‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 134 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

l’intérieur donnant aux commissaires envoyés dans les départements ses premières instructions. Comme ces instructions se trouvaient insuffisantes en présence des mille difficultés que soulevait à chaque pas une mission trèscomplexe, les commissaires insistèrent vivement pour qu’on leur en adressât de plus précises. Alors le ministre chargea M. Jules Favre de rédiger une circulaire qui parut le 8 mars au Moniteur, revêtue de sa signature, et qui devint aussitôt l'occasion , le prétexte et le signal d’une scission que la sagesse du peuple de Paris et la balance établie dans le gouvernement provisoire entre les opinions extrêmes avaient jusque-là retardée.

La circulaire du ministre de l’intérieur ne contenait cependant rien, ni dans le fond ni même dans la forme, d’aussi révolutionnaire que plusieurs des décrets du gouvernement provisoire. Elle ne faisait autre chose que de confirmer un fait accompli et nécessité par la révolution, c’est-à-dire la concentration provisoire de pouvoirs extraordinaires entre les mains de républicains chargés de remplir dans les départements les fonctions que le gouvernement provisoire remplissait dans la capitale. Le ton de la circulaire était, d’ailleurs, sauf une phrase malheureuse et qui donna prise à la malveillance, plein de modération, en parfait accord avec les paroles que l’on applaudissait chaque jour dans la bouche de MM. de Lamartine, Arago, Garnier-Pagès : « L’union de tous, y disait le ministre de l’intérieur, doit être la source de la modération après la victoire. Votre premier soin aura donc été de faire comprendre que la République est exempte de toute idée de vengeance et de réaction. » Puis il recommandait aux commissaires de rassurer les esprits timides et de calmer les impatients : « Les uns, disait-il, s’épouvantent de vains fantômes, les autres voudraient précipiter les événements au gré de leurs ardentes espérances. Vous direz aux premiers que la société actuelle est à l’abri des commotions terribles qui ont agité l’existence de nos pères; aux autres vous direz

qu’on n’administre pas comme on se bat. Le sol est déblayé, le moment est venu de réédifier. Or, qui, pour l’accomplissement de cette grande œuvre, n’est pas disposé à s’élever audessus de tous les méprisables calculs de l’égoïsme? La France est prête à donner au monde le beau spectacle d’une nation assez forte pour faire appel à toutes les libertés, assez sage pour en user pacifiquement. Dans ce vaste mouvement des esprits si énergiquement entraînés vers l’application des principes de fraternité et d’union, où est le danger pour qui que ce soit? Où rencontre-t-on le prétexte d’une crainte? »

Non content de répudier ainsi, sans aucune I équivoque, toute atteinte aux libertés et aux j lois, M. Ledru-Rollin, pour achever de rassui rer les esprits, annonçait le terme prochain d'un état transitoire par la convocation de l’Assemblée nationale. Il ne laissait subsister à cet égard aucun doute en disant :

« Quant à nous, salués par l’acclamation populaire pour préparer l’établissement ^'définitif de la démocratie, nous avons hâte, plus que tous, de déposer dans les mains de la nation souveraine l’autorité que l’insurrection et le salut public nous ont conférée. Mais, pour remplir plus dignement cette noble tâche, nous avons essentiellement besoin de confiance et de calme. Tous nos efforts tendront à ce qu’il n’y ait pas une heure de perdue, et qu’au plus tôt, sortis cette fois sans fiction du sein du peuple tout entier, les représentants du pays se réunissent pour révéler sa volonté et régler les destinées de l’avenir. A cette Assemblée est réservée la grande œuvre. La nôtre sera complète si, pendant la transition nécessaire, nous donnons à la patrie ce quelle attend de nous : l’ordre, la sécurité, la confiance au gouvernement républicain. Pénétré de cette vérité, vous ferez exécuter les lois existantes en ce qu’elles n’ont rien de contraire au régime nouveau. Les pouvoirs qui vous sont conférés ne vous mettent au-dessus de leur action qu’en ce qui touche l’organisation politique dont vous devez être les instruments actifs et dévoués.

