DEUXIÈME PARTIE
république et l’entrée d’un ouvrier dans les conseils du gouvernement provisoire, la satisfaction fît place à la colère. La Gazette cV État publia, le mars, un article très-vif contre la révolution. Elle accusa d' ingratitude envers ses gninces la population parisienne et fit ouvertement des vœux pour que la nation, restée fidèle à la royauté, trouvât un chef capable de la venger de ce qu’elle appelait une surprise de la force brutale. La Gazette ajoutait que, sans aucun doute, l’Allemagne, avertie à temps, allait s’arrêter dans la voie fatale où elle s’était trop légèrement engagée. Pendant que la feuille semi-officielle trahissait ainsi la pensée de la cour, toutes les autres feuilles périodiques demandaient d’un commun accord la liberté de la presse et la convocation immédiate des états généraux. Les hommes les plus considérables de l’opposition libérale appuyaient ces instances auprès de Frédéric- Guillaume. Mais ni le vœu public, ni l’avis des plus honnêtes gens de son roj^aume, ni l'exemple de Louis-Philippe, ne furent pour le roi de Prusse un avertissement suffisant. Gagner du temps lui parut la seule chose à faire dans des conjonctures où il fallait, au contraire, devancer l’opinion et donner au plus vite de l’espace à la liberté. Aux sérieuses demandes qui lui étaient adressées, il répondait évasivement que, sans aucun doute, il était disposé à y faire droit, mais qu’il jugeait . convenable d’attendre les mesures générales de la Diète germanique. » En même temps, on concentrait par son ordre des troupes nombreuses à Berlin, à Potsdam, et M. de Radowitz partait pour Vienne afin de concerter avec le gouvernement autrichien les mesures propres à étouffer dans son germe le mouvement révolutionnaire.
De son côté, le prince de Prusse, chef déclaré de l’opinion absolutiste et grand partisan du gouvernement russe, flattait la vanité des officiers de l’armée et prenait à tâche de distraire l’opinion publique, en annonçant d’un ; ton provocateur la guerre contre la France.
‘ Mais une si pauvre tactique allait recevoir un
prompt châtiment. Les rassemblements populaires, brutalement dissipés à plusieurs reprises par la troupe, se reformaient avec obstination et grossissaient d'heure en heure. On y tenait des discours politiques; on y signait des pétitions, des adresses. Les députations municipales et provinciales qui arrivaient de tous côtés, des provinces du Rhin, de Breslau, de Kœnigsberg, montraient l’unanimité de ce mouvement constitutionnel dont l’expression était encore aussi légale qu’énergique. Cependant le roi refusait de se rendre à l’évidence. Quand, de guerre lasse, il daignait recevoir l’une ou l’autre de ces députations, il la persiflait ou la congédiait brusquement, en lui disant qu’il n' ignorait pas ce qu'il avait à faire. Cela signifiait, dans sa pensée secrète, qu’il voulait attendre le retour de M. de Radowitz et la réunion des souverains, annoncée par la j Gazette d'Augsbourg pour le 25 mars, à Dresde.
Qu’on se figure son désappointement et sa frayeur, quand, au lieu de ce qu’il attendait,' il reçut, le 17 mars, la dépêche officielle qui lui apprenait la révolution de Vienne. Le matin même, M. de Bodelschwing, son ministre des affaires étrangères, avait annoncé à l’ambassadeur de Russie que tout était terminé à Berlin. Le roi et ses ministres comprirent alors qu’il était temps de changer de ton, et qu’au lieu de jeter le masque, comme on s’apprêtait à le faire, il devenait urgent de redoubler d’hypocrisie. Le langage de la Gazette d'État fut tout autre. « Voici donc, disait la feuille stipendiée, en ayant l’air de se féliciter, voici
donc l’Autriche entrée enfin, comme la Prusse
Va défia fait depuis longtemps, dans la voie des réformes! »» Les faits, cette fois, répondirent aux paroles. Le 18, une députation de la bourgeoisie fut solennellement reçue par le roi ; elle rapporta au peuple la liberté de la presse et la convocation de la diète pour le 2 avril. Le roi promettait, en outre, pour l’Allemagne, une confédération unitaire dont la Prusse allait avoir l’initiative et en quelque sorte la souveraineté. Depuis lapins humble mansarde
jusqu’aux palais des princes du sang, tout s’illumina, tout retentit de cris de joie. Une foule immense se porta spontanément sous les fenêtres du château et demanda à voir le roi. Contraint par l’insistance de ces cris et de ces prières, dont il se tenait pour offensé, à paraître sur son balcon, Frédéric- Guillaume, pâle et courroucé, répéta d’une voix mal affermie l’annonce des concessions qu’on lui avait arrachées. Le peuple salua sa présence ; mais le souvenir des brutalités de la soldatesque était si récent et la défiance qu’inspirait le prince de Prusse était telle, qu’aussitôt on demanda à grands cris la retraite des troupes. Militair-forll ce cri importun retentit pendant plusieurs heures sur la place. Vainement, à différentes reprises, le roi essaya de haranguer le peuple, de supplier que du moins on lui laissât le temps de réfléchir; sa voix était couverte par la clameur populaire. A la vue de cette souveraineté nouvelle qui surgissait devant lui, son geste indécis retombait découragé, inhabile à la supplication comme il avait été inégal dans le commandement.
