‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 12 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

belles dents blanches, toujours parlant et gesticulant, toujours promenant sur l’auditoire de grands yeux noirs brillants de hardiesse et d’esprit. C’était un jeune écrivain d’origine corse, déjà célèbre, c’était Louis Blanc, qui cherchait depuis longtemps, pour ses ambitions, un point d’appui solide dans l’amour des classes ouvrières, et que nous verrons bientôt disputer à ses aînés dans le radicalisme la première place.

Entré avec éclat dans la publicité par son Histoire de dix ans, où s’annonçaient des qualités d’esprit extrêmement goûtées en France, une certaine façon dégagée de raconter les choses et de juger les hommes, l’abondance, la verve, la clarté, M. Louis Blanc fut trèsprôné, surtout par le parti légitimiste, dont il flattait les rancunes en rehaussant à plaisir quelques vertus de la branche aînée, par opposition aux défauts transformés en vices de la branche cadette. Enhardi par le succès d’une œuvre anecdotique et pittoresque où les traits heureux abondent, mais où le sens historique est souvent sacrifié à la rhétorique d’un système, M. Louis Blanc aborda cavalièrement les problèmes de la science économique, et publia son petit volume de X Organisation du travail, qui eut quatre éditions coup sur coup, tant il arrivait à propos et répondait juste aux préoccupations du moment. Journaliste, orateur, écrivain toujours sur la brèche, M.. Louis Blanc, par sa polémique, par ses discours, par ses livres, fomentait l’agitation des esprits; il eut une part considérable d’influence dans le mouvement que nous allons voir tout à l’heure emporter le trône et la dynastie.

Le banquet de Châlons (18 décembre) dévoila plus complètement encore que ne l’avait fait le banquet de Dijon la peurîée audacieuse du parti radical. Un toast à la Convention, longuement développé par M. Ledru-Rollin, la date de 1793, revendiquée par lui au nom de la France sauvée du joug des rois, montraient assez que l’on se préparait à une révolution et que l’on ne reculerait devant aucune de ses conséquences.

Qu’on ne se figure pas cependant que la manifestation réformiste, malgré l’extension qu’elle avait prise, eût encore aux yeux du pays, je ne dis pas un caractère séditieux, mais même une couleur d’opposition radicale. A compter du premier banquet du Château- Rouge, jusqu’au banquet de Rouen (1), le dernier qui eut lieu avant l’ouverture des Chambres, le mécontentement dont ces manifestations furent l’expression bruyante, sauf les violences accidentelles dont j’ai parlé, ne fut autre que le mécontentement de ce pays légal qui s’était laissé entraîner sans trop de peine à la corruption, mais qu’on avait contraint d’en rougir et qui, maintenant, indigné de sa propre indignité, voulait rentrer dans la décence du gouvernement parlementaire. L’erreur du ministère fut de croire la classe moyenne plus avilie qu’elle ne l’était. Une certaine fleur de probité était, à la vérité, flétrie chez elle, mais la racine n’était point atteinte. Au moment où on la croyait énervée et sans pudeur, la bourgeoisie se redressait et demandait compte de son honneur entaché à ceux qu’elle avait commis à sa garde. En exigeant la réforme, la bourgeoisie entendait surtout appeler au pouvoir des hommes intègres, assez énergiques pour résister aux volontés de ce roi qu’elle avait longtemps aimé comme l’expression fidèle de ses propres tendances, mais qui lui devenait suspect depuis quelle voyait les finances gaspillées, l’administration vénale, et le soin de l’intérêt dynastique l’emporter sensiblement sur l’intérêt national. Toutefois, il était loin de sa pensée de vouloir ébranler la monarchie ; elle ne sentait pas derrière elle la force populaire qui la poussait ; son instinct politique engourdi ne l’avertissait pas. Elle ne se rappelait point cette logique révolutionnaire, si prompte et si invincible, dont notre histoire fournit tant d’exemples, et qui allait l’entraîner bien au delà du but très-rapproché que s’était proposé sa probité révoltée.

(1) Ce banquet, présidé par M. Odilon Barrot, avait réuni 1,700 électeurs.

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTIOTs] DE 1818

Quant au peuple, il était mû par le même sentiment que la bourgeoisie, et c’est ce qui fit leur accord momentané. Seulement, au lieu de concentrer son indignation et son mépris sur la personne du roi et de quelques ministres, il l’étendait à l’ensemble de la classe gouvernante. Toute richesse lui semblait mal acquise, toute prérogative injuste, tout pouvoir exercé à son détriment. Excité, comme nous l’avons vu, depuis plusieurs années, par la presse, il faisait des comparaisons de plus en plus menaçantes entre sa misère laborieuse et Toisiveté insolente des parvenus. Beaucoup moins malheureux matériellement qu’aux époques antérieures, il souffrait cependant davantage, parCc: qu’il avait plus conscience de l’infériorité de sa position. Une culture encore bien imparfaite, et par cela même fatale à son repos, lui avait fait perdre la soumission stupide de la brute à des nécessités qu’elle ne saurait ni comprendre ni discuter ; la résignation chrétienne, ce sentiment plus noble, parce que du moins il fait appel à la justice divine de l’injustice humaine, était plus qu’ébranlée en lui par les interprétations nouvelles que le socialisme donnait à l’Évangile. Tout cela préparait de longue main le peuple des villes à la révolte, et minait non-seulement l’ordre politique, mais l’ordre social. On ne peut pas dire que le peuple fût précisément républicain. Il voulait moins ou plus que la république. Il était prêt à suivre quiconque ferait appel à son honneur, et lui promettrait une existence plus libre, plus noble, plus conforme à l’égalité et à la fraternité démocratiques. Voilà ce qu’ignoraient les hommes du pays légal. Tout se bornait pour eux à des questions de personnes. Les 'passions aveugles dont parla bientôt l’Adresse régnaient en effet dans leur cœur. Ainsi que dans la poétique composition d’un artiste contemporain (I), c’étaient des morts qui combattaient des morts.

Au point de vue de leur propre conservation, les ministres avaient commis une faute

(1) La Bataille des Huns, par Kaulbach.

énorme en tolérant les banquets réformistes. S’ils avaient mieux étudié le caractère de la nation, ils auraient compris que rien ne devait lui plaire davantage, ni entrer plus facilement dans ses mœurs; ils auraient compris qu’au bout de très-peu de temps, par une émulation de popularité, ces réunions retentissantes deviendraient frondeuses, agressives, et gêneraient le pouvoir dans tous ses mouvements. On a dit que le peuple français est un soldat ; cela est vrai, surtout si l’on ajoute que ce soldat est uii rhéteur. Aucun sacrifice ne lui coûte, sauf celui de la parole. Dès qu’il ne croise plus la baïonnette, il lui faut croiser des épigrammes. Il y avait danger pour le cabinet à tolérer ce goût de discourir qui tourne si vite chez nous en passion. Il fallait que le roi et ses ministres eussent bien complètement perdu le sentiment de l’honnêteté politique pour ne pas prévoir qu’il devait se raviver dans l’agitation des banquets. Cependant, et j’insiste, parce qu’il serait aisé de se méprendre sur le sens véritable de la campagne réformiste, cette honnêteté soulevée ne menaçait encore que le ministère. La réforme, accordée au commencement de la session pa M. Thiers, ou même par M. Molé, aurait pu retarder indéfiniment la chute du trône que la bourgeoisie n’entendaitaucunement renverser. Ce fut en prolongeant le conflit entre elle et le pouvoir que Ton donna au peuple l’occasion de paraître en scène et de trancher, avec sa logique passionnée, le nœud inextricable de la politique parlementaire.

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