‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 160 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Aussi, le soir même du 17 mars, dans tout l’enivrement d’un triomphe populaire, résistait-il avec beaucoup d’énergie à la multitude qui lui demandait l’éloignement des troupes, et il bravait l’impopularité en terminant sa harangue par le cri de : Vive l'armée! Ce n’était pas là chez lui l’effet d’un entraînement passager, car, dans le même temps, il prenait, pour la rentrée de plusieurs régiments dans Paris, des mesures sérieuses de concert avec ses collègues; bien qu’il eût signé avec eux l’ajournement au 5 avril des élections de la garde nationale et paru favorable à l’ajournement des élections pour l’Assemblée, il demandait loyalement aux commissaires, avant de prendre un parti définitif, leur avis sur l’utilité ou l’inconvénient de ce retard.

Par malheur, l'entourage du ministre de l’intérieur était possédé d’ambitions plus impatientes; on y rêvait pour lui la dictature; on voulait avec lui et par lui gouverner révolutionnairement la France. Ce rêve de quelques hommes passionnés prenait chaque jour plus de consistance par l’intervention très-directe et très-efficace de M. Caussidière. Peu à peu, il se transformait en projet ; du projet au complot, il n’y avait pas loin pour des hommes habitués aux pratiques des sociétés secrètes. Sans y tremper d’une manière active, M. Ledru-Rollin prêtait une oreille quelquefois distraite, mais souvent complaisante, aux discours des conspirateurs ; tout en agissant contre eux de la manière que je viens de dire, en pressant la rentrée des troupes, il ne les dissuadait pas de leur entreprise et laissait faire leur zèle. Madame Sand était l’un des agents les plus animés de la conspiration, moins dans l’intérêt de M. Ledru-Rollin que dans celui de M. Louis Blanc. Elle y avait amené M. Barbés et travaillait dans ce sens l'esprit des ouvriers qu’elle réunissait tous les soirs dans un petit logement voisin du Luxembourg, où elle était descendue. Vers la fin de la soirée, elle allait rejoindre au ministère de l’intérieur le petit cercle des ini- j tiés, parmi lesquels on comptait habituelle¬

ment MM. Jules Favre, Landrin, Portalis, Carteret, Étienne Arago, Barbés, etc. Là, soit en présence de M. Ledru-Rollin, soit en son absence, on discutait le moyen de remettre entre ses mains le sort de la République. Ces moyens, depuis le succès de la manifestation du 17 mars, paraissaient trèssimples. Provoquer, sous un prétexte quelconque, une réunion générale de prolétaires, tenir des armes et des munitions prêtes, ce qui était d’autant plus facile qu’on avait pour soi le préfet de police, entrer à l’Hotel-de- Ville, en chasser ceux des membres du gouvernement provisoire qui déplairaient, quoi de plus élémentaire et d’une exécution plus prompte? Une seule inquiétude, mais grave, troublait les conspirateurs. On avait vu, le 17 mars, M. Blanqui paraître inopinément en scène ; on l’avait vu sur le point de remporter en un quart d’heure tout le fruit d’une journée préparée de longue main et combinée en dehors de lui par ses adversaires. Quelle garantie avait-on qu’un homme aussi expert en matière de complots n’avait pas vent déjà de celui qui se tramait et qu’il ne saurait pas le faire tourner à son avantage?

On n’ignorait pas que l’influence de M. Blanqui allait croissant dans les clubs. Il parut donc urgent, et de la plus savante politique, de ruiner cette influence. Pour le cas où l’on n’y parviendrait pas assez vite, on concerta le moyen de se débarrasser de M. Blanqui, à l’instant même où l’on se rendrait maître de l’Hütel-de-Ville.

Le hasard vint servir à souhait la première de ces résolutions. Parmi les papiers trouvés au ministère des affaires étrangères, on avait mis la main sur un rapport adressé à M. Duchâtel, le 22 octobre 1839, au sujet de la conspiration du 12 mai. Ce rapport non signé, mais d’un style très-particulier et très-incisif que l’on crut reconnaître, contenait des détails sur l’organisation des sociétés secrètes et spécialement sur les hommes qui avaient monté le coup du 12 mai. Dans le conseil du gouvernement provisoire, personne ne révo-

qua en doute l’authenticité de ce document, car il venait confirmer des soupçons qui depuis longtemps déjà planaient sur la probité politique de son auteur présumé. Tous y virent un moyen assuré de perdre un ennemi dangereux, et l’on .s’entendit aussitôt avec un écrivain du parti républicain, M. Taschereau, pour la publication d’une Remie composée de pièces historiques relatives à la monarchie déchue, et dont le rapport en question ouvrirait la série.

