DEUXIÈME PARTIE
Dans la population milanaise, l’agitation itait extrême. Le bruit public annonçait tantôt l’entrée en campagne de l’armée piémontaise, tantôt l’arrivée à Milan de 40,000 fusils envoyés par Charles-Albert. Le maréchal Radetzki semblait, par toutes les mesures qu’on lui voyait prendre, se disposer à une lutte prochaine. Il concentrait des troupes sur la frontière du Piémont, faisait entrer dans Milan des régiments croates et tyroliens; enfin, le 17 au matin, sur un ordre exprès venu de Vienne, l’archiduc vice - roi et le comte de Spaur, gouverneur de la ville, partaient pour Vérone en lui remettant des pouvoirs extraordinaires. Mais, tout à coup, au lieu des événements prévus, au lieu de la déclaration de guerre que l’on attendait de Piémont ou de France, une nouvelle inimaginable tombe comme la foudre sur Milan.
Vienne est en pleine révolution ; Metternich a pris la fuite. Une constitution libérale est promulguée en Autriche; c’est l’autorité autrichienne, le vice-gouverneur O’Donnell luimême, qui fait proclamer, le 17 mars au soir, cet attentat inouï du peuple viennois contre la majesté impériale.
L’effet de cette proclamation ne se fait pas attendre. Aussitôt, le drapeau tricolore flotte à toutes les fenêtres ; on entend le tocsin sonner dans les soixante clochers de la ville; le peuple sans armes, mais résolu à tout, entoure la maison du podestat et l’entraîne malgré lui, aux cris de vive Pie IX ! vive Vindé2)endance italienne! au palais de la chancellerie. Les factionnaires surpris laissent entrer la foule, qui pénètre jusqu’aux appartements du gouverneur et le force à signer l’ordre d’organiser la garde civique. Dans le même temps, toutes les rues de la ville se hérissent de barricades. Une telle audace, sous les yeux d’une garnison de 20,000 hommes, ne s’explique pas. Le maréchal Radetzki se persuade que tout est concerté avec les Piémontais; dans la crainte d’une surprise, il quitte à la hâte son palais, se retranche dans la forteresse, et s’apprête
de là à bombarder la ville (1). Mais rien n’ar’« rête l’intrépidité des Milanais, l^e mouvement est universel, irrésistible. A défaut de fusils de munition, on se distribue des fusils de chasse, des pistolets, des couteaux, des poignards ; on parvient même à fabriquer quelques canons en bois, cerclés de fer, et l’on engage un combat à outrance avec la troupe, restée maîtresse du centre de la ville. En vain le canon autrichien tonne pendant cinq jours; en vain les bombes, les balles, la mitraille pleuvent du haut des bastions et des édifices publics sur cette héroïque population; elle prend d’assaut le Dôme, les casernes et jusqu’au palais du vice-roi, que défend une artillerie formidable. Les femmes se mêlent au combat et l’animent ; elles chargent les fusils, portent les pavés, ramassent les morts, pansent les blessés, distribuent les vivres, chauffent l’huile bouillante que de tous les étages on verse sur la tête des ennemis. L’insurrection triomphe.
Le 22, le maréchal Radetzki envoie proposer à la municipalité, qui s’est constituée en gouvernement provisoire, un armistice. Mais le peuple, exalté par sa victoire, force le gouvernement à rejeter l’armistice et lui arrache une proclamation qui appelle au secours de la ville la population des campagnes. On voit alors un étonnant, un merveilleux spectacle. Pendant que des hommes, munis de télescopes et postés en observation sur les clochers, signalent au peuple les mouvements de l’ennemi, des ballons, auxquels sont attachées les proclamations du gouvernement provisoire, s’élèvent dans l'air; passant sur la tête des soldats, par-dessus les bastions et les remparts, à travers les balles qui ne les atteignent pas, ils vont porter sur tous les points du territoire l’appel à l’insurrection.
(1) Le 19, le consul général de France, M. Denois, réunit les consuls des différentes puissances et leur fit signer une protestation qu’il envoya au maréchal Radetzki. N’ayant pas obtenu de réponse, M. Denois demanda au maréchal une entrevue, et, le 21, il porta dans la forteresse les représentations énergiques du corps consulaire. Ce fut lui que le maréchal pria de se charger pour la munieiiialité de Milan d’une propositiou d’armistice de trois jours.
