‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 142 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

qui émanaient des ministères de la police, des finances et de la guerre, il résulta ceci, que le département du Nord resta comme abandonné à lui-même, et que les commissaires n y eurent que l’apparence du pouYoir. C’est dans cette situation qu’on se prépara aux élections. Les républicains, mal dirigés par le commissaire qu’irritait sa situation fausse, se montrèrent ombrageux, excessifs, impolitiques.

La réaction s’organisa sous l’influence du procureur général M. Corne. Tous les partis monarchiques s’y joignirent. M. Delescluze s’irrita de plus en plus; M. Antony Thouret, qui avait tenté d’attirer les anciens conservateurs, fut renvoyé de la préfecture et accepté comme candidat de la réaction, en haine de ]M. Delescluze. Une polémique très-vive s’engagea; on révéla alors des faits oubliés ou méconnus, relatifs aux spéculations industrielles de M. Antony Thouret, qui se vit rayé des deux listes. Tous les républicains prononcés échouèrent; M. de Lamartine, porté sur toutes les listes, réunit plus de 200,000 voix.

Le commissaire nommé à Strasbourg , M. Lichtenberger, eut une tâche aisée par

Pacifique, parce qu’elle est forte, elle doit se montrer calme et généreuse. Vous devez donc éviter avec soin tout ce qui peut effrayer la Lourgeoisie qui est avec nous par le caur, qui le sera dans peu par l’intérêt, mais qui s’inquiète d’un état de choses si nouveau pour ses idées. Annoncez partout que la République n’est pas la destruction de ce que la bourgeoisie peut croire menacé ; la propriété, la femille. Elle en est au contraire la consolidation. En favorisant les travailleurs, elle intéresse un plus grand nombre de citoyens au repos social. Elle réalise ce que bien des gens traitaient hier d’utopie : tout pour le peuple et par le peuple. Ne craignez pas du reste les clubs qui vont s’ouvrir en province, comme ils sont ouverts déjà ici. Les libres réunions, les discussions publiques des actes du gouvernement et des théories politiques sont la conséquence du système nouveau. Contrariées, elles le renverseraient. Tolérées, encouragées, elles le fortifieront. Que vos amis s’empressent de se faire affilier à ces sociétés, et soyez sûr que la raison et le bon sens du peuple feront justice de toutes les exagérations, de toutes les excentricités de quelques esprits mal faits.

« En résumé, nous sommes forts; nous pouvons être modérés. Ni pei'sécutions ni menaces. Mais n’oublions jamais que nous sommes les instruments du peuple et que si nous cessions un instant d’obéir à ses inspirations, d’être guidés par le désir de tout faire par lui, nous travaillerions à désorganiser le nouveau gouvernement.

« Le secrétaire général provisoire, a Jules Eavke. »

I comparaison avec celle des commissaires de Rouen et de Lille. Aucune hostilité entre la bourgeoisie et le prolétariat n’existe en Alsace. La distinction des classes s'y fait à peine sentir. Un esprit très-libéral et des habitudes très- démocratiques dans cette population laborieuse ont depuis longtemps rapproché et presque confondu les rangs. L’ancienne noblesse est, d’ailleurs, peu nombreuse dans ce pays où le sol extrêmement fertile appartient à une multitude de petits propriétaires. La haute bourgeoisie industrielle s’y était montrée équitable; l’ouvrier n’avait pas songé encore à chercher dans les utopies communistes un remede desespéré à des maux qu’il voyait compris et allégés par les chefs d’industrie. De grands etablissements de charité prévenaient la misère ou la rendaient plus tolérable. L’instruction était généralement répandue, même dans la population catholique, par suite de 1 émulation des deux clergés. De fréquents changements de religion depuis la Réformation, l’usage établi de prendre alternativement les magistratures dans l’uii et dans l’autre culte, y avaient enseigné une tolérance mutuelle singulièrement favorable au progrès de la liberté. Il ne faut pas oublier non plus, parmi les causes essentielles de ce progrès qui faisait de l’Alsace le pays de France le mieux préparé aux institutions républicaines, les ntudes scientifiques dont Strasbourg est le centre et dont l'origine remonte à sa vieille université protestante. De brillantes écoles de droit et de médecine y ont continué jusqu’à nos jours ce mouvement ininterrompu de la science ; la présence des régiments d’armes savantes servait encore à l’entretenir.