Une dernière fois, ayant encore tenté sans succès de fléchir le peuple, il faillit se trouver mal et se retira, pour ne plus reparaître, dans le fond de ses appartements. C’est alors qu’on l’entendit murmurer d’une voix éteinte ces paroles indignes d’un souverain : « Du repos! du repos! j’ai besoin de repos ! « Que ces paroles aient été le signal d’une attaque traîtreusement concertée, ou que l’ordre de faire feu fût venu d’ailleurs, il n’en reste pas moins certain que le peuple sans armes et qui criait encore : « Vive le roi ! « fut dispersé à coups de fusils, de sabres et de baïonnettes par les troupes royales, et que de nombreuses victimes expièrent, sous les yeux du souverain, le tort de l’avoir associé à leur joie et de lui avoir rendu grâce de ses bienfaits. A Berlin, comme à Paris, la révolution qui semblait arrêtée, reprit son cours. Les masses populaires. chassées de la place du palais, se précipitèrent par toutes les rues de la ville en criant : « Aux armes! » Le combat s’engagea;
il fut opiniâtre entre la bravoure enthousiaste des ouvriers et le courage discipliné des soldats. Après une lutte de seize heures, le bon droit avait triomphé, le peuple gardait l’avantage; le prince de Prusse fuyait; Frédéric- Guillaume annonçait pompeusement au peuple l’organisation de la garde nationale, la liberté de la presse et une constitution démocratique. L’humiliation était grande à coup sûr, mais Frédéric -Guillaume en avait mérité une plus grande encore et qui ne lui fut point épargnée.
Le 22, dans l’après-midi, on aperçut des fenêtres du château une longue procession qui s’avançait à pas lents-en psalmodiant des chants d’église. Des femmes et des jeunes filles vêtues de deuil , tenant à la main des branches de cyprès, ouvraient la marche ; puis, venaient deux par deux, sur une file dont on ne voyait pas la fin, des hommes du peuple qui portaient sur leurs épaules des cercueils ouverts. Une foule grave et recueillie accompagnait ce cortège. A mesure qu’il approchait et qu’on distinguait mieux les morts ensanglantés couchés dans leurs bières, on se sentait glacé d’horreur. Personne n’osa se présenter pour arrêter la procession lugubre quand, franchissant la cour intérieure du palais et le seuil de la demeure royale, elle se déploya avec solennité et déposa sous les fenêtres mêmes du roi ces morts à la face découverte, couronnés de fleurs funéraires. Autour de chacun des cercueils la famille du mort était groupée et gardait un silence pathétique. Après que ce silence se fut longtemps prolongé, tous ensemble, réunis en un chœur religieux, ils entonnèrent l’hymne des funérailles. Mais ce n’était pas encore assez; il fallut que le roi parût à son balcon; il fallut que pâle, défait, chancelant, tenant par la main la reine tout en larmes, il vînt faire acte de repentir et d’expiation. Après quoi, le cortège s’ébranla, les cercueils s’éloignèrent, et Frédéric-Guillaume, aussi blême que les cadavres qu’on venait de présenter à sa vue, remporta dans ses bras défaillants la reine évanouie.
Tarit. lmp. Poupart-Davji , riie tin Bac. 30
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VISITE DE M. EMILE OLLlVIER A L’ÉMIR ABD-EL-KADER (p. 288\
C’est ici peut-être le lieu d’observer la différence profonde qui. dans des circonstances toutes pareilles, se marque entre le peuple de Paris et celui de Berlin ; entre le caractère d’une révolution allemande, qui reste philosophique et je dirai presque contemplative jusque dans ses vengeances, et cet instinct dramatique, qui chez nous pousse tout a 1 action, fait jaillir la poésie de la réalité, rend l’image ' vivante et met, en quelque sorte, l’épée aux mains de la Muse.
Quand le peuple de Paris relève ses morts et les range avec un sinistre appareil sur un char funèbre, ira-t-il, comme le peuple de Berlin, les mener en procession au roi et se donner tout à loisir le spectacle de ses remords et de son épouvante? Non, non! Cette vengeance abstraite n’est pas pour le satisfaire. Le peuple, ici, porte ses morts au peuple ; et,
qualid il se précipite vers les Tuileries, ce n’est pas pour y faire entendre des lamentations ni pour regarder de loin une reine évanouie; ce n’est pas non plus pour en chasser seulement un roi, c’est pour en expulser la royauté ellemême.
