‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 165 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

le tam,)our; c’est Barbés qui, à la tête de sa légion, débouche sur la place de Grève aux cris | de : Fh'e le gouvernement provisoire !^l. Ledru- Rollin a tenu parole, la partie est perdue pour ; M. Blanqui; la conspiration est avortée.

Cependant, entre deux et trois heures, la colonne des ouvriers du champ de Mars s’ébranle. Elle s’avance en bon ordre, portant sa : collecte; elle se grossit en marchant d’une j partie des ateliers nationaux rassemblés à I l’Hippodrome (1) et d’un grand nombre d’hom- ! mes du peuple accourus sur le bruit répandu partout que MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc viennent d’être assassinés. Elle arrive ainsi jusqu’au quai du Louvre sans avoir entendu aucun bruit de tambour, ni aperçu le moindre signe de défiance. Mais, là, elle se trouve tout à coup en présence de deux légions de la rive droite qui, sans faire de démonstration hostile, enveloppent les ouvriers, les escortent en séparant les groupes et en les observant jusqu’à l’entrée de la place de Grève. A ce moment, les légions de la rive gauche, arrivées par le pont Saint-Michel, coupent la manifestation. Le général Duvivier, à cheval au milieu de ses bataillons de gardes mobiles, défend l’abord de la maison commune. Un cri formidable de : A bas les communistes ! s’élève de cette forêt de baïonnettes et retentit longtemps. Les ouvriers, resserrés, ne pouvant plus ni avancer ni i^eculer, ne comprenant pas, pour la plupart, cet appareil de guerre opposé cette fois à une manifestation toute semblable | à celle pour laquelle le gouvernement leur adressait, il y a un mois, des remercîments publics, restent déconcertés.

Les cris de la garde nationale : A bas Blanqui ! à bas Louis Blanc l à bas Gabet ! à Veau les communistes l redoublent et étouffent la voix de ceux qui essayent de se faire entendre.

().) La majeure partie des ouvriers rassemblés à l’Hippodrome quittèrent la manifestation en entendant battre le rappel et rejoignirent les rangs de la garde nationale. Leur jalousie contre les délégués du Luxembourg avait été en ces derniers temps fort excitée; on leur persuadait qu’ils agiraient directement contre leurs intérêts en favorisant les entreprises de M. Louis Blanc.

Cependant, l’ordre est donné d’introduire les délégués du peuple, mais on ne les fait point entrer dans la salle du conseil. Les trois adjoints, MM. Recurt, Bûchez, Edmond Ailam, les reçoivent dans les salles supérieures, écoutent la pétition qu’ils apportaient avec ulie froideur glaciale, et y répondent par des paroles d’une sévérité extrême.

Les délégués vont se plaindre à M. Louis Blanc. Celui-ci, accablé en voyant la déroute de cette marche des prolétaires qu’il avait voulue triomphale; isolé, suspecté, presque honni par la garde nationale, retrouve cependant quelque vivacité de colère pour reprocher à ses collègues l’accueil fait aux ouvriers et pour ordonner au colonel Rey de faire ouvrir un large passage sur la place de Grève, afin que le défilé des corporations puisse se faire avec convenance et dignité. L’ordre est, en effet, donné immédiatement de laisser les ouvriers défiler devant le gouvernement provisoire; mais il est exécuté de façon que la manifestation perde tout son caractère. On lui trace entre deux rangs, très-serrés de gardes nationaux en armes, un passage étroit, coupé de distance en distance, assez éloigné du perron pour que les vivats des ouvriers ne puissent être entendus distinctement par le gouvernement. Ce jour-là, les rôles et les attitudes étaient bien différents de ce qu’ils avaient été au 17 mars. MM. Marrast, Marie, Garnier - Pagès triomphaient visiblement. M. de Lamartine, délivré d’un parti ennemi, en voyait surgir un autre plus redoutable et restait pensif. M. Crémieux se félicitait avec le général Changarnier et se lamentait avec M. Louis Blanc de l’issue de la journée. Quant à M. Ledru-Rollin, par un heureux don de son tempérament, il se réjouissait de son triomphe supposé sur ce qu’il appelait alors les sectaires, comme il s’était réjoui, au 17 mars, de son triomphe supposé sur la bourgeoisie; il n’était pas très-fâché de l’humiliation du Luxembourg; il ressentait une satisfaction sincère de son union politique désormais nouée avec M. de Lamartine.

Cependant, le morne défilé des ouvriers achevé, la garde nationale commença le sien, aux cris mille fois répétés de ; Vive Lamartine l à bas les communistes] Les derniers bataillons passèrent à la clarté des flambeaux devant l’Hotel- de -Ville ; une illumination splendide éclaira la nuit. La bourgeoisie de Paris resta persuadée qu’on venait de la sauver du communisme.