Le contre-coup de la révolution de Février fut donc à peine sensible en Alsace, où tout concourait depuis longtemps, dans la pratique de la vie, à familiariser les esprits avec l’égalité républicaine. Une partie seulement de la population eut à en souffrir. Dans un grand nombre de localités, les paysans se soulevèrent contre les usuriers qui appartenaient presque tous à la religion Israélite ; avant que l’autorité

pût les protéger, ils furent chassés du territoire. Des villages entiers furent saccagés ; mais il ne se mêla à ces soulèvements aucune idée de politique ni de socialisme. Ce fut une vengeance brutale du débiteur sur le créancier, pas autre chose.

On n’ignore pas combien le prêt à usure cause, dans la population des campagnes, de détresse et de ruines. La passion de la propriété foncière, dont le rapport, dans les meilleures conditions, ne représente pas au delà d’un intérêt de 3 pour 100, livre le paysan, qu’elle entraîne à acquérir une plus grande étendue de sol qu’il n’en saurait pajmr avec son épargne, à la rapacité des usuriers. Dès qu’il est entré en relation de commerce avec cette race rusée, dès qu’il a mis son nom au bas d’un papier qu’il a lu et relu vingt fois sans apercevoir la clause cachée qui le perd, le paysan, malgré toutes ses finesses, ne parviendra plus à recouvrer sa liberté. Désormais son activité, son intelligence, les bienfaits de la Providence qui lui envoie de riches moissons, ne profiteront plus à lui, mais à son nouveau maître. L’intérêt exorbitant d’un tout petit capital absorbera son temps et ses sueurs. Chaque jour il verra diminuer l’aisance de sa famille et grossir ses embarras. A mesure qu’approche le jour fatal de l’échéance, le visage plus sombre de son créancier l’avertit qu’il n’a point de répit à en attendre. 11 faut se résoudre, il faut entrer plus avant dans la voie de perdition ; emprunter encore, emprunter toujours, jusqu’à ce que la ruine soit consommée, et que champs, prés et bois, maison, troupeaux et ménage, tout soit passé de ses mains laborieuses dans les mains rapaces de l’usurier. Que de ressentiments alors, que de haine dans le cœur du malheureux dépossédé! Avec quelle ardeur il souhaitera, avec quelle patience il saura attendre, épier l’occasion des représailles ! La pensée de commettre une injustice ne se présente pas même ù son esprit lorsque, comme on l’a vu en Alsace, il saccag( la demeure, il poursuit la famille, il pille le;, biens du juif usurier et qu’il se venge, en

un jour, des souffrances endurées pendant toute une vie. Chose incompréhensible, l’expérience n’éclaire ni l’un ni l’autre de ces ennemis. Les juifs de l’Alsace, rentrés dans leurs demeures ravagées, recommencent à tendre leurs embûches au paysan, qui ne manque pas de s’y prendre encore. De part et d’autre, la passion d’acquérir fait tout oublier et rapproche dans une même hypocrisie des esprits tout chargés de haines irréconciliables.

Hormis cet incident, qui n’avait rien de commun avec la révolution politique, les départements du Rhin virent s’accomplir sans trouble le changement de l’administration. Les comptoirs d’escompte suffirent à parer aux difficultés de la crise financière ; le parti républicain avancé sut ajourner ses prétentions et seconda l'action conciliante de M. Lichtenberger. Les partis royalistes étaient sans influence dans le pays ; les élections y furent, malgré les intrigues du clergé catholique, l’expressionmodérée, mais sincère, de l’opinion républicaine.

Un spectacle bien différent nous attend dans le département du Rhône.

Lyon, la seconde ville de France par sa force de production, la première peut-être par son énergie, moins spontané que Paris, moins prompt aux révolutions politiques, est le centre véritable, le foyer toujours incandescent de la guerre sociale. L’antique cité d’Auguste est aujourd’hui la capitale du prolétariat. Sur un sol qui présente des traces visibles d’immenses bouleversements, au-dessus des cryptes et des catacombes qu’arrosa le sang des premiers chrétiens, et qui, d’âge en âge, ont enfoui pêle-mêle les ossements des martyrs de toutes les crojmnces, s’élève sous un ciel pluvieux , enveloppée de brumes épaisses, une ville dont la richesse assombrit l’imagination, que l’on dirait maudite dans sa prospérité, où s’observent, se mesurent, se menacent incessamment, en silence, des haines invétérées.

A partir de ces premiers métiers pour le

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