‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 162 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ministère des affaires étrangères le terrible conspirateur. A ce moment-là, des accusations formelles, des bruits sinistres, des soupçons de toute nature et le fanatisme redoublé de ses adeptes qui parlaient tout haut de le venger par l’assassinat, faisaient à Blanqui comme un cortège invisible d’épouvantements. On le disait, on le croyait capable de tout, prêt à tout. Chaque jour M. de Lamartine était averti que dans la nuit suivante il serait enlevé, enfermé dans quelque lieu inconnu, tué peut-être par les partisans de Blanqui. Ses amis ne le quittaient plus; ils veillaient armés aux abords de sa chambre, disposant tout dans l’hotel et dans le jardin, soit pour soutenir un siège, soit pour faciliter une évasion. Les domestiques, malgré les plaisanteries de M. de Lamartine, étaient en proie à l’anxiété la plus grande. Qu’on se figure la stupéfaction de cette petite troupe de fidèles, amis et serviteurs, quand, dans la matinée du 15 avril, un homme vêtu misérablement et de visage très-sombre, suivi de deux ou trois personnes inconnues, vient demander à l’huissier des affaires étrangères de l’annoncer à M. de Lamartine, et déclare se nommer Blanqui. Une telle audace avait de quoi confondre ; mais l’étonnement est au comble, lorsqu’au bout de deux minutes on voit la porte du cabinet du ministre s’ouvrir et se refermer aussitôt sur celui que l’on regardait comme son assassin.

L’entretien se prolongea de façon à donner lieu aux interprétations les plus étranges ; ce qu’il fut en réalité, je doute que personne le sache avec exactitude. Une chose certaine^ c’est que l’impression qu’en rapporta M. de Lamartine, et qu’il communiqua le soir même à des personnes fortement prévenues, n’était pas défavorable. Blanqui, selon M. de Lamartine, était un caractère aigri, mais non pervers ; un esprit fourvoyé, mais capable de rentrer dans le vrai; un cœur ulcéré, mais qui, sous l’écorce impénétrable qu’il s’était faite, battait encore avec force; Blanqui, enfin, et comme homme et comme citoyen, n’était pas '

indigne des enthousiasmes et des dévouements qu’il faisait naître.

Pendant que M. de Lamartine essayait par la séduction de son éloquence, par le charme de ses entretiens, auxquels il savait donner l’accent d’une intimité confidentielle, de dissoudre les éléments de conspirations, pendant qu’il concertait avec le général Négrier un plan de résistance dans les départements, en cas que Paris tombât aux mains des conjurés, les autres membres de la majorité du conseil ne demeuraient pas non plus inactifs.

Obligés, au lendemain de la manifestation du 17 mars, de feindre la satisfaction, de proclamer leur reconnaissance pour le peuple (1), de donner de nouveaux gages au parti radical par l’ajournement des élections générales et par la suppression de l’impôt sur les boissons, se voyant dans le conseil hors d’état de résister à la domination de M. Ledru-Rollin, ils sentirent la nécessité de se créer au dehors une force capable de lutter avec la force populaire.

M. Marrast entreprit avec beaucoup de suite et d’habileté de former à l’Hôtel-de- Ville un centre de résistance composé d’éléments tirés en partie de la bourgeoisie, en partie du peuple. Secondé par MM. Bûchez, Recurt, Edmond Adam^ de concert avec M. Marie, il pratiqua des intelligences dans la garde nationale, dans les ateliers nationaux, et s’assura le concours de la garde mobile par le général Duvivier, qui était en ce moment fort irrité contre M. Ledru-Rollin, auquel il attribuait à tort les retards apportés à l’habillement de ses bataillons en blouse. M. Marrast, tout en cherchant son principal point d’appui dans la garde nationale, n’était pas exempt d’inquiétudes sur ses dispositions. Il faut se rappeler que le décret du 25 février, en appelant tous les citoyens à en faire partie, l’avait complètement renouvelée. L’ancien effectif des légions (56,751 hommes) était

(I) Voir, au Moniteur du 19 mars, la proclamation du gouvernement provisoire et l’ordre du jour du général Courtais à la garde nationale.

