lamartine a caractérisé les ateliers nationaux (Histoire de g la révolution de Février, t. II, p. 120). « Commandés, dirigés, soutenus par des chefs qui avaient la pensée secrète de la partie anti socialiste du gouvernement, les ateliers contrebalancèrent jusqu’à l’arrivée de l’Assemblée nationale les ! ouvriers sectaires du Luxembourg. Bien loin d’être à la solde de Louis Blanc, comme on l’a dit, ils étaient inspirés par l’esprit de ses adversaires. » Dans sa déposition devant la commission d'enquête, M. Émile Thomas, directeur des ateliers nationaux, s’exprime en ces termes : « J’ai toujours marché avec la mairie de Paris contre l’influence de MM. Ledru-Rollin, Flocon et autres. J’étais en hostilité ouverte avec le Luxembourg. Je combattais ouvertement l’influence de M. Louis Blanc. » (Rapport de la commission d’enquête, v. II, p. 352). Enfin M. Garnier-Pagès (Un épisode de la révolution de 1848, p. 48) dit : « Je dois à la vérité de déclarer que les ateliers nationaux ont été ouverts avec l’apj probation de tous les membres du gouvernement provisoire I sans exception, et que du premier au dernier jour M. Louis Blanc est resté complètement étranger à leur direction. »

I (2) Voir les cahiers de la noblesse et du tiers état et, en particulier, ceux de Paris, de Metz, de Riom, de Dour- ,dau, etc.

le 30 mai 1790, l’Assemblée nationale rendait un décret qui ouvrait, dans Paris et dans les départements, des ateliers pour les hommes, pour les femmes et pour les enfants, u attendu, disait-elle, que la société doit à tous ses membres et la subsistance et du travail. « En 1791, les comités de mendicité, de constitution, d’imposition et le comité ecclésiastique, dans un rapport à l’Assemblée, proposaient de constituer un fonds de secours général, afin, disaient-ils, que la nation qui reconnaît le droit du pauvre, n’emploie plus le mot de charité ou d' aumône, et donne du travail aux valides., du secours aux enfants, aux malades, aux vieillards... >* La Convention, en 1793, avait décrété que « la société devait la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens dV exister â ceux qui se trouvaient hors d'état de travailler. » Enfin, sous le règne de Louis- Philippe, la plupart des économistes, aussi bien les catholiques et les philanthropes que les socialistes, concluaient avec plus ou moins d’insistance à la nécessité de donner du travail à la classe laborieuse (1).

Il était donc de toute logique et de toute urgence que la République, qui venait reprendre et réunir, pour en faire la constitution de l’État, lesidéesde89, étouffées sous l’Empire, reparues isolément dans quelques livres et dans quelques écoles sous les deux monarchies bourboniennes, s’imposât de réaliser autant qu’il était en elle le vœu des cahiers et les promesses de la Convention. L’erreur du gouvernement provisoire n’est pas d’avoir proclamé ce devoir et sa résolution de l’accomplir, mais d’avoir abusé le prolétariat par un vain appareil dans les conférences du Luxembourg et par une organisation vicieuse et stérile dans les ateliers nationaux (2). Trompé lui-

(1) M. de Lamartine lui-même, qui fut toujours l’adversaire déclaré de la théorie de l’organisation du travail, disait, en 1844, dans le journal la Presse : « Nous voulons que la société reconnaisse le droit au travail dans les cas extrêmes et dans des conditions définies. »

(2) En 1846, les misères amenées par la mauvaise récolte et les désastres causés par l’inondation donnèrent l’idée à un

même par ces deux concessions très-grandes, en apparence, aux besoins du moment, il crut avoir dégagé sa conscience et négligea les ressources réelles que lui eussent présentées, sans alarmer personne, la réduction S3^stématique des dépenses et la répartition judicieuse des travaux utiles pour toute la France. J’ai indiqué ailleurs ce qui aurait pu se faire : il me reste à montrer ce qui a été fait.

