DEUXIÈME PARTIE
libération du conseil, qui ne dura pas moins ' de deux heures, des clameurs de toute nature ne cessèrent de retentir. L’arrivée de M. Ledru-Rollin, qui se rendait à l’Hotel-de-Ville dans la voiture de M. Arago, porta l’exaspération des séditieux à son comble. Mille propos insultants, mille outrages furent proférés sur le passage du ministre de l’intérieur. En vain M. Arago, penché hors de sa voiture, essayait de calmer, de ramener à la raison, au respect d’eux-mêmes ces hommes qui se disaient les défenseurs de l’ordre. « Mort à Ledru-Rollin ! « répétaient ces furieux, sans vouloir rien entendre. L’un d’eux même, en se rapprochant de la voiture, fit un geste menaçant. « Malheureux! s’écria M. Arago en lui saisissant le bras, oubliez-vous donc qu’ici même, à cette place, périt Foulon! » Mais que pouvaient, sur de si aveugles passions, les avertissements d’un vieillard et les souvenirs de l’histoire !
Parvenu enfin, à travers cette émeute odieuse autant que ridicule, jusqu’à l’Hôtelde-Ville, M. Arago, en faisant au conseil le récit de ce qui se passe sur la place, prête une force nouvelle à l’opinion de M. de Lamartine. M. Ledru-Rollin n’essaye point de la combattre; il désavoue les termes de la circulaire, dont il rejette la responsabilité sur M. Jules Favre, et, après que M. de Lamartine, sur les observations de M. Louis Blanc, a de son côté consenti à modifier plusieurs des expressions de sa proclamation, tous les membres du gouvernement y apposent leur signature. Pendant ce temps, MM. Arago, Marrast et Bûchez recevaient la députation de la garde nationale et lui exprimaient avec sévérité le blâme que méritait sa conduite. M. Arago surtout, usant du droit que lui donnaient son âge et l’autorité de son nom, lui faisait sentir sans ménagement l’absurdité d’une pareille rébellion, et les effets fâcheux qu’elle ne pouvait manquer de produire.
« On a parlé de M. Ledru-Rollin, dit M. Arago, comme ayant pris personnellement la détermination dont il s’agit. En sa qualité I
' de ministre de l’intérieur, M. Ledru-Rollin a des déterminations à prendre, dont nous le laissons seul responsable. Mais le décret qui vous émeut a été arrêté en conseil du gouvernement, après avoir entendu les chefs naturels de la garde nationale, MM. de Courtais et Guinard. Nous nous sommes bien imaginés que cette mesure causerait une petite émotion; mais nous n’avions pas cru que cette émotion fût aussi profonde, et que surtout elle vous déterminerait à faire une démarche qui a eu déjà ses inconvénients, mais qui en aura peut-être un bien plus grave encore. Cet inconvénient-là, vous le verrez demain. Demain, nous aurons une manifestation de la classe ouvrière pour répondre à celle de la garde nationale. Nous la calmerons, je l’espère; mais ne pensez-vous pas qu’il serait déplorable d’établir entre les ouvriers et la garde nationale un antagonisme, quand nous voulons, au contraire, la plus grande union? »
Le ton sévère de cette admonestation et l'annonce positive d’une démonstration populaire pour le lendemain firent tomber l’arrogance des députés. Ils se retirèrent en silence ; descendus sur la place, ils virent qu’ils avaient agi prudemment, car les masses populaires affluaient de tous côtés aux cris de Vite Ledru-Rollin l et il n’était plus possible à la garde nationale de persister dans sa tentative insensée.
Elle se retira donc, confuse et humiliée, emportant avec elle la honte d’une démarche puérile et la désapprobation de tous les bons citoyens. Dans une révolution où les masses aveugles s’étaient montrées si promptes à l’oubli et si facilement apaisées, n’était-ce pas, en effet, une faute impardonnable à la bourgeoisie que de donner ouvertement, comme elle venait de le faire, l’exemple des rancunes et de l’esprit de vengeance? N’était-ce pas une chose inouïe que le premier signal de la lutte entre les classes partît de celle-là même qui se prétendait commise à la défense de l’ordre, et que les premiers cris de mort fussent pous- 1 sés par les hommes de la légalité et de la paix?
Nous allons assister à un spectacle bien différent et voir comment le peuple, si follement provoqué, répondit une seconde fois encore par la modération et la sagesse.
J’ai dit que M. Louis Blanc méditait, depuis quelque temps déjà, une grande manifestation populaire, non dans le dessein de renverser la majorité du gouvernement, les complots et les conspirations répugnaient à son esprit orgueilleux (1), mais pour exercer sur elle une intimidation mc-”ale. Dans ces vues, il était nécessaire que cette manifestation restât calme et ne devînt le prétexte d’aucun désordre. Aussi en régla-t-il avec un soin minutieux l’ordonnance et la discipline. Pas d’armes, pas de cris, pas de violence, mais une longue, silencieuse et solennelle procession de toutes les corporations à travers Paris ; la demande, respectueusement apportée au conseil par une députation, de l’ajournement des élections et de l’éloignement des troupes : tel était le programme donné par M. Louis Blanc aux délégués du Luxembourg, d’accord en cela avec M. Caussidière, qui favorisait le parti de M. Ledru-Rollin, mais ne jugeait pas le moment venu d’agir ouvertement à main armée.
Les clubs qui, de leur côté, sans projets bien arrêtés, entretenaient dans le peuple l’agitation et la défiance, comprirent, en voyant l’émeute avortée de la garde nationale, que l’instant était favorable pour faire la loi au gouvernement, et qu’il fallait saisir l’occasion. En conséquence, une réunion générale des chefs de clubs eut lieu dans la soirée du IG, et l’on y tomba d’accord sur la nécessité de convoquer le peuple pour le lendemain. Toute la nuit se passa à écrire, à imprimer des lettres, des proclamations, des affiches. Une foule d’émissaires se répandirent dans
(1) M. do Lamartine lui rend ce témoignage : « Il souffla les erreurs, écrit-il dans son Histoire de la Révolution de 1848 (v. II, p. 207), jamais les séditions. » En effet, M. Louis Blanc refusa, quelques jours avant le 17 mars, de se rencontrer en maison tierce avec M. Blanqui. « Un membre du gouvernement, dit-il à la personne qui l’engageait à cette entrevue, ne doit pas voir un conspirateur. »
les ateliers de Paris et de la banlieue. Le gouvernement provisoire, disaient-ils, attaqué par les royalistes, avait courageusement résisté; il fallait aller l’en féliciter, lui promettre de nouveau le concours du peuple, et remercier en particulier M. Ledru-Rollin de son dévouement à la nation.
La proclamation suivante, affichée dans la matinée du 17 sur tous les murs de Paris et saisie, par ordre de M. Émile Thomas, dans les ateliers nationaux, où elle avait causé une grande émotion, fait voir avec quelles précautions infinies ceux d’entre les chefs de clubs qui complotaient le renversement du gouvernement provisoire dissimulaient, en parlant au peuple, des projets que sa loyauté eût repoussés avec indignation.