N’oubliez pas non plus que vous agissez d’urgence et provisoirement, et que je dois avoir immédiatement connaissance des mesures prises par vous. C’est à cette condition seulement que nous pourrons, les uns et les autres, maintenir la paix publique et conduire la France, sans secousses nouvelles. Jusqu’à la réunion de ses mandataires. >»

Il poussait enfin les ménagements envers les classes riches jusqu’à recommander explicitement aux commissaires de résimer atec précision et clarté tout ce qui touchait au sort des travailleurs^ de ménager les transitions y et de ne point inquiéter des intérêts respectables y dont le trouble pourrait nuire à ceux mêmes que Von voudrait protéger (1).

L’esprit de conciliation qui dictait de semblables instructions sera manifeste dans l’avenir pour tous les hommes de bonne foi ; mais, dans les discordes civiles, la bonne foi des partis, qui relèverait la défaite et tempérerait la victoire, disparaît si complètement que la calomnie trouve accès partout, et que là où l’on tente de la repousser, c’est encore en lui opposant le mensonge.

Une indignation vraie à demi, à demi factice, de même nature que celle qui poussait à la révolte les compagnies privilégiées de la garde nationale, éclata dans les partis roj^alistes à la lecture de la circulaire où se trouvait, entre tous les passages que je viens de citer, le passage suivant, dont on se fit contre M. Ledru-Rollin une arme perfide :

« Le pouvoir méprisable que le souffle populaire a fait disparaître, disait la circulaire, avait infecté de sa corruption tous les rouages de l’administration. Ceux qui ont obéi à ses instructions ne peuvent servir le peuple. A la tête de chaque arrondissement, de chaque municipalité, placez donc des hommes sympathiques et résolus. Ne leur ménagez pas les instructions, animez leur zèle. Par les élections qui vont s’accomplir, ils tiennent dans

(1) Voir la première circulaire de M. Ledru-Rollin, au Monitcur du 9 mars.

leurs mains les destinées de la France : qu’ils nous donnent une assemblée nationale capable de comprendre et d’achever l’œuvre du peuple. En un mot, tous hommes de la veille et pas du, lendemain. »*

Cette phrase malhabile, qui cependant n’exprimait autre chose qu’une idée fort simple, acceptée par tout le monde, à savoir que la République devait employer des agents républicains (1), fut commentée et raillée de raille I manières par la presse royaliste. Comme il ! arrive généralement en pareilles occasions, ces attaques outrées, au lieu d’éclairer le ministre et de le rendre plus circonspect, le provoquèrent à des exagérations nouvelles. Dans la circulaire du 12 mars, il insista sur le point qui avait blessé, et lui qui recommandait à ses agents, dans ses instructions verbales, tous les ménagements de la prudence, il leur adressa dans une circulaire officielle, comme s’il eût pris plaisir à défier l’opinion, des injonctions aussi inutiles qu’impolitiques.

“ Vous demandez quels sont vos pouvoirs, disait le ministre, ils sont illimités. Agent d'une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaire aussi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour l’accomplissement de cette tâche, vous êtes investi de sa souveraineté, vous ne relevez que de votre conscience, vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut public. »

(1) Cette nécessité était comprise de tous les hommes de bonne foi. Un grand nombre d’anciens députés, de personnes influentes dans le parti conservateur ou libéral, renoncèrent ! aux candidatures qui leur étaient ofl’ortes par ce sentiment de ; convenance politique. M. l’aillard-Ducléré , beau-père de M. de Montalivet, proclamait tout haut l’intentiou d’appuyer l’élection de MM. Garnier-Pagès et Ledru-Rollin. Le maréchal Bugeaud déclinait la candidature. Un ancien député des Côtes-du-Nord et du Morbihan, M. Bernard, conseiller à la cour de cassation, s’exprimait ainsi dans une lettre à ses conj citoyens : « Est-ce bien d’ailleurs aux députés qui ont soutenu depuis huit ans la monarchie constitutionnelle, qu’il faut de • mander l’établissement de la République? Quelque sincère que fût leur concours, la défiance inspirée par leur passé ne les Irapperait-elle pas d’impuissance? 11 importe, à mon avis, que l’Assemblée nationale, sauf un certain nombre d’orateurs et d’écrivains éminents de nos deux anoiennes chambres, scit composée d’hommes nouveaux, i) (Jourtml des Débats, 23 murs