Les deuxgraiîdes puissances de l’Allemagne, l’empire d’Autriche etla monarchie prussienne, réduites, comme nous venons de le voir, à des concessions radicales, il n’était plus possible aux États secondaires de continuer la lutte. Partout l’opinion publique s’était prononcée dans le même sens qu’à Berlin et à Vienne; partout elle demeurait maîtresse. A Munich, le peuple force le vieux roi d’abdiquer; il obtient de Maximilien, son successeur, la liberté de la presse et la responsabilité des ministres. A Leipzig, l’insurrection arrache au roi de Saxe son accession au parlement
D. STEKN.
allemaïul. En Hanovre, dans le Wurtemberg, dans les Hesses, dans le duché de Bade, mêmes démonstrations, mêmes résultats. Hambourg, Brême et Lubeck réforment leurs constitutions. Le Schleswig se prépare à la guerre. La Pologne menace à la fois la Russie, la Prusse, l’Autriche et promet d’entraîner tous les peuples slaves à sa suite. La presse de tous les États adresse un appel patriotique aux hommes éminents de chaque pajs et les invite à former à Francfort un parlement préparatoire, chargé de constituer la Dicte du peuple. Quelques publicistes, quelques docteurs en droit, quelques professeurs de philosophie et d’économie politique se réunissent à Heidelberg et fixent au 31 mars l’ouverture de ce parlement. Cinq cents notables sont désignés pour en faire partie. L’Allemagne tout entière va changer de face.
Ces nouvelles merveilleuses, ou plutôt ces éclairs qui sillonnaient à la fois tous les points de l’horizon embrasé, causaient à Paris une sensation extraordinaire. On y voyait, non sans raison, l’indice certain d’un état tout nouveau de l’Europe. Les prédictions des socialistes s’accomplissaient plus rapidement qu’ils ne l’avaient pensé eux -mêmes. Les peuples, en s’affranchissant, se reconnaissaient frères. Par ce bel enchaînement du progrès humain que la Révolution française avait si bien pressenti, partout la liberté révélait la fraternité. Si la surface géographique du continent restait encore ce que l’avaient faite les traités de Vienne, si les royaumes et les principautés gardaient leurs noms et leurs limites, on sentait que les esprits, devenus libres, franchissaient ces frontières, formaient entre les peuples d’autres associations, d’autres groupes d’idées, et préparaient en quelque sorte, par un mouvement commun à toute l’Europe et analogue à celui qui fonda l’Église chrétienne, une catholicité nouvelle de la raison. Là, où les hommes aveuglés par la - passion ne voulaient voir que le travail d’une propagande d’émigrés et l’agitation factice de quelques émissaires des sociétés secrètes, les
esprits attentifs discernaient une œuvre historique. Les ennemis mêmes de la révolution ne s’y trompaient pas. « D’où vient, disait alors un recueil que j’ai fréquemment occasion de citer, parce qu’il est l’expression la plus intelligente de l’opinion stationnaire, d’où vient cet empire que la jeune République exerce déjà sur le vieux monde, où elle est à peine entrée? D’où vient le charme qui transforme, à sa seule apparition, les anciennes sociétés politiques? C’est qu’elle a dit le mot du siècle dès son premier pas; c’est qu’elle a dit ce que la monarchie constitutionelle, égarée j dans ses voies par de fausses directions, ne | voulait pas et ne savait plus dire ; elle a dit | qu’elle s’appelait la démocratie (1). »
On se rappelle qu’il y avait alors à Paris un ' grand nombre de proscrits de toutes les nations : allemands, belges, italiens, polo- î nais, etc. La persécution exalte et l’exil rend crédule. Tous, à la nouvelle des révolutions accomplies chez eux, conçurent les espérances les plus outrées. Beaucoup eurent la pensée funeste de rentrer à main armée dans leur patrie et d’y proclamer.la république. Des députations incessantes vinrent à l’ïlôtel-de- Ville, bannières déployées, demander dans ces vues, au gouvernement provisoire, des moyens de transport et des armes. Ils étaient | encouragés dans leurs prétentions par les ora- j teurs des clubs (2), et ils s’emportèrent plusieurs fois en menaces, parce que les réponses j du gouvernement n’étaient pas conformes à •leurs désirs. M. de Lamartine, fermement résolu à ne point ffivoriser des entreprises dont il n’attendait rien de bon, prenait à tâche, par ( ! ses discours aux émigrés et par ses avertisse- ' j
ments aux cours étrangères, de bien établir
(1) Revue des Deux-Mondes, n“ du l'"" avril 1848. j
(2) Cependant, même dans les clubs les plus violents, le |
bon sens et la fierté nationale se révoltèrent pins d’une fois à *
ces exigences des corps-francs. Un jour que 1\I. do Bormsted j
venait demander au clubBlanqui des armes pour l’expédition
du grand-duché de Bade, il lui arriva, dans la chaleur de [
l’impi'ovisation, de blâmer le gouvernemeut provisoire et de i
dire « qu'on aurait pu donner des armes en cachette. » De vio- i
lents murmures l’obligèrent à se rétracter et à déclarer qu’il i
respectait les motifs du conseil. Le peuple ne souffrait pas volontiers alors qu’on lui parlât mal de son gouvernement. -