Nulle part on ne réfléchit, on n’hésite. D’immenses masses d’hommes s’ébranlent; les montagnards du Tyrol et de la Suisse italienne, les paysans de la Brienza, de la Valsassina, ceux du lac de Côme et du lac Majeur accourent en foule ; ils défont sur leur route les troupes autrichiennes déconcertées. Une poignée de jeunes gens s’emparent de la porte Tosa; d’autres ouvrent la porte de Corne. C’en est fait. Milan est délivré. Le maréchal Radetzki, averti, d’ailleurs, que l’armée piémontaise s’approche, lève son camp dans la soirée du 22 et se retire précipitamment, en désordre, à travers les rizières de la plaine lombarde, vers Lodi et Mantoue, en vengeant par des atrocités exécrables l’humiliation de sa défaite.
Les cinq journées milanaises ont mis près de 1,000 de ses hommes hors de combat. Et ce n’est là, selon toute apparence, que le premier signal de ses désastres. De ces terres d’Italie qu’il foulait impunément depuis tant d’années de son pied lourd, et qu’il croyait, à les voir si mornes, ne plus récéler aucune vie, jaillissent tout à coup, comme de cette vallée des sépulcres que traverse le poëte, des flammes ardentes. Venise, presque sans combat, délivre ses lagunes d’une odieuse présence. Brescia chasse sa garnison ; Parme et Modène se proclament en république. A Tuidn, le peuple frémissant force le roi à déclarer la guerre et le pousse, en quelque sorte, à la tête de son ' armée. Enfin, Pie IX laisse s’organiser sous ses yeux un corps de 20,000 hommes, prêts à voler au secours de la Lombardie (I).
Quel moment à saisir pour cette rivale de la vieille Autriche dont Frédéric-Guillaume guide, les destinées, si l’àme étroite de ce prince pouvait s’ouvrir aux grandes ambitions ! Quel jour pour le chef de la maison d’Hohenzollern que celui où il voit les États d'Italie échapper à la maison de Hapsbourg, la Hongrie revendiquer fièrement ses droits historiques, et rAllernagne, se détournant d’une fortune éclipsée, attendre, solliciter en quelque
(1) Voir Cattaneo, Insurrcclion de Milan; l’epe, Révolutions et guerres d’Italie.
sorte de la Prusse une direction nouvelle! Tout conspirait pour Frédéric-Guillaume, au dehors et au dedans. L’éducation parlementaire de la Prusse, très-avancée depuis quelques années, par la publicité des états provinciaux, par celle des débats judiciaires, par une certaine liberté de presse et de réunion et en dernier lieu par les états généraux, où des orateurs éminents avaient soutenu avec éclat tous les principes du droit constitutionnel, la rendait capable d’une initiative légitime dans la commune entreprise de la nouvelle unité germanique. Toute la politique du roi de Prusse, dans ses rapports avec les souverains allemands aussi bien que dans ses rapports avec son peuple, aurait pu se définir en un seul mot : sincérité. Mais il ne paraît pas être dans la destinée des maisons roA'ales de concourir volontairement à la formation des institutions démocratiques. Le sang parle en elles plus haut que la raison. Aux oreilles des rois les plus philosophes, le mot de liberté ne sonne pas beaucoup mieux que le mot de révolte. Frédéric -Guillaume devait bientôt mettre dans la plus triste évidence cette incapacité de race à comprendre et à aimer le progrès de la raison politique. La nouvelle de la révolution de Vienne troubla ses esprits au point qu’il ne vit dans la ruine d’une rivale redoutable qu’un sujet d’irritation. Au lieu de quitter résolùment le rôle équivoque qu’il avait gardé pendant toute la session des états généraux, au lieu de saisir une occasion si belle de faire cesser une lutte contre l’esprit public, trèsmal engagée et dans laquelle il n’avait pas eu l’avantage, Frédéric -Guillaume entra plus avant dans ses hypocrisies; il rusa de la façon la plus odieuse avec un peuple loyal qui ne lui demandait que de grandir avec lui et par lui et de prendre, par une meilleure constitution politique, un rang supérieur dans la hiérarchie des puissances européennes. Les premiers bruits de la chute du cabinet conservateur et de l’abdication de Louis-Philippe avaient été accueillis sans déplaisir à la cour de Berlin; mais dès qu’on y apprit la proclamation de la