DEUXIEME PARTIE
Quelqu’un proposa le poison. Un verre fut apporté; Caussidière y jeta avec beaucoup d’ostentation une poudre de couleur blanche semblable à l’arsenic. Le malheureux Delahodde tenait toujours sa tête dans ses mains et tremblait de tous ses membres. Sur une nouvelle et plus vive intercession d’Albert, il fut résolu qu’on le laisserait vivre, mais qu’on le garderait au secret à la préfecture de police. Delaliodde y resta, en effet, pendant quc'lque temps; de là il fut transféré à la Conciergerie, où il demeura jusqu’à la chute de Caussidière. Mis en liberté par le nouveau préfet de police, il publia un libelle dans lequel il se vengeait par l’injure et par la diffamation de la torture morale qu’on lui avait fait subir au Luxembourg.
Que l’intention de mettre à mort Delahodde ait été sérieuse, c’est ce qu’il n’est guère possible d’admettre; mais la convocation de ce tribunal secret, l’incarcération de Delahodde sans aucune forme judiciaire, et cela dans Paris, au dix-neuvième siècle, n’est-ce pas assez pour montrer la manière excentrique dont certains hommes interprétaient la révolution, et comment, par leur mépris affecté des formes sociales, ils donnaient prise à l’opinion contre les républicains et contre la République (1)?
Dans ces mêmes jours, une cérémonie pieuse eut lieu au cimetière de Saint-Mandé où reposent les cendres d’Armand Carrel. Les républicains avaient décidé de rendre un hommage public à la mémoire d’un des hommes les plus chevaleresques qu’ils eussent comptés dans leurs rangs. Des députations des écoles, des détachements de toutes les légions de la garde nationale , des délégués de tous les journaux, de nombreux citoyens formèrent un cortège imposant qui partit de l’Hôtel-de-Ville
(1) Les révolutionnaires de cette école firent un tort considérable à la République en se persuadant qu’il y allait de leur bonneur de heurter à tout propos l’opinion. Ils oubliaient que « l’opinion publique, dans un temps de révolution, doit être excessivement ménagée; qu’il faut la recueillir avant de la fbrtilior, et la seconder plutôt que l’exciter. » (Mirabeau. Correspondance avec le comte de Lainark, v. II, p, 2iü,)
et s’achemina lentement vers Saint-Mandé,
avant à sa tête M. Marrast. On crut devoir
inviter à cette solennité le rédacteur en chef de la Presse, l’adversaire malheureux d’Armand Carrel (1). M. de Girardin, que tentait tout ce qui avait une apparence de singularité et d’audace, avait répondu avec empressement à cet appel. Arrivé au cimetière, on fit cercle autour de la tombe, et M. de Girardin, prenant la parole, proposa comme l’hommage le plus digne d'un homme tombé victime d’un préjugé barbare, de demander au gouvernement provisoire qu’il complétât l’œuvre d’humanité commencée par l’abolition de la peine de mort, en proscrivant le duel. « Nous acceptons cette expiation, s’écria M. Marrast! La magnanimité que le peuple a déployée le jour du combat, commandait à tous les organes du gouvernement provisoire la conduite qu’ils ont tenue. Quand nous sommes venus ici, nous n’avons voulu penser qu’à la vie d’Armand Carrel; nous avons oublié sa mort. Quelque part que se rencontre le talent allié à un noble caractère, le gouvernement provisoire lui tendra la main, quand il viendra se vouer au service de la cause que nous défendons tous, au service de la République ! » Et ces deux hommes, en présence de spectateurs nombreux et très-diversement agités, se serrèrent la main en signe de réconciliation.
Certes, une telle pensée était belle et touchante ; il y avait de la grandeur dans ce rapprochement de deux ennemis sur une tombe. Mais l’attitude et la physionomie des assistants montrèrent qu’ils n’interprétaient pas favorablement une démonstration qui, faite par des hommes simples, eût tiré des larmes de tous les yeux. On ne voulut voir dans cette réconciliation de deux hommes habiles qu’un jeu concerté; malgré ce qu’il y eut de sincère et de courageux dans la démarche de M. de Girardin, elle ne fît sur l’opinion publique
(1) Les amis les plus intimes d’ Armand Carrel ont rendu cette justice à M. de Girardin de reounnaitre qu’il ne fut aucunement provocateur dans cette nKiilieurcuse affaire, qu’il sa conduisit pendant les pourparlers et sur le terrain en homme de sens, de courage et d’honneur.
d’autre impression que celle d’une scène mé- | diücrement jouée. On aui-ait craint aussi de se montrer dupe en prenant trop au sérieux la magnanimité de M. Marrast. ;
C’est la punition des esprits sceptiques de comprendre parfois la grandeur, d’en approcher même d’assez près, mais de la faire évanouir dès qu’ils y touchent.
