PREMIÈRE PARTIE
sur les affaires d’Orient, n’existait plus, même en apparence, depuis le mariage du duc de Montpensier. En vain Louis-Philippe épuisait-il les petits artifices de sa diplomatie personnelle pour déjouer l’influence hostile de lord Palmerston et ramener à de meilleurs sentiments la reine Victoria; en vain s’était-il efforcé, dans des lettres intimes, d’expliquer, de commenter, de justifier, pièces en main, les négociations de cette alliance espagnole qui offusquait si fort l’orgueil de l’Angleterre ; toutes ces condescendances étaient demeurées sans résultat. Lord Palmerston continuait à nous attaquer partout, en Italie, en Espagne, en Orient.
M. Guizot dépité se tournait vers l’Autriche, et faisait au prince de Metternich des ouvertures auxquelles le vieux ministre prêtait depuis quelque temps une oreille plus favorable. Quoiqu’il ne prévît pas des catastrophes immédiates, le prince de Metternich s’abusait moins que le cabinet français sur l’état de l’Europe, parce qu’il le connaissait mieux. Il voyait s’amasser les difficultés, se compliquer les événements ; il comprenait l’importance, pour l’Autriche, d’enlever l’appui de la Fiance au mouvement révolutionnaire (1). Ce fut le but de son rapprochement; il eut bientôt à s’*en applaudir. Au lieu de seconder en Suisse l’effort des radicaux pour créer un pouvoir central qui les mît à même de réviser le pacte fédéral, cette œuvre absurde du congrès de Vienne, M. Guizot soutenait, avec une opiniâtreté inconcevable, l’intégrité des traités de 1815, qu’il avait naguère, devant les Chambres, déclaré violés par l’occupation de Cracovie. S’éprenant d’un amour singulier pour les libertés cantonales, le protestant, le philosophe défendait avec véhémence les jésuites de Lucerne et la ligue séparée. Notre ambassadeur avait ordre d’encourager par tous les moyens la résistance, et
(1) M. de Metternich prévoyait dès lors les éventualités qui pourraient forcer le pape à quitter ses États. Il admettait, dans ce cas, l’occupation française comme plus prudente et moins antipathique aux Italiens que l’intervention autiichienue.
de menacer la Diète en termes à la fois violents et ambigus, qui fissent croire à une intervention sans y engager, car on la savait chez nous impossible. La politique de Louis- Philippe, c’était de fomenter la guerre civile pour se donner le temps de concerter une médiation des cinq puissances (1) qui eût détruit l’indépendance helvétique. Triste dessein, conçu et conduit avec hésitation, avorté en quelques heures, par la faiblesse de ce parti dont on avait voulu enfler l’audace sans lui accorder d’autres secours que des promesses vagues et des envois d’armes clandestins ; mis à néant par la fermeté de la Diète, qui, avertie par la diplomatie anglaise du peuqu’elle avait à redouter de nos velléités d’intimidation, termina, sans presque verser de sang, une lutte insensée (2).
En Prusse, Frédéric-Guillaume, après avoir convoqué, par fantaisie d’imagination et désir de popularité, les états généraux, refusait de leur accorder une charte, et, tout en lançant des épigrammes contre le régime constitutionnel de la France, il donnait à la sagesse, à l’énergie, à l’habileté avec lesquelles le roi éludait les conséquences fâcheuses de ce régime, des louanges qui n’étaient pas de nature à réconcilier Louis-Philippe avec les libéraux français.
En Italie, le pape Pie IX avait accordé des réformes auxquelles le pays tout entier applaudissait. De proche en proche, le saintpère, qui n’avait songé d’abord qu’à des ré-
(1) M. Guizot était tombé d’accord avec M. de Metternich pour résoudre concurremment la question suisse. Il se flattait de renouer ainsi l’alliance continentale et de montrer à l’Angleterre qu’on pouvait se passer d’elle. Mais Louis-Philippe, malgré l’avis du duc de Broglie, alors ambassadeur à Londres, ne put se décider à courir la chance d’une rupture, et voulut absolument attirer lord Palmerston dans ces négociations. De là des lenteurs et des duplicités qui ne contribuèrent pas médiocrement au salut de la Diète helvétique.
(2) M. Guizot arrêtait au commencement de janvier, avec MM. de Kadowitz et de Colloredo, envoyés de Prusse et d’Autriche, le texte de la déclaration à la Diète helvétique. La Russie attendait, disait-elle, pour entrer dans cette coalition, qu’on en vînt à des mesures plus décisives. Quant à lord Palmerston, il soutenait, plutôt par opposition à la politique de la France que par sympathie pour le radicalisme helvétique, la pleine indépendance de la Suisse dans son régime intérieur.
