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LE MAUliCHAt. RADETZKI FUYANT DE SllLAN. (P. 302).
avait compris, avec son grand instinct, qu’au lieu de chercher à se disculper auprès d’hommes aussi fortement prévenus que MM. Barbés, Lamieussens, Martin Bernard, etc., qui avaient fait partager leur opinion à la presque totalité du tribunal d’honneur, il fallait faire diversion, agiter les ouvriers, les entraîner à un coup de main, se montrer plus révolutionnaire que pas un de ses accusateurs et reprendre ainsi l’avantage que donne infailliblement, dans l’estime des masses, l’action sur la parole, l’audace sur la circonspection.
Redoublant autour de lui le mystère, qui était un de ses principaux moyens de fascination, il ne resta plus en communication qu’avec un petit nombre d’hommes tout à lui, dont la confiance n’avait pas été même effleurée et dont l’ardeur s’était encore accrue du désir de venger l’honneur outragé de leur chef. A l’aide
de ces hommes très-actifs et constamment en rapport avec les ouvriers, il excita partout le sentiment de crainte que donnait l’approche des élections. Il fit dire, répéter, démontrer que l’Assemblée nationale ne serait composée que de royalistes et que, si l’on ne prévenait pas sa réunion, c’en était fait de la révolution et de la République. De la sorte, il tenait les esprits en éveil, les entretenait dans l’espoir d’un coup de main et se disposait, comme il l'avait déjà tenté au 17 mars, à saisir la dictature au moment même où ses ennemis, dont il connaissait les menées, se croiraient maîtres de l’Hôtel-de-Ville.
La première quinzaine d’avril se passa ainsi : préparatifs au Luxembourg d’une seconde manifestation assez imposante pour achever de détruire, da.ns le gouvernement provisoire, le parti que M. Louis Blanc croyait
D. SFER.S
frappé au cœur par la manifestation du 17 mars; conspiration permanente au ministère de l'intérieur et surtout à la préfecture de police, où M. Caussidière servait d’intermédiaire entre les combinaisons de M. Louis Blanc et celles de M. Ledru-Rollin, sans toutefois s’en ouvrir ni à l’un ni à l’autre, les sachant incapables de s’entendre pour une action commune; enfin, autour de M. Blaiiqui, comme je viens de le montrer, organisation d’un complot enté sur la conspiration, pour agir selon que l’indiquerait la circonstance et que le permettrait la fortune. Telles étaient les complications étranges du mouvement que, d’un jour à l’autre, on s’attendait à voir éclater dans Paris.
M. de Lamartine voyait grossir l’orage, et son esprit, si ferme tant qu’il avait senti la popularité, s’abandonnait à des inquiétudes extrêmes. La journée du 17 mars l’avaittroublé profondément. Jusque-là, il ne lui était pas arrivé de mettre en doute son ascendant sur le peuple; il avait cru régner sur les volontés parce qu’il enchantait les imaginations. Ce jour-là, son illusion se dissipa. Déjà il voyait pâlir son étoile. Malgré les nombreux avis qui lui arrivaient sur le résultat certain des élections dans le sens de sa politique, il n’avait plus de confiance en lui-même depuis qu’il avait passé la revue de l’armée prolétaire. Le triomphe de M. Ledru-Rollin l’éblouissait; il croyait voir toute la force de la révolution se concentrer dans cet heureux rival; il se reprochait de ne lui avoir accordé dans son estime politique qu’une valeur et une importance secondaires.
Dès ce moment son attitude changea. Il se rapprocha du ministre de l’intérieur, le flatta et déploya toutes les ressources de son esprit pour prendre sur lui de l’ascendant. Il lui représenta avec force les périls auxquels l’exposait son alliance avec les ultra-révolutionnaires; il lui montra Blanqui dans l’ombre, minant sous ses pas tous les chemins, disposant des embûches, aiguisant des poignards ; tout prêt, enfin, à donner un signal qui serait
la perte, non-seulement de lui et des siens, mais de la République.
Pendant qu’il essayait ainsi d’arracher M. Ledru-Rollin aux conspirations et qu’il se servait du nom de Blanqui pour l’effrayer, il voyait secrètement le fameux chef de conjurés, essayait également sur lui la séduction de son beau langage et ne dédaignait même pas de pratiquer les plus obscurs entre les agitateurs de la place publique. Par un effet de son organisation d’artiste, il apportait dans ces pratiques infiniment moins de duplicité qu’on ne l’a supposé plus tard. Sans doute, quand il se rendait chez M. Ledru-Rollin, quand il se décidait à voir MM. Blanqui, Raspail, Gabet, de Flotte, etc., il agissait par calcul politique; mais, dès qu’il se trouvait en i présence de ces hommes passionnés, il subissait jusqu’à un certain point' leur influence. Dans l’animation extrême de ses entretiens avec des esprits ardents, il se laissait pénétrer par je ne sais quelle électricité révolutionnaire; il comprenait, il ressentait jusqu’à un certain point la fièvre de ces âmes agitées. Par un don naturel de poète, il parlait leur langue, il sympathisait avec leurs espérances; il ne les trompait pas en leur tendant une main qui jamais depuis ne consentit à signejr contre eux un acte de rigueur. M. de Lamartine, pas plus que M. Ledru-Rollin, n’eut, dans ces circonstances difficiles, de duplicité préméditée. 11 parut quelquefois par élan d’imagination ce que M. Ledru-Rollin était par faiblesse de caractère : mobile et variable à l’excès, suivant l’heure et la circonstance; mais il ne fut jamais perfide de parti pris; il n’abusa jamais personne que dans la mesure où il s’abusait lui-même.
La disposition éminemment bienveillante et accessible de son esprit paraît dans la manière charmante dont il a raconté lui-même sa pre • mière entrevue avec M. Blanqui (1). Un officier de marine, appartenant à l’école phalanstérienne, M. de Flotte, avait conduit au
(l) Histoire de la Révolution de ISIO, t. II, p. 232 et siiivauies.