porté à 190,299 hommes. Les ouvriers y étaient conséquemment en majorité (1). A l’élection des officiers, on avait posé aux candidats une question captieuse à laquelle la plupart avaient répondu en termes évasifs ou ambigus ; « Si l’Assemblée nationale n’était pas avec nous, disaient les chefs de clubs, marcheriez-A^ous contre elle? » On comprend que la majorité du conseil ne devait pas se sentir très-solidement appuyée sur une garde civique à laquelle on avait imposé un pareil programme. M. Marrast, en sa qualité de maire de Paris, était chargé de présider à la reconnaissance des officiers. 11 en prit occasion pour les rassembler fréquemment, les haranguer, s’ouvrir plus ou moins, selon qu’il les trouvait disposés, sur les attaques projetées contre l’Hôtel-de-Yille et sur la nécessité d’une défense énergique de la société. Parlant, tantôt vaguement, tantôt d’une manière précise, du jour prochain où la lutte ne pouvait manquer de s’engager entre les communistes et les républicains modérés, défenseurs de la famille et de la propriété, il les animait, il les préparait au combat.

Dans les rangs de la garde mobile, il n’était question ainsi que de se battre. Contre qui? On ne le savait pas trop, et, à vrai dire, on ne s’en inquiétait guère. Depuis quelque temps on avait des fusils de munition, les gibernes étaient remplies de cartouches, on savait à fond l’exercice et le maniement des armes, on exécutait des charges et des feux avec une précision admirable, la caserne paraissait fastidieuse; n’était-il pas bien temps de marcher à l’ennemi? Sur ce point, tous étaient d’accord dans les rangs bigarrés de cette bizarre milice. Recrutée, comme on l’a vu, au lendemain des barricades, la garde mobile était composée en presque totalité de l’essaim turbulent, et qu’on avait cru jusque-là indisciplinable, de ces enfants, vagabonds des rues et des carrefours, qu’on appelle gamins de Pa-

(1) Dans les prenaiers jours d’avril, 60,000 ouvriers des ateliers nationaux furent, par les soins de M. Marie, inscrits sur les nouveaux rôles.

o'is. Le reste était un mélange d’hommes de toutes conditions. Plusieurs venaient de ces régiments de soldats insubordonnés auxquels on donne en Afrique le sobriquet de zéplib'S. Des fils de famille, croyant les temps glorieux de 92 revenus pour la République, s’étaient engagés dans un esprit tout patriotique, pour marcher à la frontière et pour échapper ainsi honorablement aux malheurs de la guerre civile. Des officiers et des sous-officiers de différents régiments de l'armée avaient étéappelés pour instruire toute cette jeunesse dans le métier de soldat. Au temps dont je parle, le plus grand nombre était encore déguenillé ; beaucoup manquaient de chemises, de chaussures. Irrités de la lenteur qu’on apportait à les vêtir, ils allèrent plusieurs fois aux ateliers de Clichy réclamer leurs uniformes. Il y eut à cette occasion des querelles très-vives entre eux et les ouvriers tailleurs. Ce fut l’origine de la scission qui s’opéra entre ces enfants de prolétaires et les prolétaires, entre le peuple en blouse et le peuple en uniforme^ scission qui, à peu de jours de là, parut, passive encore et comme inavouée, dans la journée du 16 avril, et qui se révéla deux mois plus tard dans un combat mortel.

J’ai dit que M. Marie secondait activement M. Marrast dans ses préparatifs de résistance. Le ministre des travaux publics fondait ses plus grandes espérances pour le jour de la lutte sur les ateliers nationaux. « Veillez à ce qu’ils soient armés, disait-il à M. Émile Thomas; ne ménagez pas l’argent; le jour n’est peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue. » Et, ne s’en tenant pas aux paroles, il leur avait fait allouer un crédit de cinq millions, moyennant quoi, du 12 au 20 mars, on avait fait des embrigadements supplémentaires de mille ouvriers par jour. Le 28 mars, on annonça une revue générale des ateliers nationaux. M. Marie harangua les ouvriers, les combla de louanges, leur accorda l’élection de leurs brigadiers. M. Marrast ajouta ses louanges à celles du ministre. Son influence était devenue très-grande dans les

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