‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 114 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

à quatre cents hommes, qui, campé au milieu du quartier le plus paisible et le plus riche de Paris, V causa un étonnement et une fraveur immodérés. Le ton donné rue de Rivoli était celui de la Préfecture de police. On y parlait à tous propos de brûler Paris, à'en finir avec les bourgeois. La vue ne s’y reposait que sur des pistolets, des sabres ou des carabines. On se tutoyait en se qualifiant de brigands ou de traîtres. On n’arrivait jusqu’au chef qu’à travers une haie d’estafiers armés jusqu’aux dents et demandant d'un air sinistre le mot de passe. Pour compléter le tableau, une table de trente couverts recevait à toute heure quiconque se targuait de patriotisme, tandis qu’un carrosse de la liste civile, attelé de deux beaux chevaux des écuries royales, stationnait en peMnanence dans la cour, pour porter sur tous les points de Paris les ordres de Sobrier et de ses acolytes. Ce fut un véritable carnaval révolutionnaire, mené par le fou de la République. On en sourit aujourd’hui; alors il faisait peur. On le croyait redoutable, il n’était qu’extravagant. Le Sobrier républicain restait ce qu’avait été le Sobrier royaliste : le meilleur cœur du monde et le plus faible esprit qui, au fond, n’en voulait à rien ni à personne.

La majorité du conseil, voyant l’impossibilité d’évincer M. Caussidière et craignant que M. Ledru-Rollin, servi par la Préfecture de police, n’usurpât, comme il paraissait y viser, la dictature, voulut du moins s’assurer, au cœur de Paris, un point d’appui solide.

La mairie de Paris, vacante par la nomination de M. Garnier-Pagès au ministère des finances, fut donnée à M. Marrast, c’est-à-dire au National, personnifié dans l’homme le plus capable, par son edprit et par sa tactique, de lutter avec avantage contre la ruse et la popularité de M. Caussidière, l’homme de la Réforme. Cette lutte n’était pas nouvelle. Depuis sa rentrée de l’exil, en 1840, M. Marrast avait pris, dans le National, la direction de l’opposition républicaine, et du jour où la Rèfiorme était venue lui disputer ce gouvernement de l’opinion en quittant la polémique politique,

qui ne passionnait guère les masses, pour celle des questions sociales, il avait tourné contre elle sa verve railleuse et le trait acéré de ses épigrammes. Né à Saint-Gaudens, dans le département de la Haute-Garonne, d’abord élève, puis maître de classe au collège de Pont-le- Voy, M. Marrast s’ennuya de cette profession obscure, vint à Paris et chercha dans la politique du journalisme une activité plus conforme à la nature de ses talents. Après 1830, il devint rédacteur en chef de la Trihme, fut impliqué, en 1834, dans le procès d’avril, s’évada de la prison de Sainte-Pélagie avec Godefroy Cavaignac et se réfugia à Londres, d’où il adressa au National une correspondance sur la politique de l’Angleterre. A son retour à Paris, il prit la direction de ce journal, dont il fit la fortune et qui le porta au pouvoir.

M. Marrast n’était point un ambitieux. Ses vues ne portaient ni haut ni loin. C’était un homme désireux de parvenir. Il souhaitait le pouvoir et la richesse, non pour élever son nom et agrandir sa vie, mais pour se procurer des jouissances plus nombreuses. Esprit vif, habile à serrer les liens d’une coterie, à deviner, à capter, à tourner à ses fins des caractères supérieurs, il manquait cependant des qualités essentielles pour cimenter un parti. Inconséquent, railleur, léger, désordonné en affaires, il perdait en un jour, par un mot, par une inadvertance, l’avantage conquis par de longues menées. Toute son action, pendant la durée du gouvernement provisoire, ne fut qu’une action de police ou de diplomatie. Ses préoccupations personnelles et le scepticisme de son esprit réduisirent à une influence négative la part d’autorité que lui faisaient ses antécédents, la persécution soufferte pour la cause républicaine et sa rare capacité.

Nous avons vu qu’à son entrée dans le conseil, M. Marrast s’était contenté du titre modeste de secrétaire. Il n’appuya point les réclamations de M. Louis Blanc et demeura étranger à la substitution qui se fit, dès le 26, au Moniteur (1); il n’attachait pas d’impor-

(1) Cette substitution se fit dans ÏOj]ice de publicité établi

tance aux marques extérieures du pouvoir et croyait d’autant mieux s’en assurer la réalité

qu’il entrerait moins directement en lutte avec ses collègues. Mais une fois-installé àl’Hôtelde-Ville, le 10 mars, il sut prendre ses mesures. Son premier soin fut de congédier le conseil municipal, après quoi il fortifia la garde de l’Hôtel-de-Ville, portée, sous le commandement du colonel Rey, à 2,700 hommes; puis il mit sur pied une police active et nombreuse (1), chargée principalement de surveiller la police de M. Caussidière, celle de M. Ledru-Rollin et celle de M. de Lamartine. Il eut bientôt des agents au ministère de l’intérieur, dans tous les clubs, dans tous les ateliers, et fut de tous les membres du gouvernement le plus exactement renseigné sur les i intrigues des chefs de parti. En même temps,

! il prenait pour adjoint un homme d’une grande j énergie dans l’opinion modérée, M. Edmond j Adam, plaçait auprès de lui, à titre de secré- ! taires, un révolutionnaire ardent nommé Da- ! viaud, et l’un de ses anciens compagnons de ! captivité, ami intime de M. Barbés, le cordon-

I nier Schilmann. De la sorte il se ménageait des I intelligences de différents côtés, se tenait prêt i à tout événement, et, pendant qu’il rassemblait I avec activité des éléments de résistance, il ne ! négligeait pas de prévoir le succès possible de j ses adversaires. Exempt de passions, il croyait ; pouvoir conduire les passions d’autrui, parce qu’il les savait pénétrer, et se flattait de dominer ainsi la révolution. L’erreur était pro- ; fonde. Si la finesse de l’esprit suffit à déjouer les individus, pour maîtriser les événements, il faut la puissance du génie ou la grandeur du caractère.

Nous venons de passer en revue les forces diverses qui, au sein du gouvernement, s’effbr-

le 24 au soir, dans un bureau de l’Hôtel-de-Ville, sous la direction de M. Charles Blanc, frère de M. Louis Blanc.

(1) D’après l’évaluation de M. Adam, adjoint à la mairie de Paris, cette police, pendant l’administration de Marrast, n’a pas dû coûter moins de 50,000 francs. Les frais énormes de cette police et la négligence de M. Marrast en matière de comptes ont créé au budget de la mairie un déficit dont il a été impossible de rendre compte.

çaient de saisir la direction des affaires. Il nous reste à prendre connaissance des différentes actions exercées en dehors de lui sur le peuple par la presse, par les clubs et par l’influence personnelle des agitateurs.

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