‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 15 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

royale. L’attendrissement qu’avait causé, en 1830, à la bourgeoisie, le spectacle de cet intérieur où régnait alors la plus parfaite concorde, avait fait place à des observations malignes qui donnaient cours à mille bruits injurieux. Le roi, disait-on, surveillait ses enfants avec une défiance extrême ; il redoutait de les voir devenir trop populaires, et les retenait, sans jamais se relâcher de sa rigueur, dans une dépendance détestée. Se souvenant de l’influence qu’avait exercée son salon sous le règne de Charles X, il voulait surtout éviter que les salons des jeunes princes devinssent des foyers d’opposition et de cabales. La dévotion de la reine servait, en cela comme en beaucoup d’autres choses, la politique d’un époux auquel elle vouait une admiration sans bornes et une soumission passionnée. Autour de la table à ouvrage de Marie-Amélie, une étiquette rigide rassemblait chaque soir de jeunes princesses que le bruit des fêtes et des plaisirs, les images lointaines d’une vie libre et joyeuse faisaient soupirer. Un ennui mortel glaçait ces réunions, d’où la gaieté était bannie comme une inconvenance. La duchesse d’Orléans pouvait seule, par le privilège de sa position, s’en exempter quelquefois. Assez mal vue du roi, qui la trouvait trop intelligente, objet d’un ressentiment caché de la part de la reine, qui attribuait à des alliances hérétiques, réprouvées par le ciel, la mort prématurée de ses deux enfants de prédilection (1) ; peu recherchée des autres princesses à cause de ses goûts sérieux et des ambitions qu’on lui supposait, la mère de l’héritier du trône se tenait à l’écart. L’éducation de ses deux fils occupait le temps le plus considérable de son veuvage sévère. Le culte qu’elle consacrait à la mémoire de son mari remplissait les heures que les soins de la maternité n’absorbaient pas. Bien qu’observée et suspecte, la duchesse d’Orléans entretenait

(1) La princesse Marie, épousa du piûnce de Wurtemberg, morte à vingt-six ans, avait, ainsi que le duc d’Orléans, par un mariage protestant, affligé et inquiété ràme ardemment catholique de Marie- Amélie.

discrètement quelques relations politiques et cherchait avec mesure à se faire connaître du peuple. M. Molé exerçait de l’empire sur son esprit, tandis quelle montrait beaucoup de froideur à M. Guizot; celui-ci ne s’en troublait guère. Tenant en grand dédain ce que le roi et lui appelaient la rêverie germanique (1), la scJmarmerei de la princesse et les pressentiments de son cœur maternel, il demeurait avec elle dans une réserve polie (2). « On me traite de jacobine, » disait la duchesse d’Orléans à une personne de son intimité, peu de jours avant le 24 février ; et ses appréhensions redoublaient avec sa sollicitude pour cet enfant débile, pâle et frêle, sous lequel elle sentait le sol trembler (3).

Si Louis-Philippe estimait trop la duchesse d’Orléans pour l’aimer, en revanche il estimait trop peu le duc de Nemours pour l’initier à sa politique. Le futur régent demeurait étranger aux choses par son manque d’initiative et aux

(1) Le passage suivant du testament de feu M. le duc d’Orléans semble indiquer qu’il ne croyait pas non plus l’intelligence de la princesse Hélène propre au maniement des affaires : « Si par malheur l’autorité du roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné jusqu’à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom ne fût prononcé pour la régence. En laissant, comme c’est son devoir et son intérêt, tous les soins du gouvernement à des mains viriles et habituées à manier l’épée, Hélène se dévouerait tout entière à l’éducation de nos enfants. »

(2) Un jour que la duchesse d’Orléans, eu causant avec M. Guizot, lui reprochait sa politique contre-révôlutiounaire : « Ah ! madame, lui répondit le ministre, quand le National ou la Réforme m’adressent ce reproche, j’y suis préparé ; mais il m’était permis de ne le point attendre de la bouche de Votre Altesse Royale. »

(3) La fin lamentable de M. Eresson, qui, en arrivant à l’ambassade de Naples, s’était coupé la gorge, avait frappé, comme un mauvais augure, l’imagination de la duchesse d’Orléans, dont ce diplomate habile avait négocié le mariage. Il est curieux de voir comment s’exprimait à propos de cet événement le prince de Joinville : « La mort de Bresson m’a funeste.. . Bresson n’était pas malade : il a exécuté son plan avec le sang-froid d’un homme résolu. J’ai reçu des lettres de Naples, de Montessuy et d’autres, qui ne me laissent guère de doute. Il était ulcéré contre le père. Il avait tenu à Florence d’étranges propos sur lui; le roi est inflexible, il n’écoute plus aucun avis, il faut que sa volonté l’emporte sur tout, etc., etc. On ne manquera pas de répéter tout cela, et 011 relèvera ce que je regarde comme notre grand danger, l’action que le père exerce sur tout, cette action si inflexible que lorsqu’un homme d’Etat, compromis avec nous, ne peut la vaincre, il n’a plus d’autre ressource que le suicide. » (Lettre du prince de Joinville au duc de Nemours, 7 novembre 1847.)

hommes par une certaine timidité hautaine dont il ne se délivrait que dans des compagnies subalternes (1).

