‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 136 sur 266 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

« Le peuple a été héroïque pendant le combat, généreux après la victoire, magnanime assez pour ne pas punir...

« Il est calme, parce qu’il est fort et juste.

« Que les mauvaises passions, que les intérêts blessés se gardent de le provoquer « Le peuple est appelé aujourd’hui à donner la haute direction morale et sociale.

Il est de son devoir de rappeler fraternellement à Tordre ces hommes égarés qui tenteraient encore de se maintenir en corps privilégiés dans le sein de notre cité.

« Il voit d’un œil sévère ces manifestations contre celui des ministres qui a donné tant de gages à la révolution. »

Cette proclamation très-habile exprimait exactement les dispositions naïves de la masse populaire. La plus grande partie des ouvriers ne connaissaient encore que très-vaguement la division qui régnait entre la majorité et la minorité du conseil. Ils vénéraient par tradition les noms d’Arago et de Dupont (de l’Eure) ; ils ne s’occupaient ni de M. Marrast,

1 ni de M. Marie, ni de M. Garnier-Pagès. La

l’üupari-üavYJ^ rue du io.

DF.UXIKME PARTIE

LES VÉSUVIENNES (P. 248).

plus grave accusation qui se fût encore produite contre M. de Lamartine, c’était d’être un peu faible et de se laisser tromper par les royalistes. Il ne s’agissait donc véritablement, dans l’esprit du peuple, que de donner confiance au gouvernement et de l’engager à persévérer dans le bien (1). Les principaux chefs de clubs, qui portaient dans ce projet de manifestation populaire une vue plus politique et voulaient, en arrachant à la majorité du conseil l’ajournement des élections et l’éloignement de l’année, raffermir dans le gouverne-

(1) Qu’il me soit permis de rappeler ici un propos naïf entendu le 17. dans un groupe populaire, au moment où le gouvernement parut sur l’estrade de l’Hôtel-de -Ville, et qui peint admirablement le sentiment le plus général dont la masse était animée ; « Quel malheur qu’il y en ait un qui soit un peu vieux, disait un ouvrier, en regardant Dupont (de l’Lure), les autres en ont bien pour vingt ans encore cl faire no/r bon'teur et à nou, d'^fendre Ci.ulre l'étranger, i

ment l’autorité de la minorité révolutionnaire, étaient loin de se prêter à la trahison préméditée par quelques factieux. Aucun d’eux ne voulait renverser M. de Lamartine. M. Gabet, qui eut, le 16 au soir et dans la matinée du 17, des entretiens avec lui, s’employa, avec beaucoup de zèle et d’habileté, à modérer ces hommes et à les mettre en garde contre les suggestions des agents de M. Blanqui; M. Sobrier, qui mieux que d’autres connaissait le plan des conspirateurs, promettait d’y avoir l’œil. Ce plan, d’ailleurs, pas plus que le complot du 25 février, évanoui au souffle même de celui qui l’avait conçu, ne reposait sur rien de solide. Crier bien haut à la trahison du gouvernement provisoire, dire tout baqu’on était en force pour s’emparer de l’Iîôtel-de-Ville, glisser dans l’oreille de quelquesuns que Blanqui méritait seul la confiance des

D. STKHX.

révolutionnaires, c’était toute la tactique des conspirateurs; et cette tactique, qui pouvait amener un tumulte passager, était absolument impuissante à remuer la grande masse du peuple. M. Blanqui lui-même, dans la dernière conférence qu’il eut à une heure du matin avec les conjurés, n’osa pas dire qu’il fallait renverser le gouvernement provisoire, et ne parla que de V épurer. La pétition, qui demandait dans l’origine l’ajournement indéfini des élections, fut aussi très-modifiée par l’influence de M. Cabet,

Cependant le gouvernement provisoire, prévenu depuis plusieurs jours par M. Louis Blanc de la manifestation des corporations, et mieux instruit que ne pouvait l’être celui-ci des éléments perturbateurs qui menaçaient d’en dénaturer le caractère, attendait avec une inquiétude extrême, à l’Hotel-de-Ville, ce qui allait sortir d’un pareil ébranlement de la population.

Si la majorité du conseil n’avait songé qu’à son propre salut, il lui était facile d’appeler à sa défense les baïonnettes de la garde nationale. La journée de la veille montrait assez son vif désir de commencer la lutte avec la révolution. Mais, j’ai déjà eu occasion de le faire remarquer, les hommes qui composaient la majorité du conseil, aussi bien que ceux qui s’y trouvaient en minorité, pour différer de vues politiques, n’en restaient pas moins d’accord dans le sentiment du dévouement au pays. Tous souhaitaient sincèrement d’épargner à la République les malheurs de la guerre civile.

Les préparatifs de défense du gouvernement se bornèrent donc à faire fermer les grilles de l’Hôtel-de-Ville, derrière lesquelles le colonel Rey disposa deux à trois mille volontaires auxquels il commandait depuis le 24 février. C’était une troupe formée au hasard, médiocrement disciplinée et plus disposée, à en juger par son origine et par son langage, a se joindre dans l’occasion au peuple qu’à lui opposer une résistance sérieuse. Tout allait donc dépendre de la sagesse populaire.

et l’issue de la journée se pouvait d’autant moins prévoir que cette sagesse instinctive et orageuse n’avait pas conscience d’elle-même.

Vers une heure de l’après-midi, on vit paraître, à l’extrémité de la place de Grève, la tête du cortège populaire. Elle était composée de cinq à six cents clubistes, parmi lesquels on comptait quelques femmes, et qui marchaient en rang, dix par dix, précédés de leurs drapeaux. Après eux venait la longue procession des corporations ouvrières. Séparées l’une de l’autre par des intervalles égaux, chacune de ces corporations suivait sa bannière flottante, et, s’avançant lentement, d’un pas mesuré, elle se rangeait sous les fenêtres de l’Hôtel-de-Ville dans un ordre parfait. On n’entendait dans cette masse compacte d’hommes, de femmes, de vieillards, d’enfants, aucune rumeur. Le commandement s’y faisait sans bruit, et la plus stricte discipline maintenait dans les rangs de cette armée en blouse une régularité que les plus belles troupes du monde eussent applaudie. Les physionomies mêmes, toutes recueillies et graves, exprimaient la pensée du devoir accompli qui animait et contenait cette multitude.

Quand la place fut entièrement remplie, le mouvement du cortège s’arrêta : les chefs des clubs et les délégués des corporations, s’approchant de la grille, demandèrent à être introduits auprès du gouvernement provisoire. M. de Lamartine, qui venait de recevoir de M. Cabet l’assurance que les clubs n’avaient aucune intention hostile, fit ouvrir les grilles à une cinquantaine de délégués, et le conseil tout entier se transporta dans une des salles les plus spacieuses de l’Hôtel-de -Ville, afin de les recevoir solennellement. Pendant ce temps, le peuple, resté sur la place, entonnait d’une voix mâle, et sans rompre ses rangs, la Marseillaise.

« Citoyens! que demandez-vous? » dit, en s’adressant à la députation des clubs, le vieux défenseur des libertés constitutionnelles, Dupont (de l’Eure). Il y avait dans l’accent avec lc‘(iuel il posa cette interrogation une certaine

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