‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 133 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

esprit. Les élections de la garde nationale qui se préparaient et la convocation prochaine des réunions électorales pour l’Assemblée constituante éveillaient en lui de vives appréhensions. 'Il sentait confusément la bourgeoisie passer de la première stupeur à la réflexion. De la réflexion au concert, il n’y avait pas loin; si elle arrivait à se concerter, c’en était fait, selon toute apparence , de la prépondérance du prolétariat. Il importait donc que le prolétariat se coalisât fortement pour opposer aux habiletés de la bourgeoisie une action politique bien combinée.

Ce fut là l’objet des conférences particulières et confidentielles qui se tenaient au Luxembourg en dehors des séances à demi officielles de la Commission des travailleurs. Là ne furent admis que des hommes absolument dévoués à M. Louis Blanc et disposés à |

recevoir de lui le programme de leur conduite politique. Ces hommes, choisis par les ouvriers comme les plus capables et les plus énergiques d’entre eux, exerçaient sur le peuple de Pans une influence considérable ; ils connaissaient avec exactitude ses dispositions morales, ses ressources matérielles ; ils pouvaient se rendre compte, jour par jour, des plus légères variations de l’opinion populaire. Par eux, M. Louis Blanc, qui n’avait aucun rapport direct ni avec les clubs ni avec aucune police, pas plus celle de M. Caussidière que celle de M. Sobrier ou celle de M. Ledru-Rollin, restait cependant en contact avec le cœur de la population ouvrière et comptait en quelque sorte les battements de ce cœur agité. Au moment dont je parle, la fièvre populaire excitée par les clubs correspondait avec les vues intimes de M. Louis Blanc. Le jacobinisme, qui dominait

D. STliUN

dans l’entourage du ministre de l’intérieur, : avait réveillé par des paroles provocantes les susceptibilités de la bourgeoisie. Voyant qu’ elle pourrait bien prendre sa revanche dans l’urne électorale, il jetait dans la population ouvrière : cette pensée funeste qu’il fallait à tout prix i retarder les élections et perpétuer entre les , mains du gouvernement provisoire, qu’il serait j facile de surveiller et d’épurer au besoin, le i pouvoir révolutionnaire.

M. Louis Blanc qui, dès l’origjne , avait conçu l’établissement de la République par l’action d’un gouvernement dictatorial indéfiniment prolongé, seconda de toute son éloquence, dans ses entretiens confidentiels du Luxembourg, les idées impolitiques suscitées dans les clubs et dans la presse par les agitateurs. Sans se concerter avec eux, il prépara, il organisa de son côté ce que l’on commençait alors à nommer une manifestation populaire, dans le double dessein de faire passer à la bourgeoisie, qui commençait à l’oublier, | une revue du peuple, d’obtenir de la majorité du conseil l’ajournement des élections et de la rentrée des troupes dans Paris ; deux moyens infaillibles, selon lui, d’affermir et de perpétuer le gouvernement du prolétariat.

Afin de bien comprendre ce que fut cette manifestation, à laquelle est resté le nom de Journée du 17 mars, il nous faut retourner de quelques jours en arrière et saisir à son origine le premier mouvement de résistance à la révolution, le premier symptôme de rébellion contre le gouvernement provisoire qui se tra- ; hît dans la bourgeoisie. L’occasion en fut pué- ; rile ; les suites immédiates tournèrent à son | détriment. Mais l’impulsion une fois donnée ! ne s’arrêta plus, et les factions royalistes, se fortifiant chaque jour et par le temps que leur laissait la prolongation d’un état provisoire et par la tactique absurde des meneurs populaires, regagnèrent insensiblement dans le pays une grande partie du terrain que la victoire clémente du peuple et l’établissement d’une République conciliatrice leur avaient fait perdre. La désorganisation de l’ancienne garde na- i

tionale, de cette armée civique qui représentait, sous le règne de Louis-Philippe, le véritable esprit de la bourgeoisie, en défiance aussi bien contre les usurpations du pouvoir royal que contre les invasions de la force populaire, portait une atteinte profonde à l’orgueil et à la sécurité des classes riches. Par décret du 27 février, le gouvernement provisoire avait déclaré que tout Français majeur faisait partie de la garde nationale; le 14 mars, sur la proposition du ministre de l’intérieur, il avait prononcé le changement des anciens cadres, la dissolution des compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs (1), et fixé au 18 avril l’élection des nouveaux officiers par le suffrage universel. Ce décret était tout à la fois le plus régulier dans la forme et le plus révolutionnaire dans le fond de tous ceux qu’eût encore rendus le gouvernement; ce n’était ni plus ni moins que l’armement légal du prolétariat et sa prépondérance organisée dans une institutution dont le caractère et l’esprit primitif avaient été de le combattre. La bourgeoisie sentit le coup qui lui était porté : le sentiment d’égalité jalouse et le principe du droit démocratique qui l’avaient animée pendant sa longue lutte contre la noblesse et contre la royauté semblaient tout à coup taris en elle du moment quelle se voyait forcée d’en étendre au peuple les conséquences. La féodalité industrielle ne voulut pas comprendre qu’à son tour il lui fallait renoncer à ses privilèges. La garde nationale se révolta à la pensée de l’égalité dans l’uniforme, et sans prendre souci de l’exemple détestable qu’elle donnait à la multitude, elle se répandit en murmures contre le gouvernement.

De son côté, M. Ledru-Rollin venait de fournir un motif spécieux aux murmures de la bourgeoisie. Nous l’avons laissé au ministère de

(1) Les gardes nationales avaient été jusque-là composées ; 1" de chasseurs qui formaient la masse des soldats; 2“ de voltigeurs; ;i“ de grenadiers. Les voltigeurs et les grenadiers, recrutés parmi les l.abitants les plu; considérables, formaient doux conipaguies d’élite qui portaient des signes distinctifs et constituaient dans les r.angs de la garde civique une espèce d’îiristücraiie bourgeoise.

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