Cette seconde circulaire eut pour effet immédiat de déterminer dans Paris, et bientôt après dans les départements, un mouvement prononcé contre la République. Les petits commerçants, les petits capitalistes d’opinion libérale qui avaient accepté la République comme une conséquence un peu forcée, mais supportable, de leur opposition au gouvernement déchu, en voyant qu’on voulait exclure de la représentation nationale les anciens députés de la gauche, s’irritèrent. Plutôt que d’examiner les choses de sang-froid et d’apprécier à leur juste valeur des paroles oü l’inconsidération avait plus de part que la volonté d’opprimer, ils s’en prirent àM. Ledru-Rollin de tout ce qui les effrayait ou les blessait dans le mouvement révolutionnaire, et pour résumer tous leurs déplaisirs en une brève formule, ils l’accusèrent de communisme.

De son côté, la majorité du conseil blâmait M. n.edru-Rollin et se déclarait offensée de ce que le ministre n’avait pas jugé convenable de lui soumettre un acte de cette importance. M. de Lamartine surtout, qui voyait avec une inquiétude extrême l’irritation de part et d’autre aller croissant, tout en exprimant très-ouvertement à M. Ledru-Rollin sa désapprobation personnelle, tentait de sincères efforts pour l’arrêter dans la voie où son entourage le poussait et pour empêcher l’éclat d’une scission dans le gouvernement provisoire. « Vos circulaires, disait-il au ministre de l’intérieur dans leurs entretiens particuliers, font plus de mal à la République que dix batailles perdues, car elles réveillent dans le pays les souvenirs d’un temps que le peuple lui-même a voulu répudier ; elles détruisent tout l’effet que sa modération a produit sur l’opinion ; elles aliènent à la République, en lui faisant parler un langage dictatorial, tous les citoyens qu’une politique libérale et généreuse lui avait conciliés dès sa première heure. »

Par moments, l’éloquence de M. de Lamartine persuadait M. Ledru-Rollin, dont l’intelligence ne se fermait pas volontairement à la

vérité ; mais, dès qu’il retrouvait son entou- ‘ rage intime et les ambitieux subalternes qui voulaient par lui soumettre la France à leur bon plaisir, il prêtait l’oreille à leurs suggestions et ne repoussait plus que d’un accent bien faible les projets de complots qui se tramaient entre eux pour l’investir de la dictature. Pendant ce temps, la garde nationale s’excitait de plus en plus contre lui, et n’osant encore élever la voix contre le gouvernement provisoire tout entier, elle affectait d’isoler le ministre de l’intérieur et le rendait seul responsable de toutes les mesures révolutionnaires.

On était dans ces dispositions réciproques, quand, le 15 mars, la veille même du jour annoncé pour la grande protestation des compagnies d’élite, quelques délégués de la garde nationale de la banlieue vinrent à rHôtel-de- Ville. Ayant été introduits auprès de M. de Lamartine, que l’on espérait pousser à une rupture avec M. Ledru-Roîlm, ces délégués se plaignirent amèrement à lui du décret du 14 mars, et lui firent entendre qu’ils comptaient sur son intervention dans le conseil pour obtenir la réparation qui leur était due. Le même soir, une députation du club de la garde nationale, ayant à sa tête un riche bourgeois d’opinion légitimiste, M. de Lépine, renouvela les mêmes plaintes à M. de Lamartine, et lui peignit avec plus d’insistance encore le mécontentement général soulevé dans la bourgeoisie parisienne par les circulaires de M. Ledru-Rollin. M. de Lépine n’omit rien de ce qui pouvait, selon lui, faire impression sur l’esprit de M. de Lamartine, et termina son discours en l’interpellant sur sa politique particulière et sur la part de responsabilité qu’il lui convenait d’assumer dans les actes du ministre de l’intérieur.