Tout en se félicitant de la victoire obtenue sur le Luxembourg et sur M. Blanqui, la majorité du gouvernement ne laissa pas d’en être embarrassée. Un esprit de réaction exigeant et aveugle se déclarait tout à coup dans les rangs de la garde nationale. La bourgeoisie, à peine délivrée de l’oppression morale que lui avait causée la vue du prolétariat au 17 mars, voulait se venger; les arrestations et les dénonciations arrivaient de toutes parts. « La moitié de Paris veut emprisonner l’autre, « disait le préfet de police.

saient M. Marrast de faire arrêter M. Louis j Blanc. On s’était porté au club de M. Blanqui et à la maison de M. Cabet dans l’intention de mettre la main sur les deux chefs de parti (1). Le langage des journaux conservateurs prenait un ton d’insolence extrême. L’accusation de communisme devenait l’occasion et le prétexte des calomnies les plus odieuses (2). On représenta le Luxembourg comme un lieu de délices, où les plaisirs les plus raffinés et les festins les plus dispendieux rassemblaient chaque jour les sybarites du prolétariat (3).

(1) Une foule furieuse promena un cercueil sous les fenêtres de M. Cabet. M. de I.amartine, apprenant qu’il était sérieusement menacé, lui offrit un asile dans sa maison

(2) (I Les préventions que l’administration, du 24 février au 11 mai, a fait naître dans l’esprit sont si profondes et si enracinées, que l’opinion a accueilli avec une sorte d’avidité furieuse toutes les insinuations qui devaient rép;arer, » dit le liapiiort de la commission chargée de l'examen des comptes du gouvernement provisoire. (^Moniteur du 26 avril 1B49.)

(3) Il serait fastidieux et aujourd’hui heui'euseinent superflu de répéter une ii une ces ignobles calomnies. L’administration du Palais-National et du Luxembourg a prouvé, pièces en main, que la dépense de table du président et du viceprésident de la commission était, pendant le premier mois, fixée à 6 francs par tête ; mais que, sur une réclamation de M. Louis Blanc, qui trouvait la nourriture trop abondante, les

Sous cette rubrique : Nouvelles de la Cour, le Constitutionnel et V Assemblée natmiale racontaient des orgies à Trianon, qui n’avaient jamais existé. Selon ces chroniques scandaleuses, M. Ledru-Rollin faisait à une célèbre actrice des présents de roi; des sommes immenses étaient détournées du Trésor et passaient en Angleterre; M. Crémieux achetait une forêt avec les deniers de l’État (1); l’ouvrier Albert devenait millionnaire (2), etc.

repas, fournis par un restaurant du quartier, restèrent fixés à la somme de 2 fr. 50 par tête, pour le déjeuner, et de 3 fr. 50 pour le dîner. (Voir le Conslilulionnel, n° du 2 juin 13-Î8.) Pendant que le Conslüwionnel et l’Assemblée nationale parlaient de faisans à la purée d''ananas, que l’on servait à la table du Luxembourg, M. Garnier-Pagès, mieux informé, reprochait à son jeune collègue une affectation spai'tiate qui, disait-il, déversait un bhâme indirect sur les membres du gouvernement provisoire, dont les frais de représentation étaient de toute nécessité plus considérables. Il est à remarquer que M. Louis Blanc et M. Dupont de l’Eure, seuls entre tous les membres du gouvernement provisoire, ne touchèrent pas d’appointements persounels. Les délégués du Luxembourg, pendant toute la durée des conférences, ne touchèrent pas non plus une obole.

(1) La commission nommée par l’Assemblée nationale pour examiner les comptes du gouvernement provisoire, déposait, je 14 avril 1849, un rapport dont voici les conclusions : i Quant à nous, nous déclarons à l’unanimité que, dans les longues et laborieuses recherches auxquelles nous nous sommes livrés avec la plus rigoureuse impartialité, nous n’avons découvert ou rencontré aucun témoignage, aucune preuve, qui accusât d’infidélité les membres du gouvernement provisoire et qui nous mît sur la trace de quelque détournement frauduleux des deniers confiés à leur gestion. Cette déclaration n’a pas seulement pour garantie l’honnêteté de notre parole. L’admirable combinaison de notre mécanisme financier suffirait pour rassurer toutes les consciences. Un ministre ne peut soustraire du Trésor public une partie de sa richesse, sans avoir de nombreux complices et sans laisser à f‘insta7it mêm? des preuves éclatantes de sa culpabilité, b

(2) La justification de M. Albert mérite de trouver place ici. On y remarquera comment, en réponse aux insolences de la bourgeoisie, le prolétariat commençait à prendre à son tour un ton de morgue très-singulier. C’est à cette époque que, par peur ou par adulation, on imagina l’aristocratie ouvrière. Un homme de lettres célèbre en donna le premier le signal en s’intitulant ouvrier de la pensée. L’assemblée nationale, dans ses premières séances, eut à. casser l’élection d’un faux ouvrier. C’était quelque chose d'analogue à ces temps de la démocratie florentine qui précédèrent et suivirent la tyrannie du duc d’Athènes, où, pour ne pas se voir exclus de toutes les charges, de tous les emplois publics en vertu des ordres de justice, les grands abandonnaient leurs titres et leurs noms do famille, prenaient des noms plébéiens et tâchaient, dit Machiavel, de se donner l’air d’appartenir au peuple. (Machiavel, Histoire de Florence, liv. IL)

« Parmi les bruits plus ou moins malveillants ou ridicules qui ont été répandus sur le Luxembourg, dit le .Moniteur du 5 mai 1848, il en est un qui s’attache particulièrement au citoyen Albert. On a dit que le citoyen Albert n’était pas

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