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formes administratives, se voyait conduit à l’émancipation politique, et reculait effrayé, mais trop tard. L’esprit de liberté s’était ranimé soudain dans ces belles populations italiennes. Le royaume de Naples, la Toscane, le Piémont demandaient des constitutions. La Lombardie s’agitait. L’Autriche faisait avancer des troupes. Nos diplomates assistaient indécis à cette résurrection des nationalités; ils parlaient un langage équivoque; ils rendaient à M. Guizot, préoccupé de l’alliance autrichienne bien plus que de l’affranchissement de l’Italie, un compte si peu exact de la situation, que celui-ci, quarante-huit heures avant la révolution de Palerme, croyait encore la répression aisée et la cause des Bourbons hors de péril.
Pour se consoler de ses échecs et de l’indignation que soulevait, en France et à l’étranger, une politiques! contraire à nos traditions, à nos intérêts, à notre honneur, M. Guizot se berçait d’un vague espoir de rapprochement avec l’empereur de Russie. Depuis quelque temps, Nicolas se montrait, non pas plus gracieux, mais moins insultant envers le gouvernement français; il avait imposé silence à cette verve sarcastique qui, depuis 1830, s’exerçait impitoyablement sur la personne de Louis-Philippe ; il venait d’acheter pour cinquante millions de rentes françaises. Enfin le grand-duc Constantin, autorisé à passer quelques heures à Toulon au retour d’un voyage en Afrique, échangeait des présents avec le duc d’Aumale. C’est sur d’aussi faibles indices de bon vouloir que M. Guizot, tout prêt à effacer seize ans d’injures, fondait l’espérance d’une alliance chimérique. C’est dans une situation telle, à l’extérieur et à l’intérieur, que sa présomption redoublait, et que le ministre ouvrait les Chambres par le discours le plus provocateur qui eût encore été prononcé depuis 1830.
Et cependant une tristesse pleine d’anxiété pesait sur les esprits. On ne prévoyait point encore, mais on pressentait quelque catastrophe. Les conservateurs murmuraient tout
bas que Louis-Philippe vieillissait, qu’il voyait moins juste et s'opiniâtrait davantage dans ses erreurs. Le silence de M. Guizot accréditait une opinion qui le soulageait par moments d’une responsabilité incommode. On discutait, sans trop se gêner, les éventualités qui pourraient surgir à la mort du roi (1); on s’effrayait des troubles qu’amènerait une régence disputée. La mort subite de madame Adélaïde parut à chacun le présage de jours néfastes pour la dynastie. Personne n’ignorait la part considérable que cette princesse avait toujours eue dans les conseils du trône. Seule confidente des pensées intimes de Louis-Philippe, parce que seule, dans tout ce qui l’entourait, elle ' avait, par nature et par éducation, des ambi- I tions de même trempe que son frère, madame Adélaïde , depuis la révolution de Juillet, jouait un rôle important aux Tuileries. Femme d’habileté et de résolution, elle avait pris, lors de cette révolution, une initiative hardie dont Louis-Philippe était incapable. Ce prince lui savait gré de l’avoir, en quelque sorte, poussé au trône. Madame Adélaïde était, d’ailleurs, pour lui, un négociateur officieux, un précieux intermédiaire dans ses rapports compliqués et délicats avec les hommes politiques. Elle laissait par sa mort une place vide que personne ne pouvait occuper. Comme elle ne comptait que quatre années de moins que Louis-Philippe, sa fin semblait un avertissement. L’existence du roi pesait d’un si grand poids dans l’opinion que toutes les craintes, toutes les espérances demeuraient suspendues et s’ajournaient après son dernier soupir (2).
Depuis quelque temps aussi Ton s’entretenait des rivalités qui divisaient la famille
(1) « Je crains moins la mort que la caducité, » avait répondu l’un des ministres aux inquiétudes que lui exprimait un conservateur.
(2) Plusieurs fois, au bruit de sa mort, la Bourse baissa. Un jour M. de Rothschild envoya son fils au Château pour savoir ce qui en était. « Dites à votre père, lui dit le roi en l'abordant, que je n’ai été ni saigné ni purgé. » Louis-Philippe, comme tous les vieillards, aimait à faire parade de sa santé et plaisantait volontiers sur la régence, qu’A comptait bien empêcher en vivant jusqu’à la majorité du comte de Paris.