DEUXIÈME PARTIE
que M. Ledrii'Rolliri marchait avec eux et que la majorité du gouvernemient provisoire, encore sous le coup de la manifestation du 17 mars, serait aisément expulsée de l’Hôtelde-Ville, faisaient, sans beaucoup de mystère, leurs préparatifs pour le lendemain. Dans une réunion qui délibéra pendant la nuit chez M. Sobrier, on avait arrêté la liste des noms qui devaient composer le comité de salut public. On y gardait, de l’ancien gouvernement, MM. Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc et Albert, auxquels on adjoignait MM. Raspail, Blanqui, Kersausie et Gabet.
M. Sobrier, que M. de Lamartine tenait pour sien et qui l’était à demi, selon que le vent révolutionnaire soufflait avec plus ou moins de force sur ses pensées flottantes, avait reçu quelques jours auparavant, d’après l’ordre formel du ministre de la guerre, 400 fusils et 3,000 paquets de cartouches (1). On était autour de lui parfaitement résolu aux dernières extrémités,’ mais M. de Lamartine se flattait que dans la mêlée dont il connaissait, par M. Sobrier et par d’autres hommes bien instruits, tous les fils, Sobrier, comme au 17 mars, après avoir poussé à l’attaque, tournerait à la défense du gouvernement provisoire et servirait à faire échouer la conspiration.
Pendait qu’on délibérait et qu’on s’armait rue de Rivoli, M. Caussidière, à la Préfecture de police, faisait également des distributions d’armes et de munitions (2); il prenait, à moitié d’accord avec le Luxembourg et avec le ministre de l’intérieur, ses mesures pour le lendemain. Assez mécontent de M. Ledru- Rollin qui, malgré sa vive opposition, venait de placer au département de la police un ancien agent de M. Duchàtel, M. Carlier, M. Caussidière agissait néanmoins encore en vue de la dictature du ministre de l’intérieur, le jugeant plus propre à gouverner révolution-
(1) 'S’oir au vol. I, p. 227, du liajiport de la connnissinn d'eiiqu 'te, la déposition de M. Arago.
(7) Par ordre ministériel envoyé le I I avril à Vinoennes, il lui avait été délivré tiOO fusils et 3,000 paquets de cartouches.
nairement que M. Louis Blanc qui, d’ailleurs, se refusait cà conspirer et se berçait, avec les délégués du Luxembourg, d’espérances trop vagues pour satisfaire l’activité pratique du préfet de police. La grande préoccupation de M. Caussidière, c’était M. Blanqui. Il se demandait parfois si, en poussant au renversement du gouvernement provisoire, il ne travaillait pas pour le compte d’un adversaire. S’il avait fait tant de bruit les jours précédents, c’est qu’il avait, lui aussi, souhaité, en intimidant le conseil et la bourgeoisie (1), de rendre superflue une manifestation populaire dont il n’était pas certain de demeurer maître.
A l’exception des clubs où dominait l'influence de M. Blanqui, le prolétariat n’était pas non plus sans hésitation. Le club de la Fralernité avait décidé de ne pas se rendre à la manifestation et d’envoyer des délégués au gouvernement provisoire pour l’assurer de son dévouement (2). Le club de M. Cabet désapprouvait la conspiration. Au club de M. Barbés, on tenait en suspicion les menées de M. Blanqui. M. Pierre Leroux, arrivé la veille du Berry, et qui avait vu MM. Ledru- Rollin, Louis Blanc, madame Sand, etc., augurait mal d’une manifestation dont les éléments lui semblaient si confus. Très-inquiet cependant de la tournure que prenaient les élections dans les départements , il venait avertir le ministre de l’intérieur que, si l’on n’avisait pas au plus vite, la révolution serait étouffée par une Assemblée réactionnaire. Il proposait, dans ce péril pressant, un moyen qui, pour être différent du plan des conjurés, n’en était pas beaucoup plus praticable ; il voulait que l’on rapportât sur l’heure la loi électorale, que l’on formât un conseil d’État composé des principaux chefs du socialisme et
(1) Le 3 .'ivril, M. Caussidière avait convoqué à la préfecture tous les commis saires de police; il leur avait reproclié leur tiédeur, leur inaction. Paris, disait-il, était menacé d’une destruction complète : il ne serait besoin po ir cela que d’un paquet d’allumettes chimiques, etc.; 400,000 ouvriers n’attendaient qu’un signal pour exterminer la bourgeoisie. Un pareil langage, tenu devant un si grand i. ombre do personnes, n’était assurément pas d’un conspirateur sérieux.
