DEUXIÈME PARTIE
nonciations qui lui arrivaient de tous côtés contre les commissaires, crut devoir, par une mesure générale, conférer des pouvoirs extraordinaires à des commissaires généraux auxquels il subordonna les commissaires particuliers.
Déjà 1 es circulaires et les bulletins du ministère de l'intérieur, et surtout le retard impolitique des élections (1), avaient jeté l’incertitude et le trouble dans les esprits. La complication qu’apportèrent dans la direction des affaires les mésintelligences inévitables entre lés commissaires généraux et les commissaires particuliers, offensés de cette espèce de surveillance et de suprématie qui leur était imposée, enlevèrent au gouvernement sa plus grande part d’action et achevèrent de détruire le bon effet que l’établissement paisible de la République avait produit partout.
Le commissaire général nommé pour les quatre départements des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes et de Vaucluse, M. Reppelin, avocat de Grenoble, appartenait à la fraction exclusive républicains de la reille. A peine arrivé à Marseille, il se laissa circonvenir par les plus exagérés entre les révolutionnaires et blâma la conduite de M. 01livier. La garde nationale , selon lui , était beaucoup trop bourgeoise; il la fallait immé-
(1) En réponse à une dépêche du ministre de l’intérieur qui demandait l’opinion des commissaires sur l’utilité d’un retard, IM. Ollivier répondit par les considérations suivantes qui pouvaient s’ap))liquer à la presque totalité des départements ;
« A IMarseille et dans les départements que je représente, la respiration sociale, si je puis parler ainsi, est suspendue jusqu’aux élections. Jusqu’à cette époque aucune affaire ne se fera, et, si le délai se prolonge, la stagnation pourra devenir un immense désastre. L’opinion du commerce, en majorité ici, ne saurait être douteuse; elle se fortifie de celle des travailleurs qui souffrent beaucoup de la suspension d’un grand nombre d’usines. Les malheureux consentent à ajourner leurs prétentions jusqu’à l’Assemblée constituante, mais à la condition qu’on n’éloignera pas cette époqxre désirée. Certes, les élections prochaines ne permettront pas à certaines personnes inconnues, qui tombent sur nous de Paris comme des nuées de sauterelles, de préparer leurs candidatures; mais, d’autre part, elles empêcheront les partis vaincus de nouer leurs trames. Les conservateurs du passé ont besoin de temps pour préparer leurs intrigues; nous, pour faire consacrer nos principes, nous n’avons besoin que d’enthousiasme. » (Le commissaire du gouvernement au ministre de l’intérieur, Marseille, le 22 mars 1848.)
diatement dissoudre et reconstituer; le comptoir d’escompte était présidé par un réactionnaire qu’il fallait destituer; enfin, l’alliance avec les légitimistes et le clergé était une alliance adultère, et la candidature de M. Berryer, que M. Ollivier avait promis de ne pas combattre, devait être ouvertement repoussée.
A toutes ces prétentions d’un républicanisme absolu qui n’avait aucun point d’appui dans une ville où la révolution de Février n'avait pas trouvé plus de cent républicains, M. Ollivier opposait : l’impossibilité d’opérer de vive force le désarmement de la garde nationale qui, certes, ne se laisserait pas dissoudre de bonne grâce; les heureux effets produits par les opérations du comptoir d’escompte qui, n’étant point une institution politique, avait dû considérer, dans la nomination de son président, la probité et le crédit bien plutôt que le zèle républicain; enfin, il affirmait que la nomination de M. Berryer, impolitiquement combattue, n’aurait pour tout résultat, en rompant l’alliance antérieure à la révolution des légitimistes et des radicaux, que de procurer l’élection de M. Thiers, considérée par le gouvernement comme infiniment plus dangereuse.
Des débats très-vifs entre les deux commissaires se renouvelèrent sur ces trois points principaux, pendant une huitaine de jours; après quoi, le ministre de l’intérieur ayant donné raison à M. Ollivier (1), M. Reppelin dut céder et quitter Marseille, non sans avoir singulièrement nui à la cause qu’il croyait
(l) Dans une dépêche du ministre do l’intérieur, adressée le 18 mars à M. Émile Ollivier, le secrétaire général, M. Jules Favre, s’exprime ainsi, au nom du ministre : « Je pariage votre opinion que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer, qui, légitimiste seulement dans la forme, est au fond un patriote sincère, et dont l’éloquence, comme vous le dites avec raison, est une des gloires du pays. En principe, d’ailleurs, je ne crois pas que le succès des candidatures légitimistes, bien entendu toutefois à défaut d’autres, présente un danger réel. Les hommes les plus remarquables de ce parti, comprenant enfin qu’ils représentent des idées sans racines dans le pays, ont sincèrement adhéré à l’ordre de choses nouveaa; les autres seront sans action sur l’Asseiiiblce. »
devoir servir par des moyens incompatibles avec l’état des esprits.
