PREMIERE PARTIE
vir par la beauté de l’inspiration et par des accents magiques.
Les formes extérieures de M. de Lamartine sont en parfait accord avec les idées et les sentiments dont il s’est fait l’organe. Sa taille est haute, son attitude calme, son profil d’une grande noblesse. Il y a de l’autorité dans le large développement de son front. Tout en lui décèle l’élévation , le courage. On sent là comme une native familiarité avec la grandeur.
Doué d’une clairvo3'ance qui tient de l’intuition plus que de l’observation et du jugement, c’est lui qui a prononcé tous les mots qui, depuis quelques années, ont caractérisé j la situation du pa3’’s et prophétisé l’avenir.
« La France s'ennuie^ » disait-il en 1830. ; « Dans votre système , il n’est besoin d’un homme d’Ëtat, il suffirait (L'une home. « Et, enfin, à ce banquet de Mâcon, où nous venons de le voir entouré de si vives S3unpathies, c’est lui qui lance l’anathème sous lequel, six mois plus tard, la monarchie de Juillet va s'abîmer.
« Si la royauté , disait-il en se servant par nécessité de la forme conditionnelle, trompe les espérances que la prudence du pa3^s a placées, en 1830, moins dans sa nature que dans son nom; si elle s’isole sur son élévation constitutionnelle; si elle ne s’incorpore pas entièrement dans l’esprit et dans l’intérêt légitime des masses; si elle s’entoure d’une aristocratie électorale, au lieu de se faire peuple tout entier; si, sous prétexte de favoriser le sentiment religieux des populations, le plus beau, le plus haut, le plus saint des sentiments de l’humanité, mais qui n’est beau et saint qu’autant qu'il est libre, elle se ligue avec les réactions sourdes de sacerdoces affidés pour acheter de leurs mains les respects superstitieux des peuples;... si elle se campe dans une capitale fortifiée; si elle se défie de la nation organisée en milices civiques et la désarme peu à peu comme un vaincu; si elle caresse l’esprit militaire, à la fois si nécessaire et si dangereux à la liberté dans un pa3’’s continental et brave comme la France; si, sans
attenter ouvertement à la volonté de la nation, elle corrompt cette volonté et achète, sous le nom d’influence, une dictature d’autant plus dangereuse qu’elle aura été achetée sous le manteau de la constitution;... si elle parvient à faire d’une nation de cito3mns une vile meute de trafiquants, n’ayant conquis leur liberté au prix du sang de leurs pères que pour la revendre aux enchères des plus sordides faveurs;... si elle fait rougir la France de ses vices officiels et si elle nous laisse descendre, comme nous le voyons en ce moment même dans un procès déplorable, si elle nous laisse descendre jusqu'aux tragédies de la corruption;... si elle laisse affliger, humilier la nation et la postérité par l’improbité des pouvoirs publics ; elle tombera cette royauté, so3mz-en sûrs, elle tombera non dans son sang, comme celle de 89, mais elle tombera dans son piège! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris ! ”
C’est ainsi que M. de Lamartine, par une merveilleuse faculté d’assimilation, se pénétrait successivement des éléments variables de l’opinion publique, rendait sensible sous la forme la plus noble et personnifiait en quelque sorte l’attente universelle (1). Sa voix puissante et douce tout ensemble familiarisait les esprits avec le mot terrible de révolution. Une révolution qui apparaissait dans les nuages dorés de la poésie, qui prenait dans les imaginations le nom de Lamartine , n’avait plus
(1) A mesure que se dérouleront les événements qui ont porté M. de Lamartine au faite du pouvoir pour l’eu précipiter presque aussitôt, j’aurai à compléter, par de nouveaux traits, cette esquisse. J’aurai à juger comme homme d’action, comme homme d’État, celui qui n’est encore ici qu'un poète politique. ]\Ie conformant à la méthode d’un illustre historien, je ne craindrai pas plus que M. Michelet de sembler me contredire en datant^ comme il le dit si bien, mes justices, en louant pTorisoiremmt des hommes qu’il faudra blâmer plus tar(,l. Les révolutions font apparaître, dans leurs plus brusques contrastes, les contradictions de la nature humaine; et, s’il vent être impartial, l’historien d’une révolution doit plus constamment que tout autre, dans l’appréciation qu’il fal^ des individus, avoir présent à la pensée le mot de Pascal : « Si on l’élève, je l’abaisse. Si on l’abaisse, je l’élève... »
rien d’effrayant. On s’accoutumait à la voir sous un aspect idéal. De même que, dans les créations de sa jeunesse, Lamartine avait renouvelé la tradition chrétienne en la dépouillant de toutes ses rigueurs, de même, dans les inspirations de sa maturité, il renouvelait la tradition révolutionnaire en éloignant d’elle les images sanglantes.
