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j indigence. Tout n’était pas dit, cependant. A ' vingtjours de là, Tun d’eux, le nommé Bichair, allumeur de réverbères, étant mort à l’hospice des invalides civils, on lui rendit des honneurs funèbres dignes d’un héros. Dans un moment où des milliers d’honnêtes ouvriers manquaient de pain, on dépensa 11,000 francs pour ses obsèques. Le Moniteur décrivit, dans un langage épique, la cérémonie « qui fut, dit-il, la plus grandiose et la plus touchante. Jamais maréchal de France, s’écriait la feuille officielle, ne fut honoré avec plus de majesté. » Après l’expulsion des trois cents, le jardin des Tuileries, resté fermé jusque-là, fut rendu au public. Tout y avait repris l’aspect le plus I tranquille ; il ne restait aucune trace de désordre. Le printemps y faisait sentir déjà sa douceur précoce ; la sève des marronniers rougissait les bourgeons. Les divinités do marbre, noircies sous la brume d’hiver, semblaient se ranimer dans l’atmosphère trans • parente qu’attiédissaient les premiers rayons du soleil de mars ; l’iris parfumait les platesbandes. Les enfants parisiens accoururent et se répandirent dans ces vastes espaces, sans se douter que le sable qu’ils foulaient de leurs rondes joyeuses avait enseveli des cadavres. Les oiseaux n’avaient pas interrompu leurs ' gazouillements pour écouter les cris de mort de la guerre civile. Le sang humain n’avait pas empêché la violette de fleurir. Les cygnes nageaient paisiblement en cercle au bord des j bassins, attendant le pain accoutumé. L’enfance et la nature sont soumises aux seules lois divines ; elles ne sentent pas l’atteinte des révolutions qui bouleversent les institutions humaines.
Le 15 mai suivant, le général Courtais et son état-major, après avoir éconduit le capij taine Saint- Amand, s’installèrent dans les Tuileries. Les invalides civils furent peu à peu envoyés dans les hospices de Paris et de la banlieue. Le gouvernement provisoire décréta la jonction des Tuileries et du Louvre; il décida que ce vaste édifice prendrait désormais le nom de Palais du Peuple. Mais ce
projet, comme tant d’autres, demeura inexécuté, et le palais des Tuileries attend encore à l’heure où j’écris une destination conve¬
nable.
Pendant que les événements que je viens de rapporter se passaient au grand jour et jetaient dans la stupéfaction les habitants des riches quartiers dont les Tuileries forment le centre, il se jouait à la préfecture de police et au Luxembourg une scène qui resta longtemps enveloppée de mystère, et qui, si elle eût été connue, eût frappé les imaginations d’une terreur bien plus grande encore. Un tribunal secret, réuni sur le simple appel d’un homme que rien n’autorisait à un pareil acte d’autorité, se rassemblait de nuit au Luxembourg, et là, à la façon du VcJimgericJit, il faisait comparaître un accusé, l'interrogeait, le déclarait coupable, et, après l’avoir menacé de mort, il ne lui faisait grâce que pour le jeter dans un cachot où sa vie était à toute heure à la merci de ses juges.
Voici le fait. En compulsant les dossiers de la préfecture de police, M. Caussidière y avait trouvé une suite de rapports, signés Pierre, qui remontaient à l’année 1838 et contenaient les détails les plus circonstanciés sur les sociétés secrètes et sur les complots du parti républicain. Les soupçons de M. Caussidière se portèrent aussitôt sur un nommé Delahodde, rédacteur de la Réforme, initié depuis 1832 à la Société des droits de l'homme, avec lequel an grand nombre de républicains et lui-même avaient eu et conservaient encore des relations intimes. Il se rappela que les conseils de Delahodde, ses plans d’attaque pendant l’insurrection du 23 lui avaient paru suspects; confrontant l’écriture des rapports avec la signature de Delahodde, qui s’était installé à la préfecture en qualité de secrétaire général, il demeura convaincu que ses soupçons étaient fondés. Son parti fut pris à l’instant. Il convoqua pour le soir même, au Luxembourg, une réunion de seize personnes qui toutes étaient désignées dans le rapport do Delahodde. Chacun ignorait le motif pt’ur
lequel il était appelé. Albert avait prêté sa chambre , sans savoir de quoi il s’agissait. Caussidière s’était contenté de dire qu’on aurait à s’occuper d’une affaire sérieuse. Quand la réunion, composée de Grandraesnil,Tiphaine, Monier, Bocquet, Bergeron, Pilhes, Léchallier, Albert, Mercier, Caillaud et Sobrier, fut. au complet, Caussidière, qui venait d’arriver en compagnie de Delahodde avec lequel il avait dîné, prit la parole :
« Citoyens, dit-il, nous devions être plus nombreux, mais Louis Blanc et Ledru-Rollin sont retenus à l’Hutel-de-Ville ; Raspail et Barbés sont à leurs clubs; Flocon est indisposé... Citoyens ! il y a un traître parmi nous. Nous allons nous constituer en tribunal secret pour le juger. »
On s’entre-regarda avec un étonnement profond. Delahodde resta impassible. Après qu’on eut nommé Grandmesnil président du tribunal, Caussidière, qui s’arrogeait les fonctions d’accusateur public, prononça d’une voix solennelle le nom du traître : Lucien Delahodde. En s’entendant nommer, celui-ci bondit sur sa chaise et s’élança vers la porte. Caussidière l’avait devancé ; tirant de sa poche un pistolet, il lui barrait le passage. A cette vue, Delahodde recula et se mit à protester de son innocence; mais le dossier qui contenait les rapports était sur la table ; les écritures furent confrontées et le délateur, confondu, vit qu’il n’avait plus qu’à implorer la miséricorde de ses juges. Ceux-ci, en proie à une colère violente, ne voulurent rien entendre; Caussidière, s’avançant vers Delahodde, lui présenta son pistolet tout armé, en lui disant avec le plus grand sang-froid qu’il ne lui restait plus autre chose à faire, pour témoigner son repentir, que de se brûler la cervelle. Delahodde était terrifié, la sueur ruisselait de son front; il tremblait, sanglotait; il conjurait qu’on le laissât vivre. Alors Albert, touché de ses supplications , intervint en sa faveur. D’autres firent remarquer qu’un coup de pistolet donnerait l’alerte dans le quartier et trahirait une mort qui devait rester secrète.