‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 143 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

tissage de la soie, qui , sous le règne de Louis XI, furent le commencement modeste de 1 industrie Ijonnaise, jusqu’au dix-huitième siècle, où la fabrique organisée occupait 50,000 ouvriers, on peut suivre, dans la ville de Lyon, un progrès constant de la production et du commerce, malgré la révocation de l’édit de Nantes qui lui porta un rude coup, malgré des impôts très-onéreux, très-mal répartis, malgré de fréquentes séditions d’ouvriers provoquées par des règlements injustes (1). En 1744, les ouvriers, réduits par ces règlements à une e^strême disette, se soulevèrent et se rendirent maîtres de la ville. L’autorité, prise au dépourvu, leur accorda l’augmentation de salaire qu’ils exigeaient ; mais, dès qu’elle les eut ainsi pacifiés, elle les surprit à son tour et fit occuper la ville militairement. En 1768, une nouvelle sédition, dans laquelle il y eut beaucoup de tués et de blessés, n’eut pas pour les ouvriers des résultats meilleurs. Enfin, dans les premières années du règne de Louis XVI, l’industrie étant devenue trèsflorissante (2), ils se crurent en droit de demander une augmentation de salaire de deux sous par aune. Pour toute réponse, on en pendit quelques-uns et l’on menaça les autres. Tout rentra dans l’ordre; mais la discorde intestine entre les maîtres et les ouvriers n’en devint que plus profonde, et les passions politiques de la Révolution trouvèrent dans cette irritation comprimée de la masse ouvrière un puissant levier de guerre civile.

Les péripéties sanglantes du drame lyonnais, depuis le commencement de la Révolution jusqu’à la fin du règne de Louis-Plii-

(0 l'n 1667, on comptait déjà dans l,i fabrique de Lyo:: 8,000 compagnons employés tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre; 8,000 maîtres ayant chacun jîlusieurs métiers; environ 90 marchands qui, sans prendre part au tissage, supportaient tous les risques de l’opération commerciale. D’apres le recensement général, fait en 1846, on comptait à Lyon 31,399 métiers de tous genres.

(2) L’imprimerie et la chapellerie étaient alors très-florissantes à Lyon et sont aujourd’hui en pleine décadence. Le tissage des étoffes de coton et surtout le tissage des étoffes de soie sont à peu près les seuls qui occuiient en ce moment la fabrique lyonnaise. (Je crois devoir l'appeler au leecenr que ce volume a été écrit eu 18ô2.'

lippe, sont connues. En 1831, la construction de douze forts et d’une enceinte crénelée qui coupe en deux la ville des bourgeois et la ville des prolétaires et renferme dans un cercle de fer la population la plus nombreuse, rendit sensible à tous les yeux la menace d’extermination toujours suspendue sur le prolétariat (1).

Toujours vaincus, jamais découragés, les ouvriers lyonnais avaient réussi, depuis la Révolution de 1830, malgré une surveillance rigoureuse et des persécutions de tous genres, à se donner, par le moyen des sociétés secrètes, une organisation très-forte. Sous l’influence de ces sociétés affiliées à celles de Paris, l’esprit républicain s’était infiltré dans ces masses que les questions de salaire avaient jusque-là exclusivement absorbées. La vaste société des 3Iutuel listes, entre autres, purement industrielle à l’origine, avait pris peu à peu un caractère politique. Bientôt les théories communistes y pénétrèrent; mais la rivalité des systèmes et la controverse n’engendrèrent pas comme à Paris la division : le lien indestructible d’une solidarité tant de fois cimentée dans le sang tenait fortement unis ces hommes intrépides. Rien ne pouvait les détourner de leur but commun; un même sc iffle vengeur les animait; une môme destinée les ferait vaincre ou périr ensemble.

Moins lettré que l’ouvrier de Paris, moins avide de divertissement, d’une race moins mélangée, moins sociable et moins artiste, l’ouvrier lyonnais couve, sous une impassibilité apparente, des haines inextinguibles. Sa passion, pour rester taciturne, n’en est que plus intense. Rien ne distrait, ne rebute, ni ne décourage sa patiente énergie. Il est l’homme de la fatalité. Tel il était par nature

(1) L’enceinte fortifiée Je Lyon date de plus de trois siècles. Détruite après le siège, en 1793, elle a été reconstruite eu 1831. Cette construction et celle des forts, ajoutés en 183 1, défectueuses sous le rapport militaire, en vue de la défonsr extérieure, sont disi'Osées de telle façon, que les meurtrières du mur d’enceinte plongent à portée de pistolet sur les fen'tres et dans l’intérieur des ménages des ouvriers. Aussi le peuple lyonnais les a-t-il en e.'cécraiion.

et tel il devient de plus en plus, en se heurtant à la dure loi sociale qu’il ne parvient pas à briser.