Indépendamment des excellents résultats que je viens de rapporter, l’administration de M. Ollivier, à Marseille, fut marquée par un incident d’un singulier intérêt. Lejeune commissaire, qui croyait le gouvernement républicain engagé d’honneur à réparer toutes les fautes et toutes les injustices du dernier règne, voulut avoir un entretien avec Abd-el-Kader, détenu au fort Lamalgue, et porter à l’illustre victime de la politique dynastique quelques paroles de consolation, si ce n’est d’espérance, au nom du gouvernement républicain.
Il voulait aussi voir par lui-même si la captivité que le fils de Mahi-Eddin s’obstinait fièrement à appeler l’hospitalité du fort Lamalgue, était adoucie par tous les soins et tous les égards compatibles avec l’exécution des ordres militaires. Il souhaitait enfin, tout en intercédant auprès du gouvernement provisoire pour que la liberté fût rendue à Abd-el- Kader, persuader à celui-ci, en cas de refus, de demander ou, du moins, d’accepter une liberté relative dans quelque belle résidence de l’intérieur du pays.
Abd-el-Kader se montra sensible à la démarche de M. Ollivier; mais il se refusa constamment aussi bien à se plaindre d’une sévérité ou d’une négligence qu’à solliciter une faveur de ses geôliers. Dans l’étroite enceinte où le sultan du désert se voyait confiné, il n’oubliait pas qu’il avait conquis naguère et possédé un royaume sans limites. En tendant sa main délicate à ce jeune inconnu qui venait lui offrir son appui, il se rappelait que cette même main avait porté l’étendard triomphant du prophète, tracé à d’innombrables tribus les lois d’une civilisation nouvelle, reçu des présents de nos plus illustres chefs d’armée et signé avec le roi de France des traités superbes. Aussi ne voulait-il entendre parler que d’une seule chose : le maintien de la foi jurée. Le mot démence blessait son oreille; il n’en prononçait jamais d’autre que justice. M Vous n’avez pas blessé mon cheval, disait-il
à M. Émile Ollivier en attachant sur lui son grand œil noir plein de douceur et de passion; vous ne m’avez pas pris les armes à la main. J’ai envoyé volontairement mon sceau et mon sabre au général Lamoricière, qui m’a envoyé le sien en échange. Je me suis rendu parce que j’étais fatigué de lutter avec des hommes que je méprise. J’ai goûté la mort. Aujourd’hui, l’on peut me rendre sans crainte à la liberté; je ne demande plus qu’à aller dans un pays oùje puisse élever mes femmes et mes enfants suivant ma religion. Je ne souhaite autre chose que de suivre la voie de mon père et de mes aïeux, que de m’ensevelir aux lieux saints, dans l’adoration de Dieu, jusqu’à la mort. » Et à la prière de M. Ollivier, il signait le serment solennel de ne jamais reprendre les armes contre les Français. Quant au séjour en France, « cela n’est pas possible, disait-il encore avec son inflexible douceur. Nous sommes trop différents, répétait-il en faisant glisser entre ses doigts les grains de son chapelet ; vous montrez vos femmes et nous cachons les nôtres ; vous portez des vêtements étroits et nous en portons de larges ; nous n’écrivons pas du même côté ; nous n’avons pas la même religion; nous ne pouvons pas vivre sous le même soleil. «
Cependant M. Ollivier fit de vives instances auprès du gouvernement provisoire pour obtenir la mise en liberté d’ Abd-el-Kader, mais ses demandes restèrent sans effet. A la vérité, M. Arago écrivit à l’émir une lettre pleine d’égards où il promettait d’examiner ce que le gouvernement était à même de faire; mais l’examen de M. Arago, pas plus que les négociations de M. Guizot, ne devait apporter aucun changement dans la condition d’Abd-el- Kader. La République agit envers l’illustre captif exactement comme l’avait fait la monarchie.
Le commissaire envoyé par M. Ledru-Rollin dans les quatre départements du Gers, du Tarn, de Tarn-et-Garonne et de Lot-et-Garonne, appartenait, ainsi que M. Reppelin, à l’école de la république dictatoriale. M. Jolly.
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