Il y avait, dans ces démarches, de la garde nationale auprès de M. de Lamartine, une insinuation très-directe et en quelque sorte une sommation de se détacher de la partie révolutionnaire du gouvernement provisoire, et de prendre, au nom des classes bourgeoises et

de l’opinion conservatrice, le gouvernement des affaires. Mais M. de Lamartine, que nous venons de voir reprocher vivement à M. Ledru-Rollin son langage impolitique, ne se laissa point aller à la tentation d’en tirer avantage. Il ne voulait pas plus de la dictature bourgeoise en sa personne qu’il n’entendait souffrir de dictature populaire en la personne de MM. Ledru-Rollin ou Louis Blanc. Son ambition lui montrait dans une perspective rapprochée un but plus haut. Il voulait être l’élu du pays tout entier; et cette ambition, à l’heure où il la conçut, n’avait rien de chimérique, car de tous les points de la France on entendait monter vers lui un murmure approbateur, un assentiment, inquiet encore, mais dont l’accent se raffermissait chaque jour, et qui, en lui promettant l’empire de l’opinion, lui commandait la patience.

L’attitude prise en cette circonstance par M. de Lamartine fait honneur à sa loyauté. Il repoussa la prétention des compagnies privilégiées à rester en dehors de la règle commune; il évita de parler en son nom personnel, mais en même temps il promit que le gouvernement tout entier s’expliquerait sur la conduite qu’il entendait tenir dans les élections, et rétablirait ce qui, dans les termes et non dans l’intention des circulaires, avait pu blesser la fierté publique. Ces assurances obligeaient M. de Lamartine à se retirer si le gouvernement refusait de les ratifier ; mais il connaissait trop bien la faiblesse du ministre de l’intérieur et son isolement dans le conseil, où MM. Louis Blanc et Albert ne le soutenaient qu’à demi, pour concevoir à cet égard des inquiétudes sérieuses. Il s’occupa donc sans retard à rédiger un projet de proclamation qui contenait le désaveu des circulaires, et l’apporta le lendemain au conseil réuni à l’Hôtel- de-Ville.

Depuis le matin, Paris était agité; mille bruits contradictoires jetaient le trouble dans les esprits. On savait qu’il se tramait quelque chose contre le gouvernement provisoire; mais, ainsi qu’il arrive le plus souvent dans j

nos discordes civiles, l’émotion, produite à la fois sur tous les points de la cité, ou ne s’expliquait pas du tout à elle-même, ou s’expliquait par des causes opposées.

Aux abords de l’Hotel-de-Ville, tout présageait une lutte sérieuse. Quand la première légion de la garde nationale, qui s’était mise en marche, tambours en tête, sous la conduite de ses officiers, déboucha sur la place du Châtelet, elle se vit tout d’un coup arrêtée par une masse considérable d’hommes du peuple qui, avertis la veille au soir dans les clubs, étaient accourus pour défendre, contre les bourgeois et les légitimistes, le gouvernement provisoire. Des colloques animés s’engagent, des propos injurieux sont échangés. Le général Courtais, escorté de trois chasseurs à cheval et de deux élèves des écoles, paraît à ce moment et, l’épée nue à la main, haranguant la première légion, il lui reproche, en termes très-vifs, l’illégalité de sa démarche et le mauvais exemple qu’elle donne au peuple. Une clameur prolongée l’interrompt; les cris de a bas Courtais l à bas les communistes (1)! retentissent dans les rangs; le peuple se presse autour du général pour le défendre; une lutte corps à corps s’engage pendant laquelle un garde national, se précipitant sur le général et l’accablant d’insultes, lui arrache son épée et ses épaulettes. A cette vue, la foule, qui grossissait de minute en minute, se jette en avant, rompt les rangs de la garde nationale, la force à reculer, la disperse et, après l’avoir poursuivie quelque temps de ses huées, revient triomphante occuper les quais et la place.

Mais, pendant que la R® légion subissait cet échec ridicule, la 10® occupait la place de l’Hotel-de-Ville, appuyant les compagnies d’élite qui attendaient, dans une attitude menaçante et en proférant les propos les plus séditieux, le retour de la députation envoyée au gouvernement provisoire. Pendant la défi) A ce moment-là, la confusion des idées était si grande que la bourgeoisie voyait dans M. Ledru-RoUiu le chef des communistes.

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