DEUXIÈME PARTIE
classes riches et des actes de protection individuelle, entre des discours insensés et une administration prudente, c’était là le but de M. Caussidière, ou plutôt c’était le moyen par lequel il espérait se rendre indispensable, prolonger indéfiniment son autorité et la soustraire aucontrôle du gouvernement provisoire. Comme il était favorisé dans ses desseins par la perturbation des esprits et par les cabales des partis rivaux, Caussidière réussit, pendant la crise révolutionnaire, à se maintenir en équilibre en s’appuyant, non sans habileté, tout à la fois sur les bas-fonds du prolétariat, dont il savait flatter les instincts, et sur la bourgeoisie, qui se divertit bientôt de sa verve excentrique et lui sut un gré infini de l’ordre si vite rétabli dans la ville. A une première insinuation de M. Garnier-Pagès pour lui faire accepter le commandement du château de Compiègne, M. Caussidière avait répondu en homme résolu à ne pas se laisser éconduire. Quand M. Bethmont s’aventura, le lendemain, à la préfecture de police , elle était déjà occupée militairement; il n’y avait plus moyen d’en expulser personne. A travers les fumées de la poudre, du tabac et du vin qui faisaient des salons récemment quittés par madame Delessert une tabagie armée, M. Bethmont, apostrophé, injurié, traité de moiiarchiste et de traître à la République, parvint à grand’peine jusqu’à M. Caussidière, et malgré la politesse du préfet de police (1), qui s’empressa d’accorder à l’intercession du ministre la grâce d’un malheureux chef de patrouille qu’on se disposait à fusiller pour avoir oublié le mot d’ordre, il ne se dissimula pas la difficulté de ranger à l’obéissance une administration pareille. L’impression qu’il rapporta de sa visite et qu’il communiqua à plusieurs de ses collègues, leur
(1) Une politesse recherchée fut dans ces premiers jours l’ostentation de M. Caussidière Des lettres de M. Delessert attestent sa courtoisie. M. Caussidière se conduisit à son égard comme M. de Lamartine l’avait fait à l’égard de M. Guizot. Il refusa d’entrer dans les appartements particuliers que madame Delessert avait quittés précipitamment et ordonna que tous les objets qu’ils contenaient lui fussent remis.
donna l’éveil. Déjà l’on était convenu de la nécessité de reconstituer le gouvernement provisoire sur de meilleures bases.
En entendant, le récit de M. Bethmont, on résolut de se presser. Mieux valait, pensait-on, commencer immédiatement une lutte inévitable que de la remettre à une époque indéterminée. Laisser aux forces ennemies le loisir de se mieux reconnaître serait une faute capitale ; il fallait réduire les factieux de l’Hôtel-de- Ville et ceux de la Préfecture de Police, avant qu’ils se fussent mis complètement d’accord. Selon le plan de ces conjurés de la République conservatrice, on devait faire une proclamation nouvelle de la République et former un nouveau gouvernement provisoire dont M. de Lamartine, qu’on ne prit pas la peine de consulter, serait président.
La hâte était grande ; le rendez-vous fut pris pour le 27, dans la nuit, chez M. Marie, afin de combiner les moyens d’exécution. M. Bethmont, chargé de rédiger la proclamation, fut exact au rendez-vous ; mais il .se trouva que M. Marie, l’âme du complot, l’avait oublié. Harassé des fatigues du jour, il s’était jeté sur son lit et dormait profondément. Néanmoins, comme la chose en valait la peine, on se décida à le tirer du sommeil et à lui faire connaître que MM. Marrast, Carnot, Pagnerre et Bethmont l’attendaient dans la pièce voisine pour affaires majeures. La délibération, ainsi entamée, ne prit ni une tournure bien sérieuse ni un accent bien vif. On se voyait, d’ailleurs, en trop petit nombre pour procéder avec une apparence de légalité. M. Garnier-Pagès envoyait ses excuses; MM. Arago et de Lamartine ne paraissaient pas. Sur l’observation de M. Marrast, on décida aussi qu’il était indispensable de s’assurer le concours du général Courtais. Au bout d’une heure, les différents émissaires dépêchés de côté et d’autre n’ayant trouvé personne, on remit au lendemain la conférence. Le lendemain, d’autres soucis la firent encore oublier ou ajourner. Sur ces entrefaites, M. Caussidière, qui ne conférait ni ne délibé, rait, s’était fortifié de telle manière àvec ses
