DEUXIÈME PARTIE
oxacte. Nous avons vu comment la province reçut l’avis d’une révolution à laquelle elle n’avait pris, par le mouvement réformiste, qu’une part très-indirecte. Son attitude passive, sa soumission inquiète et comme involontaire, ne surprirent personne. Si la société officielle, au centre même de son action politique, si les trois grands pouvoirs de l’Etat, réunis sur le point le mieux défendu du pays légal, s’étaient laissé disperser presque sans combat, comment la représentation affaiblie et partielle de ces pouvoirs se serait-elle maintenue? En vertu de quel principe une administration locale, dépendante, étrangère aux populations sur lesquelles elle n’exerçait qu’une action passagère, superficielle et en quelque sorte mécanique , aurait-elle provoqué une résistance dont la royauté ne donnait pas le signal? Il eût fallu pour cela un fanatisme de dévouement dont nos mœurs avaient depuis longtemps effacé jusqu’au souvenir dans lésâmes. Le pays, d’ailleurs, eût-on voulu le pousser à la guerre civile pour un motif purement politique, non-seulement n’aurait pas répondu à l’appel, mais ne l’aurait pas même compris. Sous ce rapport, la France si diverse de traditions et de coutumes, si variée d’opinions, si inégale dans la culture intellectuelle et le bien-être matériel, était possédée d’un seul esprit. La prépondérance des intérêts positifs sur les sentiments et les croyances était universelle. Or, depuis 1789, les deux intérêts de la France, l’agriculture et l’industrie, ne relevaient plus que d’eux-mêmes. Le sillon et le métier, également affranchis, ne recevaient plus d’en haut la fertilité ou le mouvement. La démocratie, qui ne se montrait pas encore à découvert dans l’établissement politique, avait pris racine dans le sol; elle dominait les mœurs ; et, bien que ce caractère nouveau de la nation ne lui fût pas encore complètement révélé à elle-même, il était trop prononcé déjà pour qu’il fut possible de lui donner le change et d’entraîner les populations, même les plus ignorantes, à combattre la République , c’est-à-diie le gouvernement le plus
conforme aux principes et aux intérêts de la démocratie.
Cependant, malgré ce caractère démocratique des mœurs nouvelles, les particularités originelles et traditionnelles, les conditions de sol et de climat, la nature des travaux imprimaient aux provinces du nord ou du midi, du centre, de l’est ou de l’ouest, une physionomie individuelle; les commissaires du gouvernement rencontrèrent des difficultés locales suivant qu ils furent envoyés à des populations plus ou moins en rapport avec Paris, plus ou moins en proie surtout à la crise économique qui, depuis le commencement du siècle, allait menaçant et désolant chaque jour davantage la production industrielle et agricole. Le caractère et la réputation des commissaires, le respect qu’ils surent inspirer, eurent aussi une part notable dans l’accueil que reçut en leur personne la République. Si les choix arrachés à M. Ledru-Rollin n’avaient pas été si contraires à ceux qu’il fit de son propre mouvement, si dans tous les départements on n’avait eu affaire qu’à des hommes honorables et prudents, tels que MM. Lichtenberger, Grévy, Émile Ollivier, Marchais, Guépin, Bordillon, etc., bien des divisions, ou ne fussent pas nées, ou du moins n’eussent pas dégénéré en collisions sanglantes. L’autorité du gouvernement n’eût pas été compromise par le renvoi de plusieurs commissaires; l’on n’eût pas vu des électeurs démocrates voter pour des candidats orléanistes ou légitimistes, dans le seul dessein de protester contre les sottises administratives des fonctionnaires républicains. M. Ledru-Rollin fut aussi très-mal inspiré en laissant aux commissaires la faculté de se porter candidats à la représentation nationale. C’était là une tolérance contraire à l’esprit de l’institution parlementaire. Elle devait avoir pour effet de rendre la conduite des commissaires suspecte de vues intéressées et de blesser le sentiment de l’indépendance électorale.
Jetons un coup d’œil sur les points principaux d’après lesquels nous serons le mieux en
mesure d’apprécier l’ensemble du mouvement qui agita le pays, pendant l’administration des commissaires, jusqu’à l’ouverture de l’Assemblée nationale.