Malgré la beauté de son visage et de son port vraiment royal, malgré toute une apparence charmante de jeunesse, qui séduit si aisément lorsqu’il s’y joint, comme chez le duc de Nemours, une éducation excellente, ce prince, seul entre ses frères, ne jouissait d’aucune popularité ; loin de là, l’antipathie des uns, l’indifférence des autres faisaient le vide autour de lui.

Le duc de Montpensier, le plus jeune des fils du roi, récemment uni à l’infante Louise, cherchait précisément ce que le duc de Nemours paraissait négliger ou dédaigner. Il poursuivait la popularité, mais sans discernement. Il en aimait l’éclat et le tapage plus que les avantages solides; protégeait avec ostentation, plutôt qu’avec goût, les artistes et les hommes de lettres,. les journalistes surtout, qui payaient en flatteries hyperboliques les privautés inaccoutumées auxquelles ils se voyaient admis à Vincennes (2).

Plus studieux, mieux appliqué à ses devoirs, le duc d’Aumale, marié à une princesse napolitaine d’une grande intelligence, avait des partisans sérieux. Quant au prince de Joinville, il jouissait dans le pays, dans l’armée de mer surtout, d’une popularité véritable. En dépit d’une affectation de brusquerie qu'il jugeait nécessaire à son rôle de marin, la douceur paraissait sur son visage mélancolique. Son attitude ne manquait ni de fermeté, ni de noblesse. Les personnes qui l’approchaient assez pour le pénétrer disaient bien que le prince de Joinville cachait, sous des allures

(1) Du vivant du duc d’Orlcaiis, on attribuait à de la réserve et à une louable déférence cette froideur et ce manque d’initiative qui se trahirent dès qu’il eut à paraître au premier rang. Les légitimistes avaient été plus loin dans leurs interprétations chimériques. Si le duc de Nemours se montrait si peu aimable, c’est que l’usurpation do son père lui pesait. Si jamais, disait-on, il venait à monter sur le tronc, ce serait pour en redescendre aussitôt et y appeler Henri V.

(2) Le duc de IMontpensier commandait à Vincennes et y recevait une fois la semaine dans des appartements restaurés et ornés avec beaucoup de goût.

franches et simples, un charlatanisme héréditaire et un désir de l’effet qui l’entraîneraient en mille travers ; mais le peuple, qui n’a pas ces finesses de discernement, se laissait aller aux apparences. La précoce surdité du prince le rendait intéressant. On aimait à voir à ses côtés cette belle Brésilienne, qu’il avait si cavalièrement épousée, et dont les grâces un peu sauvages charmaient les Parisiens. Enfin, on croyait savoir que le prince haïssait plus que ses frères le despotisme intérieur du roi, qu’il blâmait sa politique, et qu’il affron tait souvent les colères royales par de véhéments repoches (1).

Reconnaissant en lui des qualités toutes françaises, le peuple accueillait, en les exagérant, tous les bruits favorables au prince de Joinville. Lorsqu’il alla rejoindre en Algérie le duc d’Aumale, nommé gouverneur à la place du maréchal Bugeaud, on dit hautement qu’il allait expier dans l’exil des vues trop justes, un langage trop sincère pour n’être pas importun ; on ajoutait qu’une rivalité jalouse entre lui et le duc de Nemours, rivalité qui, malgré l’intervention de madame Adélaïde et de la princesse Clémentine (2), jetait le prince de Joinville dans le parti de la duchesse d’Orléans, avait rendu nécessaire son éloignement indéfini (3).

(1) Une lettre du prince de Joinville au duc de Nemours montre qu’en effet il attribuait au roi les dangers, très-nettement définis par lui, de la situation politique.

(2) La princesse Clémentine, troisième fille du roi, avait épousé le prince de Coboiirg, et résidait habituellement aux Tuileries. C’était une personne aimable et d’une intelligence cultivée.

(3) Il n’est peut-être pas sans intérêt de connaître l’opm'i,^ que le duc d’Orléans exprimait, dans l’intimité, sur ses frères et sur le rôle qu’ils jouei-aicnt au jour d’une insurrection populaire, toujours prévue au Château. « Nemours est l’homme de la règle et de l’étiquette, disait le duc d’Orléans ; il emboîte ôien le pas, et se tient derrière moi avec une attention scrupuleuse. Jamais il ne prendra l’initiative, mais on peut le charger de défendre les Tuileries; il se fera tuer avant d’en ouvrir les portes. D’Aumale est un brave troupier qui ne restera pas en arrière. Joinville a la passion du danger; il fera mille imprudences brillantes, et recevra une balle dans la poitrine à l’assaut d’une barricade. Quant au petit, ajoutait-il, en désignant le duc de Montpensier, depuis que les cadets ne sont plus abbés, je n’iniagine pas trop ce qu’on en pourra faire. » — « Nemours aurait dû naître archiduc, » disait Louis-Philippe.

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