(2) llapport de la commissiou d'eiiquéle^ vol. II, p. 103.
du radicalisme, et que le ministre soumît à leur approbation un projet de loi électorale, imité du plan de Saint-Just, d’après lequel tous les électeurs, votant sur toutes les candidatures, les neuf cents candidatures qui obtiendraient le plus de suffrages formeraient l’Assemblée nationale. Mais ni M. Ledru-Rollin, ni M. Louis Blanc n’avaient goûté cette proposition. Ce dernier ne concevait pas la moindre inquiétude sur l’esprit de la future Assemblée. Il pensait qu’une fois réunie à Paris, elle se sentirait trop dominée par la force populaire pour oser agir contre la République. Il voulait, d’ailleurs, rester dans la légalité, au moins relative, du gouvernement, et se sentait engagé d’honneur à ne pas revenir sur les décisions prises en conseil. M. Ledru-Rollin était, lui, plus soucieux de l’avenir. Informé par ses commissaires, il savait que sa politique recevrait aux élections un échec considérable. Cependant, il refusait de revenir sur la loi, ne voulant pas se séparer de M. de Lamartine (1) ; tout en rêvant le renversement de la majorité, en souhaitant de se débarrasser de MM. Garnier-Pagès, Marie, Marrast , il craignait de travailler pour ]M. Blanqui et n’était pas trop sûr de pouvoir s’entendre avec M. Louis Blanc, dont le socialisme ne lui convenait guère. Quelques-uns de ses amis, les plus clairvoyants, commençaient à craindre pour lui qu’il ne restât pas vainqueur de la double et triple conjuration dans laquelle ils l’avaient si légèrement engagé, et, s’efforçant un peu tard de le retenir, ils agissaient sur son esprit dans le même sens que M. de Lamartine. M. Carteret combattait l’influence de M. Caussidière ; MM. Jules Favre et Landrin le rendaient attentif aux menées de M. Blanqui; M. Flocon le fortifiait dans la volonté de ne point se séparer de ses collègues. L’indécision naturelle de M. Ledru- Rollin leur venait en aide. A la veille même
(1) « M. de Lamai'tine u’entend rien à la politique, ne s’en mêlera pas, laissera faire, i> disait M. I edrn-Rollin en expliquant à sas amis sa résolution de ga^d^r, dans le gouvernement, son collègue des affaires étrangères.
du jour de l’exécution, lorsque l’un des conjurés apporta au futur dictateur la liste de ses nouveaux collègues dans le comité de salut public, il entra dans une violente colère, déclara avec emportement qu’il ne consentirait jamais à aucune combinaison avec M. Blanqui, et, malgré les instances de MM. Caussidière et Sobrier, il refusa obstinément de recevoir Flotte.
Les choses ainsi brouillées et tous les fils de la conspiration à la fois mêlés et détendus de la manière que nous venons de voir, le jour parut sans qu’il fut possible aux hommes les mieux informés et le plus avant dans le complot de prévoir ce qu’il apporterait.
Dix heures avaient sonné. Déjà les corporaj tions du Luxembourg se rendent au champ de ! Mars, bannières déployées. Les mots Organisation dît traraih Abolition de l' exploitation de l'homme par l'homme , inscrits sur ces bannières, montrent que, ostensiblement du moins, les corporations suivent la direction i du Luxembourg. Dans les jours précédents, M. Louis Blanc a obtenu par l’intervention de : M. Guinard, pour contre -balancer l’effet des ’ élections de la garde nationale qu’il juge mauvaises, quatorze places d’officiers d’étatmajor au choix des ouvriers. Le motif apparent j de la réunion au Champ de Mars, c’est le scru- ! tin préparatoire pour les candidatures populaires. On a décidé aussi de faire une collecte et de la porter en signe d’hommage au gouvernement provisoire.
Pour la majeure partie des prolétaires, c’est i là, comme au 17 mars, tout le but de la réuj nion. Pour d’autres mieux informés, c’est un î moyen de pénétrer dans l’intérieur de l’Hôtel- : de-Ville et d’y seconder le coup de main pré- * paré par M. Blanqui. Cependant, sauf un inj finiment petit nombre, tous sont venus sans armes et ils ne sont pas plus de huit mille. Dans le même temps, les ouvriers des ateliers na-
tionaux, obéissant à l’impulsion donnée par M. Caussidière, se rassemblent à l’Hippodrome. Il était convenu entre les meneurs que I les deux colonnes, parties du Champ de Mars
rarîj, — lnij» î'onj>;irl-I)avv‘ i me tUi Uar ‘*1
dp:uxteme partie
EXt-üDiTlON DE RISQUONS-TOUT. (P, 309).
et de THippodrome, se rejoindraient en route et marcheraient ensemble vers l’Hôtel-de- Ville.
Nous avons vu qu’on s’y préparait depuis quelque temps à la résistance ; mais, à mesure que le jour de la lutte approchait, on I s’inquiétait davantage, car, malgré la vigilance des agents de M. Marrast et malgré ses ^ informations nombreuses, il n’était guère pos- ' sible de connaître avec exactitude ni le nomî bre des agresseurs, ni l’état des forces défen-
i sives. Les dispositions de la garde nationale, I qui n’avait pas encore été réunie depuis sa I nouvelle formation, et les éléments incroyablement mêlés de la manifestation populaire i ne pouvaient être appréciés que d’une manière ^ conjecturale. Tout dépendait, d’ailleurs, selon i la plus grande vraisemblance, du parti qu’al- 1 lait prendre M. Ledru-Rollin. A cet égard,
on était et l’on avait mille motifs d’être dans la plus complète incertitude.