Rouen, tout d’abord, fixera notre attention. Assise au sein des plus fertiles campagnes de France, la vieille capitale de la Neustrie, dont les traditions féodales semblent vivre encore dans ses nefs imposantes qui furent, au moyen âge, l’expression française de l’art catholique, Rouen, sous ses dehors de grandeur et de prospérité, recèle des misères si profondes etd’une telle nature que le seul récit en paraît insupportable à notre imagination. La population rouennaise, qui porte l’activité dans le travail, l'intelligence dans les affaires, que tout favorise, son climat tempéré, sa situation géographique, ses communications faciles avec les deux nations les plus commerçantes du monde, l’Angleterre et les États-Unis, vit agglomérée hors de toutes proportions, dans des conditicns d’existence auprès desquelles l’esclavage antique pourrait paraître enviable. Par une fatalité que la conscience moderne repousse et que la science économique a mise dans une effrayante évidence, plus l’activité de la fabrication s’accroît, plus les machines se perfectionnent, plus les produits excellants et nombreux font honneur au génie de la nation qui en enrichit le monde, plus aussi la misère s’appesantit sur les travailleurs, et plus, enchaînés sans répit à un travail abrutissant et ingrat, ils perdent le temps, la faculté et parfois jusqu’au désir de cultiver leur être moral. Une hostilité profonde entre les maîtres et les ouvriers est l’effet d’un état aussi anormal qui crée, pour les uns, l’impérieuse obligation de produire vite, beaucoup, à vil prix, afin de soutenir toutes les concurrences intérieures et extérieures ; pour les autres, un travail de quinze à seize heures, l’emploi prématuré des forces de la jeunesse, l’abandon des enfants en bas âge par leurs mères, assises tout le jour au métier, la cruelle nécessité, enfin, pour pouvoir exister, de se mesurer chaque jour plus avarement le pain dont on se nourrit, la
paille sur laquelle on couche et jusqu’à l’air que l’on respire.
Et je parle ici de l’état habituel de la fabrique dans les temps où rien ne la trouble. On peut se figurer ce qu’une secousse politique doit jeter de perturbation violente dans ce désordre régularisé, jusqu’à quel point d’exaspération elle doit porter les passions et les haines qui couvent sourdement, mais constamment, au sein du prolétariat industriel.
En 1830, quelques semaines seulement après les événements de Paris, une révolte générale des ouvriers éclatait à Rouen. Le tocsin sonnait dans les vallées; des milliers de combattants sortaient à la fois de toutes les usines. Leur nombre et leur résolution paraissaient formidables; mais l’insurrection, n’ayant ni drapeau, ni chef, ni but déterminé, avorta misérablement, et pendant toute la durée du règne de Louis-Philippe la paix extérieure ne fut plus troublée. En 1833, ]a.Sociéié desdroits de l'homme essaya d’organiser à Rouen des sections. Mais elle ne réussit pas à embrigader au delà de 1,500 hommes que la loi de 1834 vint presque aussitôt forcer à se dissoudre. Depuis lors, la population ouvrière laissa faire à la bourgeoisie son opposition politique. En dernier lieu, elle ne parut prendre aucun intérêt au mouvement réformiste et n’inquiéta plus le pouvoir. Mais, tout à coup, en apprenant la n-ouveîle de la chute de Louis-Philippe, et comme à un signal attendu, 30,000 ouvriers entrèrent en grève, demandant à la fois la réduction des heures de travail, la hausse du salaire, l’interdiction du travail dans les prisons et l’expulsion des étrangers. En présence de ces exigences du prolétariat, les chefs d’industrie voyaient toutes les commandes suspendues et le crédit anéanti (1). Personne, d’ailleurs, pas plus à Rouen qu’à Paris, n’était préparé, en aucune manière, à cette subite explosion de la crise industrielle, et l’on n’y sut trouver d’autre remède que la création des
(1) On a constaté que b départeinent de la Seine-Inferieure avait perdu une valeur d'environ 100 millions pendant les premiers mois de l’iumée 1848.
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iip. l‘ijupur(>I)Mvyl t rue du Rmc.