Dans la multitude d’idées et de sentiments que la fermentation révolutionnaire faisait surgir tout à coup du silence où ils étaient' demeurés longtemps comme étouffés, les opinions nouvelles relatives à la condition des femmes, à leurs droits et à leurs devoirs dans la famille et dans l’État , ne devaient pas rester inexprimées. La révolution de 1848 essaya sur ce point, comme sur tous les autres, de reprendre les traditions de la première révolution.
Qu’il me soit permis de m’arrêter un moment sur cette partie de mon sujet. Bien qu’elle ne se rattache pas directement à la révolution politique, je la trouve digne d’attention, parce qu’elle est intimement liée à la révolution sociale dont je me suis proposé de suivre pas à pas les développements.
C’est à Condorcet, et non pas à Jean-Jacques, comme on le croit généralement, qu’appartient l’initiative des réformes proposées dans l’éducation et la condition des femmes. Le premier, il posa nettement le principe de l'entière égalité des droits ^omv les deux sexes. Jean-Jacques, qui avait parlé aux femmes avec une éloquence et une tendresse d'àme incomparables, s’était cependant montré à leur égard moins libéral et moins sérieux que ne l’avait été Fénelon. Dans son plan d’éducation, qui n’est applicable ni à la femme du peuple, dont il ne s'occupe pas, lui sorti du peuple, ni même à la femme des classes moyennes, mais qui l’est seulement aux filles riches, il établit en principe que les femmes doitent être exercées a la contrainte ; que la dépendance est leur état naturel (1). Il veut qu’on développe
en elles, non la raison, qui leur rendrait plus pénible cette soumission aveugle aux volontés d’autrui, mais les talents d'agrément, à la condition toutefois que ce soit d’une manière frivole et subalterne (1). Madame de Staël, plus rationaliste et plus ferme en ses jugements, écarte les préjugés de Jean- Jacques. Son âme forte et fière s’ouvre à tous' les grands pressentiments des temps modernes. Elle déclare que, dans l'état actuel, les femmes ne sont nï dans l'ordre de la naUire ni dans l'ordre de la société (2). Elle annonce comme prochaine la venue de législateurs gui donneront une attention sérieuse à l'éducation des femmes, aux lois civiles qui les protègent, aux devoirs gtii doivent leur être imposés, au lonlieur qui peut leur être garanti, ûlirabeaa demande pour elles une voix légale dans le conseil de famille. Enfin, la Révolution, qui les trouve sans droits, sans éducation rationnelle, souffrant, suivant l’expression de Condorcet, du sentiment d'ime injustice éternelle, les anime, les exalte, pousse les unes aux premiers rangs dans l’insurrection des idées, jette les autres dans tous les emportements des passions aveugles.
On voit d’abord, à l’aube de la Révolution, applaudissant aux novateurs, les appelant à elles, les encourageant de leurs sympathies, au milieu d’un cercle brillant dont elles sont les reines, mesdames Helvétius, Necker, de Genlis, de Condorcet; pendant que, au fond d’une austère retraite, mademoiselle de Lézardière , recueillant les lois de la monarchie française, montre l’esprit féminin capable de prendre une large part dans le travail du siècle, digne par sa maturité et son élévation de ceÿ^ droits égaux que le préjugé lui refuse encore. L’éloquente Olympe de Gouges paraît alors ; elle donne aux prétentions de son sexe
(1) Il leur permet le dessin, par exemple, afin qu’elles puissent composer, dans l’occasion, un dessin de broderie. On relrouve dans tous ses écrits quelque chose du sentimeui, exprimé dans ses vers Süii la femms :
Objet séduisant et funeste
Que j’adore et que je déteste.
(2) De la Litlératuie, oeuvres complètes, t. I, p. 21.
(J) Voir Emile, livre V.