On a vu que le 25 février le gonvemement provisoire rendait un décret par lequel il garantissait V existence de V ouvrier 'par le travail. Le décret qui instituait les ateliers nationaux fut rendu le 27 ; le 28, le ministre des travaux publics annonçait à tous les travailleurs sans ouvrage (ils étaient à 'Ce moment au nombre de 7 à 8,000) que des travaux importants allaient être entrepris sur divers points, et que les maires des douze arrondissements seraient chargés de recevoir les demandes d’ouvrage et «de diriger les ouvriers vers les chantiers. Les travaux en cours d’exécution et qui pouvaient fournir immédiatement de l’emploi, u’étaient pas considérables (1); le nombre des travailleurs inoccupés augmentant dans une progression rapide, à mesure que l’ouvrage diminuait dans les ateliers particuliers et que les manufactures et les usines se fermaient, les mairies furent assiégées de demandes. Il arriva ce que la plus simple réflexion aurait prévu. Les maires et les directeurs d’ateliers, n’a^'ant plus de travail à distribuer, se renvoyèrent l’un à l’autre les

ingénieur. M Boulangé, d’établir pendant l’hiver des ateliers de secours sur plusieurs routes du département de la Loire. « Une meilleure exécution des travaux, un bien-être passager, eussent été, dit M. J. J. Baude {Reçue des Deux Mondes, lb« année, t. 23) les moindres résultats de cette mesure . la véritable utilité de cette expérience a consisté dans les idées nouvelles qu’elle a semées parmi ceux qui l’ont faite, i

(1) C’étaient : les travaux de déblaiement des terrains communaux et de nivellement de la place de l’Europe où l’on occupait 1,. 500 ouvriers ; 2° les travaux de terrassement exé- • eûtes au quai de la Care, qui employaient de 5 à 000 hommes; 3* le remblai des carrières de Chaillot, la construction en rivière des chemins de halage, le redressement et le nivellement de quelques routes, l’empierrement des chemins de ronde où l’on pouvait occuper de 1,0 0 à 1,200 ouvriers; 4“ l’atelier du Champ de Mars, ouvert par le ministre de la guerre concurremment avec la ville de Paris, réglé et organisé par le génie, qui employa dans l’origine 2,000 hommes.

ouvriers. Geux-ci éconduits d’arrondissement en arrondissement, traînant leurs outils d’une extrémité de Paris à l’autre, de Chaillot à Saint-Mandé, de la barrière du Maine à Romainville, rentraient le soir chez eux, exténués de fatigue, se croyant joués, en proie à une irritation que la vue de leur famille en détresse >ou les plaintes de leurs camarades trompés comme eux, faisaient éclater en menaces. Des rassemblements se tenaient pendant tout le jour aux portes des bureaux ; l’émeute s’organisait -dans la rue.

Le gouvernement, averti de l’embarras où se trouvaient les directeurs d’ateliers et de l’agitation qui commençait à fermenter dans le peuple, crut y porter remède en faisant faire des distributions d’argent, à titre de secours, aux ouvriers sans travail. Chaque maire fut autorisé à délivrer à l’ouvrier, sur le vu d’un timbre constatant qu’il n’y avait pas de place dans les ateliers ouverts, la^omme d’un franc cinquante centimes par jour. Cette mesure exorbitante produisit un effet désastreux. Le nombre des ouvriers oisifs s’accrut hors de proportion. Tous ceux à qui des professions sédentaires rendaient le travail du terrassement trop pénible, les ouvriers-artistes, fondeurs, graveurs, ciseleurs, mécaniciens, bijoutiers, etc., dont les mains délicates répugnaient à remuer la terre, les employés dans la librairie et dans les magasins, inhabiles à manier le pic ou la pioche, préférèrent à un labeur trèsrude et peu rétribué une grève que payait le gouvernement.

L’appât d’un salaire assuré sans travail attira bientôt à Paris une masse énorme d’ouvriers des départements et d’ouvriers étrangers (1). Le désordre arriva à un tel point que

(1) On voit dans une instruction, en date du 20 mars, adressée par M. Ledru-Rollin aux commissaires de la frontière belge, qu’il se préoccupe vivement de cet accroissement de la population ouvrière et qu’il recommande les mesures les plus sévères pour « repousser de France les indigents étrangers dont la présence serait une charge pour les communes ou un sujet d’inquiétude pour les populations. » Le 4 avril il leur annonce que a des ordres formels vont être donnés pour qu’on n’adinette désormais aux ateliers natio- ,| nau.x que les seuls ouvriers domiciliés à Paris avant le

Page 1