Le banquet de Mâcon déplut au ministère, mais ne l’inquiéta pas. Il en fut de même de ceux qui suivirent, à Colmar, à Reims, à Soissons, à la Charité, à Chartres, etc. 1\1M. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne continuant de régler la discipline de ces banquets, les apparences étaient sauvées ; c’était assez pour qu’on n’osât pas montrer un mécontentement sérieux. Les railleries soutenues du Journal des Débats, la défense faite aux fonctionnaires publics d’assister aux banquets, le refus d’ouvrir aux réformistes les salles des municipalités, la condamnation de quelques gérants de la presse radicale, mille tracasseries de détail enfin témoignaient bien d’une mauvaise humeur qui, disait-on, venait surtout de Louis-Philippe ; mais, de part et d'autre, on en était encore à la taquinerie politique, au dépit. L’intrusion des ultra-radicaux au banquet de Lille vint changer la face des affaires.
J’ai dit que jusque-là le parti radical s’était abstenu des manifestations réformistes. Ainsi que le ministère, il n’avait vu dans les premiers banquets qu’une fanfaronnade de l’opposition en goguette. De ce grand bruit de paroles, pensaient les radicaux, il ne pouvait résulter qu’une modification dans les personnes, l’avénement d’hommes moins usés dans l’opinion que MM. Guizot et Duchâtel, et qui peut-être apporteraient au gouvernement, avec un peu plus d’initiative, une popularité nouvelle. Cependant, voyant l’agitation se perpétuer et s’étendre dans le pays, comprenant qu’il fallait profiter d’un concours de circonstances qui ne se produirait peut-être pas de longtemps, et tenter du moins un effort, les radicaux choisirent avec habileté le lieu et
I l’heure, et parurent inopinément à la réunion I de Lille (7 novembre 1847), au moment où M. Odilou Barrot achevait de régler le cérémonial du banquet. Assuré à l’avance d’une majorité considérable, M. Ledru-Rollin refusa le toast à la réforme tel que l’avait rédigé M. Barrot (1). Le débat s’engagea, la lutte fut j vive; M. Barrot et ses amis reconnurent, à leur grande surprise, qu’ils n’étaient pas les plus forts, et se retirèrent.
I Cette retraite jeta l’alarme dans le parti ^ conservateur. « Les Girondins cèdent la place , aux Montagnards, « disait la presse ministérielle. Ni le refus de M. Dufaure, choisi pour présider à Saintes (2) , ni l’abstention de MM. Thiers et de Rémusat, auxquels on lais- ^ sait entrevoir depuis longtemps la possibilité I prochaine d’un changement de cabinet, n’a- ' moindrirent l’effet d’un échec aussi complet qu’inattendu. On commença d’avoir peur et de s’entre-regarder en se demandant s’il n'y aurait pas là autre chose en jeu que le minis- , tère. Tant que M. Barrot avait semblé lemaî- ! tre, on avait été rassuré. Personne n’ignorait la sincérité de ses opinions dynastiques. On lui passait volontiers ses discours sonores et vides; l’indignation monotone de son fronce- 1 ment de sourcil ne causait aucun effroi. On
I ne s’inquiétait q)as de voir la tribune souvent occupée par un orateur de cette trempe. M. Barrot était un adversaire précieux. Partisan déclaré de la 7Honarc1iie entourée d'insti- UUions rèimblicaines , il n’avait pas dévié, depuis 1830, de ce fameux programme de l’Hôtel de Ville, qui convenait à la nature de son esprit. Jamais, même au plus fort de la jeunesse, aucune excentricité, aucune passion, aucun enthousiasme ne l’avait entraîné au delà des strictes convenances dans la vie privée, au delà d’une légalité scrupuleuse dans
j (1) « 4 la réforme électorale et parlementaire comme moyen ! d'affermir les institutions de Juillet. )> M. Ledru-Rollin exigeiiit ^ la suppression de ce dernier membre de phrase.
^ (2) Le refus de M. Dufaure était conçu en ces termes : < Je
I regarde une manifestation nouvelle, dans la forme projetée, comme superflue et même nuisible au triomphe de nos principes. i>
, rue du Bic, io.
PREMTET^E PARTIE
la vie politique. Fils d’un conventionnel obscur, avocat distingué, M. Barrot aimait le gouvernement monarchique et ne combattit qu’à regret la Restauration. Ce fut lui qui, en 1830, contribua le plus à détourner LaFayette de rétablissement de la république. Après la mort de Casimir Périer, dont il avait attaqué avec persistance les tendances rétrogrades, il rédigea pour l’opposition un programme qui, sous le titre de Com'ple rendu, déclarait ouvertement la guerre à la politique personnelle du roi. Mais une fraction de son parti, effrayée par les émeutes des 5 et 6 juin, refusa de signer le Compte rendu et se rejeta dans les rangs ministériels, tandis qu’une autre fraction, excitée par cette défection subite, entrait résolument dans les voies radicales. Dès lors M. Barrot demeura très-affaibli dans le narlement contre un parti compacte, fort de
l’union de MM. Thiers et Guizot, fort surtout de la peur des insurrections. Ce ne fut qu’après la division survenue entre ces deux chefs, quand M. Molé eut pris en main les affaires, et quand, le danger passé, on commença d’ourdir des intrigues pour renverser le cabinet du 15 avril, que M. Barrot, caressé, flatté par ses adversaires, devint un homme important. Dès cette époque, il se laissa séduire par l’esprit insinuant de M. Thiers; et, sans en avoir conscience, il servit, au détriment des siennes, les ambitions de l’adroit ministre. Toujours influencé, soit directement, soit indirectement, par MM. Thiers et Duvergier de Hauranne , M. Odilon Barrot n’en jouait pas moins, avec un aplomb imperturbable, le personnage de chef d’opposition. Il se complaisait dans ce rôle de parade dont il ne sentait pas l’inanité. Son œil bleu et placide exprimait