Le 16, de grand matin, M. Marrast, à tout événement, avait fait passer dans les mairies des ordres secrets, afin que les gardes nationaux prévenus se tinssent prêts à un rappel général des légions. Vers onze heures, le général Changarnier était accouru au siège du gouvernement pour offrir ses services; autorisé par M. Marrast, à qui un pareil auxiliaire venait bien à point, il prenait des dispositions militaires à l’Hôtel-de-Ville.
C’était par le plus grand des hasards que le général Changarnier avait appris les dangers qui menaçaient le gouvernement. Il était allé au ministère des affaires étrangères, afin de presser son départ pour Berlin, où M. de Lamartine se disposait à l’envoyer en mission. Ne trouvant pas le ministre et voyant sur tous
D. STERN
les visages un trouble extraordinaire, il en demanda le motif, et sur l’invitation de madame de Lamartine, qui croyait son mari à l’Hôtel-de-Ville, il s’y rendit en hâte. M. de Lamartine n’y était pas arrivé encore. Il avait veillé toute la nuit précédente, en proie à une tristesse profonde, recevant d’heure en heure les rapports les’ plus alarmants, persuadé que le jour qui se levait serait le dernier de la République, telle qu’il l'avait voulue, et le dernier aussi de sa propre existence. Les nombreux agents envo^'és par lui dans les réunions d’ouvriers afin d’y réveiller les sympathies populaires et d’organiser, au sein même de la manifestation générale, une manifestation en sa faveur, avaient rencontré l’accueil le plus froid. M. Ledru-Rollin l’évitait depuis quelques jours; les partisans du ministre de l’intérieur, réunis à ceux de MM. Louis Blanc et Blanqui, ne pouvaient manquer de déterminer un mouvement des masses si formidable qu’il n’y avait pas moyen de songer à en triompher. Ainsi pensait M. de Lamartine , et, croyant sa dernière heure venue, il s’}’’ prépa- •rait avec calme. Ses dispositions testamentaires étaient faites ; ses amis devaient conduire sa femme dans un asile sûr ; tous ses papiers compromettants étaient brûlés; son sacrifice intérieur était accompli. Déjà il se levait pour se rendre à l’Hôtel-de-Ville, quand la porte de son cabinet s’ouvrant brusquement, un homme entre, hors de lui, en proie à un trouble extrême : cet homme était M. Ledru- Rollin.
« Nous sommes perdus! s’écrie-t-il, sans laisser à M. de Lamartine le temps même de s’étonner; cent mille hommes sont en marche sur l’Hôtel-de-Ville. Les corporations du Luxembourg sont maîtresses du mouvement; Blanqui, au Champ de Mars, les excite et les dirige. Les factieux usurpent mon nom, je les renie • me voici prêt à les combattre avec vous,
, prêt à mourir, s’il le faut, plutôt que de subir leur épouvantable tyrannie; je n’ai jamais été, je ne serai jamais un traître envers mes collègues I »» M. Ledru-Rollin, tendant la main à
M. de Lamartine, convint rapidement avec lui des mesures qu'il fallait se hâter de prendre; après quoi, ils allèrent tous deux donner de divers côtés des ordres pour lesquels il n’y ! avait plus une minute à perdre. M. de Lainar- ! tine courut prévenir le général Duvivier, à I qui M. Marrast venait d’écrire, afin qu’il rassemblât ses bataillons et les fît marcher en
j colonnes par toutes les rues perpendiculaires au quai, depuis le Louvre jusqu’à la place de Grève. Comme on se plaignait de manquer de munitions, M. de Lamartine passa à l’étatmajor de la garde nationale pour demander des cartouches et s’assurer, en même temps, que l’ordre de battre le rappel avait été effectivement donné par le ministre de l’intérieur, dont il ne suspectait pas la loyauté, mais dont il craignait le trouble et la faiblesse. Vers midi, enfin, il arriva à l’Hôtel-de-Ville. Il se hâta d’apprendre à M. Marrast la résolution de M. Ledju-Rollin. « Si nous pouvons tenir trois heures ici. lui dit-il, nous sommes sauvés. » Le général Changarnier qui, en quelques instants, a transformé l’Hôtel-de-Ville en place de guerre , et dont l’ardeur s’est communiquée à toute la troupe où règne une animation extraordinaire , répond de sept heures.
On attend ainsi l’événement. Il est une heure environ ; on sait que la colonne populaire approche; ni M. Louis Blanc ni M. Albert ne paraissent ; on n’entend point encore battre le rappel ; le ministre de l’intérieur ne vient pas; aurait-il trahi M. de Lamartine? A toute minute les émissaires de M. Marrast accourent et jettent l’alarme. « Le faubourg Saint-Antoine est en pleine insurrection, disent-ils; les communistes ont pris les Invalides; ils y mettent le feu; deux cent mille prolétaires en armes s’apprêtent à saccager Paris. »
Mais sur ces entrefaites, M. Edmond Adam, qui est allé à l’état-major de la garde nationale pour s’assurer que les ordres ont été donnés, revient dire qu’elle accourt de toute part au secours du gouvernement. Bientôt on entend