montagnards que c’eût été folie de l’attaquer de vive force. On essaya bien encore, à diverses reprises, de subordonner la préfecture de police à la mairie de Paris ; on évita de reconnaître officiellement Caussidière ; on tenta de lasser sa patience par mille tracasseries; mais la résistance, appuyée par M. Ledru-Rollin, se montra plus opiniâtre que l’attaque, et le 13 mars, celui-ci fit décider que non-seulement Caussidière resterait à son poste, mais encore qu’il ne relèverait que du ministère de l’intérieur. Pendant ce temps, M. Caussidière mettait la préfecture de police sur le pied de la commune de Paris en 93. Il réunit autour de lui un véritable corps d’armée qui, sous le nom de gardes du 'peuple et de 'montagnards, lui formait une garde personnelle redoutable. Il la divisa en quatre compagnies composant ensemble environ 2,700 hommes à pied et à cheval, qui touchèrent une solde exceptionnelle de 2 fr. 25 c. par jour et portèrent, en guise d’uniforme, la blouse bleue, la ceinture et la cravate en laine rouge. Pour se faire admettre dans cette garde du peuple, il fallait avoir combattu aux barricades, être affilié aux sociétés secrètes ou tout au moins avoir été détenu politique. Un fanatisme extraordinaire pour leur chef, qu’ils appelaient le Soleil de la République, régna longtemps parmi ces hommes de coups de main; mais peu à peu, malgré une surveillance soupçonneuse , des agents secrets d’un autre chef de bande, des espions aux gages des partis se glissèrent dans leurs rangs, si bien que Caussidière n’en fut plus absolument maître et rencontra plus d’un délateur dans ce bataillon de renommée incorruptible.
M. Caussidière était activement secondé dans ses menées par un jeune homme nommé Sobrier, qui exerçait un ascendant très-étrange sur les plus violents d’entre les terroristes. A le voir, cela n’eût pas paru possible. Son visage pâle et délicat, la douceur de sa physionomie, la politesse de ses manières, ne semblaient pas le désigner pour ce rôle de chef de sectionnaires.l^es plus singuliers contrastes se mon¬
traient en lui. Originaire de Lyon, fils d’un épicier chargé de famille, M. Sobrier avait été adopté par un de ses oncles, percepteur d’un village du département de l’Isère. Mais, au bout de peu de temps, il s’ennuya de la vie de bureau et partit un matin pour Paris, sans savoir le moins du monde ce qu’il allait y faire. Il était alors âgé de vingt ans, frêle de corps, timide d’esprit, royaliste et bon catholique, d’une bravoure naturelle extraordinaire.
Pendant le trajet de Lyon à Paris, la diligence où il avait pris place s’arrêta de nuit au bas d’une côte, dans le voisinage d’un puits profond et découvert ; M. Sobrier, en descendant de voiture, y tomba. On fut longtemps avant de l’en retirer. Il était évanoui, saignant, la tête meurtrie. On le tint pour mort. Quand il revint de la longue maladie qui fut la suite de cette chute, son cerveau déjà faible, s’était affaibli encore ; il s’exalta. Bientôt, sous l’influence de ses compatriotes lyonnais, tous affiliés aux sociétés secrètes, Sobrier tourna à une sorte d’illuminisme républicain dont ses nouveaux amis surent tirer avantage, quand, par suite de deux héritages opulents, il fut devenu l’un des champions les plus riches de la cause démocratique. Entré en 1834 dans la Société des saisons^ Sobrier se trouva compromis dans le complot d’avril. Le 21 février, il combattait bravement aux barricades, et il fut désigné, dans les bureaux de la Réforme^ pour aller, de concert avec M. Caussidière, prendre possession de la Préfecture de police. Deux jours après, M. Caussidière, soit pour éloigner un concurrent incommode, soit plutct pour créer un autre centre révolutionnaire qui resterait, à l’insu de tout le monde, sous sa direction, envoyait M. Sobrier s’établir rue de Rivoli, n° 16, dans un appartement dépendant de rancienne liste civile, et lui remettait le soin d’y organiser au plus vite un club et un journal. Protégé par M. de Lamartine, qui espérait se servir de lui et qui, sans l’avis de ses collègues, lui fit délivrer des armes par la préfecture, Sobrier forma, sur le pied des montagnards de Caussidière, un corps de trois