D. STEKN.
une grande quiétude. Son visage rond et plein, je ne sais quelle roideur bourgeoise qui vise à la solennité, sa parole emphatique, son air de tête, son port et jusqu’à sa main droite invariablement placée entre deux boutonnières de sa redingote bleue, tout, dans son honnête personne, caractérisait la satisfaction d’un esprit étroit et la consciencieuse gravité d’une ( importance qui s’abuse.
I Je dut être pour lui un étonnement extrême
i de voir la facilité avec laquelle M. Ledrui Rollin, dont la position à la Chambre n’avait rien eu jusque-là de bien inquiétant, le dépossédait au banquet de Lille de sa paisible dictature. La réunion de Dijon posa plus nettement encore la question. Elle déchira le tissu d’équivoques dont on s’était enveloppé un moment, et laissa voir au pays deux partis inconciliables, plus hostiles l’un à l’autre qu’ils ne l’étaient tous deux au ministère. On j aperçut clairement deux volontés opposées,
I dont l’une prétendait affermir la royauté en ' l’éclairant, dont l’autre visait droit et juste I au renversement de la monarchie. A partir du I banquet de Lille, M. Ledru-Roilin parla et agit comme chef de ce dernier parti, qui ne cacha plus ni ses tendances, ni même ses projets révolutionnaires.
! Fils d’un honnête bourgeois dont la famille possédait à Fontenay-aux-Roses la maison I qu’habitait Scarron; petit-fils d’un prestidigitateur devenu célèbre sous le nom de Cornus, et qui avait gagné par ses talents une fortune assez considérable pour se voir dénoncé, en 93, comme détenteur de numéraire; avocat paresseux, mais de verve facile, M. Ledru- R-ollin, élu député du Mans, en 1841 , à la suite d’un procès politique, était venu occuper, au sein du parti radical, la place de Garnier- Pagès. On ne savait trop encore à quoi s’en tenir sur ses opinions et son caractère. Le National ne se déclarait qu’à demi satisfait de ce choix. Cependant la profession de foi de M. Ledru-Rollin était explicite. « Pour nous. Messieurs, y disait-il, le peuple c’est tout. Passer par la question politique pour
arriver à l’amélioration sociale, telle est la t
marche qui caractérise le parti démocratique ! en face des autres partis. « Depuis ce jour jusqu’au banquet de Dijon (1), pendant six i années de luttes parlementaires, M. Ledru- Rollin n’avait pas varié dans son langage. La j nature semblait l’avoir préparé au rôle de chef populaire. Sa haute et forte stature, sa belle j prestance, son œil noir et vif, son sourire aimable, toute une apparence robuste de jeunesse qui contrastait avec la contenance fatiguée des vétérans du radicalisme, le désignaient aux sympathies du peuple. Sa parole chaleureuse, parfois éloquente, était l’expression naturelle d’un tempérament révolution- j naire, plus encore peut-être que celle d’un caractère républicain. Ses ennemis voyaient alors, et ils ont vu longtemps en lui un terroriste. Ses amis l’accusaient plutôt de quelque ' mollesse. A leurs yeux, M. Ledru-Rollin était un homme de mœurs faciles et d’humeur nonchalante, aimant le bien-être, le luxe même, depuis qu'un mariage riche l’avait mis à sa portée, et un peu plus qu’il ne convient aux représentants de la démocratie. Ils reconnaissaient en lui un esprit capable d’activité, mais par intermittence, un cœur généreux, mais par élans, et ils déploraient des habitudes de laisser-aller et de désordres, dont sa réputation eut plus d’une fois à souffrir. Nous n’avons pas ici à juger ses actes. En ce moment, il ne faisait encore que des discours; mais ces discours poussaient en quelque sorte les événements et hâtaient la catastrophe.
A ses côtés, au banquet de Dijon, on vit paraître un homme de toute petite taille et d’aspect enfantin, toujours riant et montrant ses
(1) Au banquet de Dijon, M. Ledru-Rollin parlait ainsi :
Nous sommes des ultra-radicaux; si vous entendez par ce mot le parti qui veut faire entrer dans la réalité de la vie le grand symbole de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, sans se laisser annuler par les vieillis ou les corrompus,
Oh ! oui, nous tous qui sommes ici, nous sommes des ultra-radicaux. Les mots n’effrayent que les enfants. D’autres ont glorifié le nom de gueux en le conduisant à la victoire; peu nous importe celui qui nous y conduira. Et, comme les vengeurs de la liberté batave, d’un outrage faisons un drapeau. »