Le premier numéro de la Revue rétrospective parut le 31 mars. Ce fut un coup de foudre. A peine M. Barbés eut-il parcouru les premières lignes du rapport que, frémissant d’indignation, sans admettre une seule minute l’hypothèse d’une pièce supposée ou falsifiée, il nomma M. Blanqui. Blanqui seul au monde, avec Barbés, avait eu cette connaissance intime des moindres circonstances de la conspiration. Ou Blanqui ou Barbés était le délateur. Poser ainsi la question, c’était assurément la résoudre.

Une rumeur effroyable agita les clubs.

M. Blanqui, frappé d’un coup si imprévu, protesta dans son club contre un document qui n’était ni écrit ni signé de sa main, et déclara qu’il ne verrait plus personne jusqu’à sa justification complète. De son côté, le club de Barbés sommait Blanqui de s’excuser devant un tribunal d’honneur chargé d’examiner l’affaire, d’entendre les témoignages et de prononcer la sentence ; mais Blanqui récusait ce tribunal et refusait d’y comparaître. A huit jours de là, il publiait sa réponse qui était bien moins une justification qu’une accusation contre ses accusateurs. M. Raspail, qui, malgré son esprit soupçonneux, prenait seul alors dans la presse parti pour M, Blanqui, trouvait bien, à la vérité, que sa réponse s'était fait attendre un 'peu trop longtemps, mais il l’excusait en rappelant que M. Blanqui était sorti de prison exténué, incapalle d'wn travail pénible; et il terminait en sommant M. Taschereau de comparaître devant le peuple '. « C’est devant le peuple que l’on triomphe.

s’écriait Raspail ; c’est devant des juges opprimés par vous que Ton opprime (1). »

Cette intervention d’un homme aussi défiant que M. Raspail, en faveur de M. Blanqui, rendit courage à ses partisans, un moment déconcertés en le voyant assimilé à Tinfâme Delahodde. Ils relevèrent la tête et menacèrent à leur tour. Cependant, le tribunal d’honneur présidé par MM. Schœlcher et Étienne Arago, composé de MM. Lamieussens, Cabet, Dupoty, Langlois, Proudhon et Lachambeaudie, tenait ses séances; il appelait en témoignage tous les compagnons de captivité de M. Blanqui à Doullens et au mont Saint-Michel ; on recueillit un grand nombre de faits qui pouvaient constituer une présomption morale, mais dont aucun ne produisait de charge judiciaire (2). Peu à peu, les délibérations perdirent leur intérêt; les procès-verbaux s’amassèrent sans établir aucune preuve matérielle; bientôt le cours des événements qui se pressaient entraîna les accusateurs et l’accusé dans une même déroute politique.

M. Blanqui, cependant, après le premier étourdissement causé par un si rude coup,

(1) Voir l'Ami du peuple, n» du 16 avril 1848.

(2) Par suite d’une plainte en diffamation, portée vers la fin d’avril contre M. Blanqui par M. Taschereau, la chambre du conseil du tribunal de première instance entendit en témoignage M. Pasquier, Zangiacomi, Dufaure, etc. M. Dufaure, qui était ministre en 1839, dit qu’à cette époque M. Blanqui avait demandé à être mis en rappoi't avec un membre du gouvernement; que M. Duchatel s’était rendu trois fois à la prison de M. Blanqui et avait re(,!u de lui des révélations importantes. Selon une version répandue par quelques-uns des hommes qui composaient le tribunal d’honneur, M. Blanqui, pour obtenir sa grâce après le 12 mai, aurait consenti à faire connaître au ministre de l’intérieur les détails du complot. Il aurait dicté à sa femme le rapport en question. Celle ci, suivant les conventions acceptées par M. Duchatel, aurait été à plusieurs reprises lui faire la lecture du rapport en détruisant chaque fois les feuilles lues; mais un sténographe, caché derrière une tenture, aurait écrit à mesure que madame B'anqui lisait ce document, où, d ailleurs. Barbés et ses amis prétendaient reconnaître non-seulement le style de Blanqui, mais jusqu’à certaines locutions non usitées, dont il faisait fréquemment usage, La défense de M. Blanqui portait sur ce que la pièce était controuvée. Quelques-uns de ses amis admettaient l’hypothèse que sa femme avait pu, dans un moment de faiblesse, acheter la vie de Blanqui à son insu par cette communication. Le plus grand nombre ne voulait voir daus la publication de M. Taschereau qu’une manœuvre de la réaction pour perdre un ennemi dangereux, et la popularité de xM. Blanqui n’en souffrit pas d’atteinte sérieuse

i wupui ; , rue dii Eac. c*J.

DEUXIEME PAETTK

ni 2

Page 1