Cependant, vers la fin du dernier règne, la population lyonnaise paraissait sensiblement calmée. L'active persévérance d’un clergé habile, secondé par une noblesse très- opulente, les congrégations religieuses multipliées depuis vingt ans, et qui occupaient, dans de vastes ateliers, des ouvriers en grand nombre, le gouvernement occulte des jésuites, dont rétablissement, rue Sala, formait le centre de la compagnie en France, toutes ces influences morales, combinées avec l’intimidation des forts, inspiraient au pouvoir une sécurité entière. Dans le corps des électeurs censitaires (1), les républicains formaient une imperceptible minorité qui, à Lyon comme partout, ' se dissimula, pendant la campagne des ban- | quets, derrière l’opposition constitutionnelle, j Un seul orateur, au banquet de Lyon, osa parler des misères du' prolétariat. Le parti radical avait si peu de confiance dans ses propres forces qu’une adresse aux députés de l’opposition, signée le 17 février 1848, dans les bureaux du journal démocratique le Censeur, ne fut pas même envoyée à Paris, La tiéilcur politique était générale. Les affaires, ! d’ailleurs, allaient bien ; vingt-cinq mille métiers étaient en pleine activité, quand les pre- j mières nouvelles de l’abdication de Louis- Philippe arrivèrent à Lyon par dépêches télégraphiques. j

Un étonnement qui voulait encore douter : accueillit dans tous les partis cette nouvelle S incroyable pour les hommes politiques; mais, ' dès que la population ouvrière eut entendu le mot de rèjmUiciue, elle fit éclater sa joie et, se répandant par toute la ville, elle se montra préparée, décidée, au triomphe ou au combat. Personne n’essaya de disputer aux bandes populaires la préfecture, où elles se portèrent en' premier lieu. Là elles nommèrent par ac-

(1) Ils étaient au nombre de 4,954 pour une population de 200,000 âmes.

claraation une commission préfectorale et une commission exécutive, qui aussitôt alla s’installer à l’Hôtel-de-Ville où elle arbora le drapeau rouge. Le lendemain matin, le maire provisoire, M. Laforest, qui avait été à deux reprises différentes le candidat de toutes les nuances de l’opposition, fait connaître officiellement à la ville de Lyon que l’autorité républicaine est définitivement constituée et que le commandement des troupes est confié au général Neumayer, qui vient de prêter serment à la République. Mais l’inquiétude est vive dans le peuple, au sujet de la garnison des forts. Lyon est en ce moment occupé par 8,000 hommes de troupes de ligne, sous le commandement d’officiers supérieurs que l’on sait très-mal disposés. Le général Perrot, qui commande en chef, en l’absence du général de Lascours, a refusé, dit-on, de faire acte d’adhésion à la République; il a donné l’ordre de concentrer la troupe dans la presqu’île de Perrache.

Bien que cet ordre ne soit pas mis à exécution, il suffit pour causer une fermentation extrême. Le peuple afflue à rHôtel-de-Ville pour y prendre des fusils; il exige à grands cris qu’on lui remette les forts; il menace de brûler les machines et de chasser les communautés religieuses. On ne parvient à le modérer un peu qu’en lui annonçant la prochaine arrivée du commissaire du gouvernement provisoire et en organisant sur l’heure un comité de subsistance, qui délivre des bons de pain à tous les malheureux que la brusque cessation du travail laisse sans ressources. Mais cet apaisement momentané est suivi d’un redoublement de fièvre populaire, et quand M. Emmanuel Arago arrive à Lyon, la ville est en proie à toute l’exaltation des passions révolutionnaires.

M. Emmanuel Arago, avocat, fils aîné de M. François Arago, membre du gouvernement provisoire, était envoyé à Lyon en quelque sorte malgré le ministre de l’intérieur, qui lui croyait trop peu d’expérience et d’autorité pour occuper un poste aussi périlleux.

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